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Un grand pouvoir mais aucune responsabilité

Mise Ă  jour – 2 avril 16:20 : Remplacement du terme « merdification Â» par « emmerdification Â».

 

Cory Doctorow, blogueur, journaliste et auteur de science-fiction canado-britannique bien connu chez les lecteur·ices assidu·es du Framablog, et Ă©tant notamment Ă  l’origine du nĂ©ologisme d’ « emmerdification Â» des espaces numĂ©riques, a rĂ©cemment publiĂ© sur son blog une transcription d’une confĂ©rence qu’il donnait lors de la confĂ©rence Ursula Franklin ayant lieu au Innis College de l’UniversitĂ© de Toronto. Si l’auteur parle avant tout de son point de vue de canadien, son analyse de la situation et ses pistes de rĂ©flexion nous semblent mĂ©riter toute votre attention.

Notez enfin que l’auteur a aussi rĂ©cemment Ă©tĂ© publiĂ© en français chez C&F Éditions avec l’ouvrage « Le rapt d’Internet Â».

Cet article est une traduction de la publication de Cory Doctorow. Il est traduit et republiĂ© avec l’accord de l’auteur selon les termes de la licence CC BY 4.0. Cette traduction apporte un certain nombre d’illustrations et de liens non prĂ©sents dans la version originale, afin de rendre la lecture plus agrĂ©able. Une vidĂ©o de la confĂ©rence est Ă©galement disponible.

Traduction Framalang : cwpute, retrodev, MO, Jums, spf, Booteille, tcit


Photo portrait de Cory Doctorow, prise en 2009.Photo en noir et blanc. Il a les cheveux courts, des lunettes et sourit légÚrement.

Cory Doctorow, CC-BY-SA Jonathan Worth

Hier soir, je me suis rendu Ă  Toronto pour pour l’évĂšnement annuel de la ConfĂ©rence Ursula Franklin, pour lequel j’ai donnĂ© un discours, au Innis College de l’UniversitĂ© de Toronto.

La confĂ©rence Ă©tait intitulĂ©e « Un grand pouvoir n’a impliquĂ© aucune responsabilitĂ© : comment l’emmerdification a conquis le XXIĂšme siĂšcle, et comment nous pouvons la renverser Â». Il s’agit du dernier grand discours de ma sĂ©rie sur le sujet, qui avait commencĂ© avec la confĂ©rence McLuhan de l’annĂ©e derniĂšre Ă  Berlin.

Et qui s’était poursuivie pendant l’étĂ© avec une confĂ©rence introductive au Defcon.

Ce discours aborde spĂ©cifiquement les opportunitĂ©s uniques de dĂ©semmerdification crĂ©Ă©es par le « dĂ©sassemblage imprĂ©vu en plein-air Â» du systĂšme de libre-Ă©change international par Trump. Les États-Unis ont utilisĂ© des accords commerciaux pour forcer presque tous les pays du monde Ă  adopter les lois sur la propriĂ©tĂ© intellectuelle qui rendent l’emmerdification possible, et peut-ĂȘtre mĂȘme inĂ©vitable. Alors que Trump rĂ©duit en cendres ces accords commerciaux, le reste du monde a une opportunitĂ© sans prĂ©cĂ©dent pour riposter Ă  l’intimidation amĂ©ricaine en se dĂ©barrassant de ces lois et en produisant les outils, les appareils et les services qui peuvent protĂ©ger chaque utilisateur·ice de la Tech (Ă©tasunien·nes y compris) de se faire arnaquer par les grandes entreprises Ă©tasuniennes de la Tech.

Je suis trĂšs reconnaissant Ă  l’idĂ©e de pouvoir donner cette confĂ©rence. J’ai Ă©tĂ© accueilli pour la journĂ©e par le Centre for Culture and Technology, fondĂ© par Marshall McLuhan, et installĂ© dans le relais de poste qu’il utilisait comme bureau. La confĂ©rence, elle, s’est dĂ©roulĂ©e dans le Innis College, nommĂ© en hommage Ă  Harold Innis, le Mashall McLuhan des penseurs et penseuses. De plus, j’ai eu pour enseignante la fille d’Innis, Anne Innis Dagg, une biologiste fĂ©ministe, brillante et radicale, qui a quasiment inventĂ© le domaine de giraffologie (l’étude des girafes fossiles, NDT).

Cependant, et avec tout le respect que j’ai pour Anne et son pĂšre, Ursula Franklin est la Harold Innis des penseur·euses. Une scientifique, activiste, et communicante brillante qui a dĂ©diĂ© sa vie Ă  l’idĂ©e que ce n’est pas tant ce que la technologie fait qui est important, mais plutĂŽt Ă  qui elle le fait et pour le bĂ©nĂ©fice de qui.
Avoir l’opportunitĂ© de travailler depuis le bureau de McLuhan afin de prĂ©senter une confĂ©rence dans l’amphithĂ©Ăątre d’Innis qui tient son nom de Franklin ? Ça me fait tout chaud Ă  l’intĂ©rieur !

Voici le texte de la conférence, légÚrement modifié.

Je sais que la confĂ©rence de ce soir est sensĂ©e porter sur la dĂ©gradation des plateformes tech, mais j’aimerais commencer par parler des infirmiĂšres.

Un rapport de janvier 2025, provenant du Groundwork Collective, documente comment les infirmiĂšres sont de plus en plus recrutĂ©es par des applis de mise en relation — « le Uber des infirmiĂšres Â» ­— ce qui fait qu’elles ne savent jamais d’un jour sur l’autre si elles vont pouvoir travailler et combien elles seront payĂ©es.

Il y a quelque chose de high-tech qui se trame ici vis-Ă -vis du salaire des infirmiĂšres. Ces applis pour infirmiĂšres — un cartel de trois entreprises : Shiftkey, Shiftmed et Carerev — peuvent jouer comme elles l’entendent avec le prix de la main d’Ɠuvre.

Avant que Shiftkey ne fasse une offre d’emploi Ă  une infirmiĂšre, l’entreprise achĂšte l’historique d’endettement de sa carte de crĂ©dit via un courtier en donnĂ©es. Plus spĂ©cifiquement, elle paie pour savoir combien l’infirmiĂšre a de dettes sur sa carte de crĂ©dit, et s’il y a un retard de remboursement.

Plus la situation financiĂšre de l’infirmiĂšre est dĂ©sespĂ©rĂ©e, plus le salaire qu’on lui proposera sera bas. Parce que plus vous ĂȘtes dĂ©sespĂ©rĂ©e, moins ça coĂ»tera de vous faire venir travailler comme un Ăąne Ă  soigner les malades, les personnes ĂągĂ©es et les mourant·es.

Bon, il y a plein de choses qui se passent dans cette histoire, et elles sont toutes terrifiantes. Plus encore, elles sont emblĂ©matiques de l’ « emmerdification Â» (« enshittification Â» en anglais), ce mot que j’ai forgĂ© pour dĂ©crire la dĂ©gradation des plateformes en ligne.

Quand j’ai commencĂ© Ă  Ă©crire sur le sujet, je me focalisais sur les symptĂŽmes externes de l’emmerdification, un processus en trois Ă©tapes :

D’abord, la plateforme est bĂ©nĂ©fique pour ses usager·es, tout en trouvant un moyen de les enfermer.

Comme Google, qui limitait les pubs et maximisait les dépenses en ingénierie du moteur de recherche, tout en achetant leur position dominante, en offrant à chaque service ou produit qui avait une barre de recherche de la transformer en barre de recherche Google.

Ainsi, peu importe le navigateur, le systĂšme d’exploitation mobile, le fournisseur d’accĂšs que vous utilisiez, vous feriez toujours des recherches Google. C’était devenu tellement dĂ©lirant qu’au dĂ©but des annĂ©es 2020, Google dĂ©pensait tous les 18 mois assez d’argent pour acheter Twitter tout entier, juste pour s’assurer que personne n’essaie un autre moteur de recherche que le sien.

C’est la premiĂšre Ă©tape : ĂȘtre bon envers les utilisateur·ices, enfermer les utilisateur·ices.

La deuxiĂšme Ă©tape c’est lorsque la plateforme commence Ă  abuser des utilisateur·ices pour attirer et enrichir ses client·es professionnel·les. Pour Google, il s’agit des annonceur·euses et des Ă©diteur·ices web. Une part toujours plus importante des pages de rĂ©sultats Google est consacrĂ©e aux annonces, qui sont signalĂ©es par des libellĂ©s toujours plus subtils, toujours plus petits et toujours plus gris. Google utilise ses donnĂ©es de surveillance commerciales pour cibler les annonces qui nous sont adressĂ©es.

Donc voilĂ  la deuxiĂšme Ă©tape : les choses empirent pour les utilisateur·ices et s’amĂ©liorent pour les client·es professionnel·les.

Mais ces client·es professionnel·les sont Ă©galement fait·es prisonnier·Úres de la plateforme, dĂ©pendant·es de ces client·es. DĂšs lors que les entreprises tirent au moins 10 % de leurs revenus de Google, quitter Google devient un risque existentiel. On parle beaucoup du pouvoir de « monopole Â» de Google, qui dĂ©coule de sa domination en tant que vendeur. Mais Google est aussi un monopsone, un acheteur puissant.

Ainsi, vous avez maintenant Google qui agit comme un monopoliste vis-Ă -vis de ses utilisateur·ices (premiĂšre Ă©tape) et comme un monopsoniste vis-Ă -vis de ses client·es professionnel·les (deuxiĂšme Ă©tape), puis vient la troisiĂšme Ă©tape : Google rĂ©cupĂšre toute la valeur de la plateforme, Ă  l’exception d’un rĂ©sidu homĂ©opathique calculĂ© pour garder les utilisateur·ices prisonnier·Úres de la plateforme, et les client·es professionnel·es enchaĂźné·es Ă  ces utilisateur·ices.

Google se merdifie.

En 2019, Google a connu un tournant dĂ©cisif. Son activitĂ© de recherche avait cru autant que possible. Plus de 90 % d’entre-nous utilisaient Google pour leur recherches, et nous l’utilisions pour absolument tout. Chaque pensĂ©e ou vaine question qui nous venait en tĂȘte, nous la tapions dans Google.

Comment Google pouvait-il encore grandir ? Il n’y avait plus d’autre utilisateur·ice pour adopter Google. On allait pas se mettre Ă  chercher plus de choses. Que pouvait faire Google ?

Eh bien, grĂące Ă  des mĂ©mos internes publiĂ©s dans le cadre du procĂšs anti-trust de l’annĂ©e derniĂšre contre Google, nous savons ce qu’ils ont fait. Ils ont dĂ©gradĂ© la recherche. Ils ont rĂ©duit la prĂ©cision du systĂšme, de sorte que vous ayez Ă  faire deux recherches ou plus afin de trouver votre rĂ©ponse, doublant ainsi le nombre de requĂȘtes et doublant la quantitĂ© de publicitĂ©s.

Pendant ce temps, Google a conclu un accord secret et illégal avec Facebook, nom de code Jedi Blue, pour truquer le marché de la publicité, en fixant les prix de maniÚre à ce que les annonceur·euses paient plus et que les éditeur·ices gagnent moins.

Et c’est ainsi que nous arrivons au Google merdifiĂ© d’aujourd’hui, oĂč chaque requĂȘte renvoie une bouillie gĂ©nĂ©rĂ©e par IA, au dessus de cinq rĂ©sultats payants signalĂ©s par le mot SPONSORISÉ Ă©crit en gris police 8pt sur fond blanc, eux-mĂȘme, placĂ©s au dessus de dix liens remplis de spam qui renvoient vers des sites SEO (Search Engine Optimization, des sites conçus pour ĂȘtre affichĂ©s dans les premiers rĂ©sultats de Google, NDT) produits Ă  la pelle et remplis d’encore plus de bouillie gĂ©nĂ©rĂ©e par IA.

Et pourtant, nous continuons d’utiliser Google, parce que nous y sommes enfermé·es. C’est l’emmerdification, vue de l’extĂ©rieur. Une entreprise qui est bĂ©nĂ©fique pour ses utilisateur·ices, tout en les enfermant. Puis les choses empirent pour les utilisateur·ices, de maniĂšre Ă  ce qu’elles s’amĂ©liorent pour les client·es professionnel·les, tout en enfermant ces dernier·Úres. Puis elle rĂ©cupĂšre toute la valeur pour elle-mĂȘme et se transforme en un Ă©norme tas de merde.

L’emmerdification, une tragĂ©die en trois actes.

Un meme fait dans un style de bande dessinĂ©.On voit trois personnages.Une personne, reprĂ©sentĂ©e par le texte #Moulaga, marche dans la rue. Dans son dos, une autre personne reprĂ©sentant Google la regarde avec intĂ©rĂȘt. À ses cĂŽtĂ©s, une personne, reprĂ©sentant les utilisateur·ices, voit les yeux doux de Google et est en colĂšre.

Meme cĂ©lĂšbre, gĂ©nĂ©rĂ© Ă  partir d’un dessin de Gee. CC0

J’ai commencĂ© en me concentrant sur les signes extĂ©rieurs de l’emmerdification, mais je pense qu’il est temps de commencer Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  ce qu’il se passe Ă  l’intĂ©rieur des entreprises qui rendent cette emmerdification possible.

Quel est le mĂ©canisme technique de l’emmerdification ? J’appelle cela le bidouillage (« twiddling Â»). Les merveilleux ordinateurs qui les font tourner lĂšguent aux entreprises du numĂ©rique leur infinie flexibilitĂ©. Cela veut dire que les entreprises peuvent bidouiller les commandes qui contrĂŽlent les aspects les plus fondamentaux de leur activitĂ©. Chaque fois que vous interagissez avec une entreprise, tout est diffĂ©rent : les prix, les coĂ»ts, l’ordre des rĂ©sultats, les recommandations.

Ce qui me ramĂšne Ă  nos infirmiĂšres. Vous vous rappelez de l’arnaque, celle oĂč vous consultez le degrĂ© d’endettement de l’infirmiĂšre pour rĂ©duire en temps rĂ©el le salaire que vous lui offrez ? Ça c’est du bidouillage. C’est quelque chose qu’on ne peut faire qu’avec un ordinateur. Les patrons qui le font ne sont pas plus malfaisants que les patrons d’antan, ils ont juste de meilleurs outils.

Notez que ce ne sont mĂȘme pas des patrons de la Tech. Ce sont des patrons de la santĂ©, qui se trouvent disposer des outils de la Tech.

La numĂ©risation — tisser des rĂ©seaux informatiques Ă  l’intĂ©rieur d’une entreprise ou d’un domaine d’activitĂ© — rend possible ce genre de bidouillage qui permet aux entreprises de dĂ©placer la valeur depuis les utilisateur·ices vers les client·es professionnel·les, puis des client·es professionnel·les vers les utilisateur·ices, et enfin, inĂ©vitablement, vers elles-mĂȘmes.

Et la numĂ©risation est en cours dans tous les domaines — dont celui des infirmiĂšres. Ce qui signifie que l’emmerdification est en cours dans tous les domaines — dont celui des infirmiĂšres.

La juriste Veena Dubal a inventĂ© un terme pour dĂ©crire le bidouillage qui comprime le salaire des infirmiĂšres endettĂ©es. Ça s’appelle la « Discrimination Salariale Algorithmique Â» (Algorithmic Wage Discrimination), et cela fait suite Ă  l’économie Ă  la tĂąche.

L’économie Ă  la tĂąche est un lieu central de l’emmerdification, et c’est la dĂ©chirure la plus importante dans la membrane sĂ©parant le monde virtuel du monde rĂ©el. Le boulot Ă  la tĂąche, c’est lĂ  oĂč votre patron de merde est une application de merde, et oĂč vous n’avez mĂȘme pas le droit de vous considĂ©rer comme un employé·e.

Uber a inventĂ© cette astuce. Les chauffeurs et chauffeuses qui font les difficiles pour choisir les contrats que l’appli leur affiche commencent par recevoir des offres avec de meilleurs paies. Mais si iels succombent Ă  la tentation et prennent l’une de ces options mieux payĂ©es, alors les paies commencent Ă  nouveau Ă  rĂ©duire, Ă  intervalles alĂ©atoires, petit Ă  petit, imaginĂ©s pour ĂȘtre en dessous du seuil de perception humain. Évitant de cuire la grenouille pour seulement la pocher, l’entreprise attend que lae chauffeur·euse Uber se soit endetté·e pour acheter une nouvelle voiture et ait abandonnĂ© tout boulot annexe qui lui permettait alors de choisir les meilleures contrats. Et c’est ainsi que leurs revenus diminuent, diminuent, diminuent.

Le bidouillage est une astuce grossiĂšre faite Ă  la va-vite. N’importe quelle tĂąche assez simple mais chronophage est une candidate idĂ©ale Ă  l’automatisation, et ce genre de vol de revenus serait insupportablement pĂ©nible, fastidieux et coĂ»teux Ă  effectuer manuellement. Aucun entrepĂŽt du XIXĂšme siĂšcle rempli de bonhommes Ă  visiĂšre vertes penchĂ©s sur des livres de compte ne pourrait faire ça. La numĂ©risation est nĂ©cessaire.

Bidouiller le salaire horaire des infirmiĂšres est un exemple parfait du rĂŽle de la numĂ©risation dans l’emmerdification. Parce que ce genre de choses n’est pas seulement mauvais pour les infirmiĂšres, c’est aussi mauvais pour les patient·es. Pensons-nous vraiment que payer les infirmiĂšres en fonction de leur degrĂ© de dĂ©sespoir, avec un taux calculĂ© pour accroĂźtre ce niveau de dĂ©sespoir, et donc dĂ©croĂźtre le salaire pour lequel elles vont sans doute travailler, aura pour consĂ©quence de meilleurs soins ?

Voulez-vous que votre cathĂ©ter soit posĂ© par une infirmiĂšre nourrie par les Restos du CƓur, qui a conduit un Uber jusqu’à minuit la nuit derniĂšre, et qui a sautĂ© le petit dĂ©jeuner ce matin pour pouvoir payer son loyer ?

VoilĂ  pourquoi il est si naĂŻf de dire « si c’est gratuit, c’est que c’est vous le produit Â». « Si c’est gratuit Â» attribue aux services financĂ©s par la publicitĂ© un pouvoir magique : celui de contourner nos facultĂ©s critiques en nous surveillant, et en exploitant les dossiers qui en rĂ©sultent pour localiser nos angle-morts mentaux, et en les transformant en armes pour nous faire acheter tout ce qu’un publicitaire vend.

Avec cette expression, nous nous rendons complices de notre propre exploitation. En choisissant d’utiliser des services « gratuits Â», nous invitons les capitalistes de la surveillance Ă  notre propre exploitation, ceux-lĂ  mĂȘme qui ont dĂ©veloppĂ© un rayon-laser de contrĂŽle mental alimentĂ© par les donnĂ©es de surveillance que nous fournissons volontairement en choisissant des services financĂ©s par la publicitĂ©.

La morale, c’est que si nous revenions Ă  simplement payer pour avoir des choses, plutĂŽt que de demander leur gratuitĂ© de maniĂšre irrĂ©aliste, nous rendrions au capitalisme son Ă©tat fonctionnel de non-surveillance, et les entreprises recommenceraient Ă  mieux s’occuper de nous, car nous serions les client·es, et non plus les produits.

C’est pour cette raison que l’hypothĂšse du capitalisme de surveillance Ă©lĂšve les entreprises comme Apple au rang d’alternatives vertueuses. Puisqu’Apple nous fait payer avec de l’argent, plutĂŽt qu’avec notre attention, elle peut se concentrer sur la crĂ©ation de services de qualitĂ©, plutĂŽt que de nous exploiter.

Si on regarde de façon superficielle, il y a une logique plausible à tout cela. Aprùs, tout, en 2022, Apple a mis à jour son systùme d’exploitation iOS, qui tourne sur les iPhones et autres appareils mobiles, ajoutant une case à cocher qui vous permet de refuser la surveillance par des tiers, notamment Facebook.

96 % des client·es d’Apple ont cochĂ© cette case. Les autres 4 % Ă©taient probablement ivres, ou des employé·es de Facebook, ou des employé·es de Facebook ivres. Ce qui est logique car, si je travaillais pour Facebook, je serais ivre en permanence.

Il semble donc, Ă  premiĂšre vue, qu’Apple ne traite pas ses client·es comme un « produit Â». Mais, en mĂȘme temps que cette mesure de protection de la vie privĂ©e, Apple activait secrĂštement son propre systĂšme de surveillance pour les propriĂ©taires d’iPhone, qui allait les espionner de la mĂȘme maniĂšre que Facebook l’avait fait, et exactement dans le mĂȘme but : vous envoyer des publicitĂ©s ciblĂ©es en fonction des lieux que vous avez visitĂ©s, des choses que vous avez recherchĂ©es, des communications que vous avez eues, des liens sur lesquels vous avez cliquĂ©. Apple n’a pas demandĂ© la permission Ă  ses client·es pour les espionner. Elle ne leur a pas permis de refuser cette surveillance. Elle ne leur en a mĂȘme pas parlĂ© et, quand elle a Ă©tĂ© prise la main dans le sac, Apple a menti.

Il va sans dire que le rectangle Ă  distractions Ă  1000 dollars d’Apple, celui-la mĂȘme qui est dans votre poche, c’est bien vous qui l’avez payĂ©. Le fait que vous l’ayez payĂ© n’empĂȘche pas Apple de vous traiter comme un produit. Apple traite aussi ses client·es professionnel·les — les vendeur·euses d’applications — comme un produit, en leur extorquant 30 centimes sur chaque dollar qu’ils gagnent, avec des frais de paiement obligatoires qui sont 1000 % plus Ă©levĂ©s que les normes dans le domaine, dĂ©jĂ  exorbitantes. Apple traite ses utilisateur·ices — les gens qui dĂ©boursent une brique pour un tĂ©lĂ©phone — comme un produit, tout en les espionnant pour leur envoyer des publicitĂ©s ciblĂ©es.

Apple traite tout le monde comme un produit.

VoilĂ  ce qu’il se passe avec nos infirmiĂšre Ă  la tĂąche : les infirmiĂšres sont le produit. Les patient·es sont le produit. Les hĂŽpitaux sont le produit. Dans l’emmerdification, « le produit Â» est chaque personne qui peut ĂȘtre productifiĂ©e.

Un traitement juste et digne n’est pas quelque chose que vous recevez comme une rĂ©compense de fidĂ©litĂ© client, pour avoir dĂ©pensĂ© votre argent plutĂŽt que votre attention. Comment recevoir un traitement juste et digne alors ? Je vais y venir, mais restons encore un instant avec nos infirmiĂšres.

Les infirmiĂšres sont le produit et elles sont bidouillĂ©es, parce qu’elles ont Ă©tĂ© enrĂŽlĂ©es dans l’industrie de la Tech, via la numĂ©risation de leur propre industrie.

Il est tentant de rejeter la faute sur la numĂ©risation. Mais les entreprises de la Tech ne sont pas nĂ©es merdifiĂ©es. Elles ont passĂ© des annĂ©es — des dĂ©cennies — Ă  concevoir des produits plaisants. Si vous ĂȘtes assez vieille ou vieux pour vous souvenir du lancement de Google, vous vous souviendrez que, au dĂ©part, Google Ă©tait magique.

Vous auriez pu interroger Ask Jeeves pendant un million d’annĂ©es, vous auriez pu remplir Altavista avec dix trilliards d’opĂ©rateurs boolĂ©ens visant Ă  Ă©liminer les rĂ©sultats mĂ©diocres, sans jamais aboutir Ă  des rĂ©ponses aussi nettes et utiles que celles que vous auriez obtenues avec quelques mots vaguement descriptifs dans une barre de recherche Google.

Il y a une raison pour laquelle nous sommes tous passé·es Ă  Google, pour laquelle autant d’entre nous ont achetĂ© des iPhones, pour laquelle nous avons rejoint nos amis sur Facebook : tous ces services Ă©taient nativement numĂ©riques, ils auraient pu se merdifier Ă  tout moment, mais ils ne l’ont pas fait — jusqu’à ce qu’ils le fassent, et ils l’ont tous fait en mĂȘme temps.

Si vous Ă©tiez une infirmiĂšre, que tous les patient·es qui se prĂ©sentent aux urgences en titubant prĂ©sentent les mĂȘmes horribles symptĂŽmes, vous appelleriez le ministĂšre de la SantĂ© pour signaler la potentielle apparition d’un nouvelle et dangereuse Ă©pidĂ©mie.

Ursula Franklin soutenait que les consĂ©quences de la technologie n’étaient pas prĂ©destinĂ©s. Elles sont le rĂ©sultat de choix dĂ©libĂ©rĂ©s. J’aime beaucoup cette analyse, c’est une maniĂšre trĂšs science-fictionnesque de penser la technologie. La bonne science-fiction ne porte pas seulement sur ce que la technologie fait, mais pour qui elle le fait, et Ă  qui elle le fait.

Ces facteurs sociaux sont bien plus importants que les seules spĂ©cifications techniques d’un gadget. Ils incarnent la diffĂ©rence entre un systĂšme qui vous prĂ©vient lorsqu’en voiture vous commencez Ă  dĂ©vier de votre route et qu’un systĂšme informe votre assurance que vous avez failli dĂ©vier de votre route, pour qu’ils puissent ajouter 10 dollars Ă  votre tarif mensuel.

Ils incarnent la diffĂ©rence entre un correcteur orthographique qui vous informe que vous avez fait une erreur et un patrongiciel qui permet Ă  votre chef d’utiliser le nombre de vos erreurs pour justifier qu’il vous refuse une prime.

Ils incarnent la diffĂ©rence entre une application qui se souvient oĂč vous avez garĂ© votre voiture et une application qui utilise la localisation de votre voiture comme critĂšre pour vous inclure dans un mandat de recherche des identitĂ©s de toutes les personnes situĂ©es Ă  proximitĂ© d’une manifestation contre le gouvernement.

Je crois que l’emmerdification est causĂ©e par des changements non pas des technologies, mais de l’environnement rĂ©glementaire. Ce sont des modifications des rĂšgles du jeu, initiĂ©es de mĂ©moire d’humain·e, par des intervenants identifiĂ©s, qui Ă©taient dĂ©jĂ  informĂ©s des probables consĂ©quences de leurs actions, qui sont aujourd’hui riches et respectĂ©s, ne subissant aucune consĂ©quence ou responsabilitĂ© pour leur rĂŽle dans l’avĂšnement du merdicĂšne. Ils se pavanent en haute sociĂ©tĂ©, sans jamais se demander s’ils finiront au bout d’une pique.

En d’autres termes, je pense que nous avons crĂ©Ă© un environnement criminogĂšne, un parfait bouillon de culture des pratiques les plus pathogĂšnes de notre sociĂ©tĂ©, qui se sont ainsi multipliĂ©es, dominant la prise de dĂ©cision de nos entreprises et de nos États, conduisant Ă  une vaste emmerdification de tout.

Et je pense qu’il y a quelques bonnes nouvelles Ă  tirer de tout ça, car si l’emmerdification n’est pas causĂ©e par un nouveau genre de mĂ©chantes personnes, ou par de grandes forces de l’histoire joignant leur poids pour tout transformer en merde, mais est plutĂŽt causĂ©e par des choix de rĂ©glementation spĂ©cifiques, alors nous pouvons revenir sur ces rĂšgles, en produire de meilleures et nous extraire du merdicĂšne, pour relĂ©guer cet internet merdifiĂ© aux rebuts de l’histoire, simple Ă©tat transitoire entre le bon vieil internet et un bon internet tout neuf.

MÚme dessiné dans le style d'une bande dessinée.On y voit une voiture faire une sortie d'autoroute au dernier moment.En haut de la voie d'autoroute, un panneau "MerdicÚne". Au dessus de la voie vers laquelle se dirige finalement la voiture, le panneau "Bon internet tout neuf".

Sortie d’autoroute, par Gee. CC0

Je ne vais pas parler d’IA aujourd’hui, parce que, mon dieu, l’IA est un sujet tellement ennuyeux et tellement surfait. Mais je vais utiliser une mĂ©taphore qui parle d’IA, pour parler de l’entreprise Ă  responsabilitĂ© limitĂ©e, qui est une sorte d’organisme colonisateur immoral et artificiel, au sein duquel les humain·es jouent le rĂŽle d’une sorte de flore intestinale. Mon collĂšgue Charlie Stoss nomme ces sociĂ©tĂ©s des « IA lentes Â».

Vous avez donc ces IA lentes, dont les boyaux grouillent de gens, et l’impĂ©ratif de l’IA, le trombone qu’elle cherche Ă  optimiser, c’est le profit. Pour maximiser les profits, facturez aussi cher que vous le souhaitez, payez vos travailleur·euses et vos fournisseur·euses aussi peu que vous le pouvez, dĂ©pensez aussi peu que possible pour la sĂ©curitĂ© et la qualitĂ©.

Chaque dollar que vous ne dĂ©pensez pas pour les fournisseur·euses, les travailleur·euses, la qualitĂ© ou la sĂ©curitĂ© est un dollar qui peut revenir aux cadres et aux actionnaires. Il y a donc un modĂšle simple d’entreprise qui pourrait maximiser ses profits en facturant un montant infini de dollars, en ne payant rien Ă  ses travailleur·euses et Ă  ses fournisseur·euses, et en ignorant les questions de qualitĂ© et de sĂ©curitĂ©.

Cependant, cette entreprise ne gagnerait pas du tout d’argent, pour la trĂšs simple raison que personne ne voudrait acheter ce qu’elle produit, personne ne voudrait travailler pour elle ou lui fournir des matĂ©riaux. Ces contraintes agissent comme des forces punitives disciplinaires, qui attĂ©nuent la tendance de l’IA Ă  facturer Ă  l’infini et ne rien payer.

Dans la Tech, on trouve quatre de ces contraintes, des sources de discipline anti-emmerdificatoires qui amĂ©liorent les produits et les services, rĂ©munĂšrent mieux les travailleur·euses et empĂȘchent les cadres et des actionnaires d’accroĂźtre leur richesse au dĂ©triment des client·es, des fournisseur·euses et des travailleur·euses.

La premiĂšre de ces contraintes, c’est le marchĂ©. Toutes choses Ă©gales par ailleurs, une entreprise qui facture davantage et produit moins perdra des client·es au profit d’entreprises qui sont plus gĂ©nĂ©reuses dans leur partage de la valeur avec les travailleur·euses, les client·es et les fournisseur·euses.

C’est la base de la thĂ©orie capitaliste, et le fondement idĂ©ologique de la loi sur la concurrence, que nos cousins Ă©tasuniens nomment « loi anti-trust Â».

En 1890, le Sherman Act a Ă©tĂ© premiĂšre loi anti-trust, que le sĂ©nateur John Sherman, son rapporteur, dĂ©fendit devant le SĂ©nat en disant :

Si nous refusons de subir le pouvoir d’un roi sur la politique, nous ne devrions pas le subir sur la production, les transports, ou la vente des produits nĂ©cessaires Ă  la vie. Si nous ne nous soumettons pas Ă  un empereur, nous ne devrions pas nous soumettre Ă  un autocrate du commerce disposant du pouvoir d’empĂȘcher la concurrence et de fixer les prix de tous les biens.

Le sĂ©nateur Sherman faisait Ă©cho Ă  l’indignation du mouvement anti-monopoliste de l’époque, quand des propriĂ©taires de sociĂ©tĂ©s monopolistiques jouaient le rĂŽle de dictateurs, ayant le pouvoir de dĂ©cision sur qui pouvait travailler, qui mourait de faim, ce qui pourrait ĂȘtre vendu et Ă  quel prix.

En l’absence de concurrence, ils Ă©taient trop gros pour Ă©chouer, trop gros pour ĂȘtre emprisonnĂ©s, et trop gros pour s’en prĂ©occuper. Comme Lily Tomlin disait dans ses publicitĂ©s parodiques pour AT&T dans l’émission Saturday Night Live : « Nous n’en avons rien Ă  faire. Nous n’en avons pas besoin. Nous sommes l’entreprise de tĂ©lĂ©phone. Â»

Qu’est-il donc arrivĂ© Ă  la force disciplinaire de la concurrence ? Nous l’avons tuĂ©e. Depuis une quarantaine d’annĂ©es, la vision reaganienne des Ă©conomistes de l’École de Chicago a transformĂ© l’anti-trust. Ils ont rejetĂ© l’idĂ©e de John Sherman selon laquelle nous devrions maintenir la concurrence entre les entreprises pour empĂȘcher l’émergence d’« autocrates du commerce Â», et installĂ© l’idĂ©e que les monopoles sont efficaces.

En d’autres termes, si Google possĂšde 90 % des parts de marchĂ©, ce qui est le cas, alors on se doit d’infĂ©rer que Google est le meilleur moteur de recherche au monde, et le meilleur moteur de recherche possible. La seule raison pour laquelle un meilleur moteur de recherche n’a pas pu se dĂ©marquer est que Google est tellement compĂ©tent, tellement efficace, qu’il n’y a aucun moyen concevable de l’amĂ©liorer.

On peut aussi dire que Google est le meilleur parce qu’il a le monopole, et on peut dire que le monopole est juste puisque Google est le meilleur.

Il y a 40 ans, donc, les États-Unis — et ses partenaires commerciaux majeurs — ont adoptĂ© une politique de concurrence commerciale explicitement pro-monopole.

Vous serez content·es d’apprendre que ce n’est pas ce qui s’est passĂ© au Canada. Le ReprĂ©sentant du Commerce Ă©tasunien n’est pas venu ici pour nous forcer Ă  bĂąillonner nos lois sur la compĂ©titivitĂ©. Mais ne faites pas trop les fier·es ! Ce n’est pas arrivĂ© pour la simple raison qu’il n’y en avait pas besoin. Parce que le Canada n’a pas de loi sur la concurrence qui mĂ©rite cette appellation, et n’en a jamais eue.

Au cours de toute son histoire, le Bureau de la Concurrence (« Competition Bureau Â») a contestĂ© trois fusions d’entreprise, et a empĂȘchĂ© exactement zĂ©ro fusion, ce qui explique comment nous nous sommes retrouvĂ©s avec un pays qui doit tout aux ploutocrates les plus mĂ©diocres qu’on puisse imaginer comme les Irving, les Weston, les Stronach, les McCain et les Rogers.

La seule raison qui explique comment ces prodiges sans vergogne ont Ă©tĂ© capables de conquĂ©rir ce pays est que les Ă©tasuniens avaient boostĂ© leurs monopolistes avant qu’il ne soient capables de conquĂ©rir les États-Unis et de porter leur attention sur nous. Mais il y a 40 ans, le reste du monde adoptait le « standard de bien-ĂȘtre du consommateur Â» pro-monopole de la Chicago School (Consumer Welfare Standard, CWS), et on s’est retrouvé·es avec
 des monopoles. Des monopoles en pharmaceutique, sur le marchĂ© de la biĂšre, celui des bouteilles de verre, des Vitamine C, des chaussures de sport, des microprocesseurs, des voitures, des lunettes de vue, et, bien sĂ»r, celui du catch professionnel.

Souvenez-vous : ces politiques spĂ©cifiques ont Ă©tĂ© adoptĂ©es de mĂ©moire d’humain·e, par des individus identifiables, qui ont Ă©tĂ© informĂ©s, qui sont devenus riches, et n’en ont jamais subi les consĂ©quences. Les Ă©conomistes qui ont conçu ces politiques sont encore dans le coin aujourd’hui, en train de polir leurs faux prix Nobel, de donner des cours dans des Ă©coles d’élite, de se faire des millions en expertise-conseil pour des entreprise de premier ordre. Quand on les interroge sur le naufrage que leurs politiques ont provoquĂ©, ils clament leur innocence, affirmant — sans ciller — qu’il n’y a aucune maniĂšre de prouver l’influence des politiques pro-monopole dans l’avĂšnement des monopoles.

C’est comme si on avait l’habitude d’utiliser de la mort-au-rat sans avoir de problĂšme de rats. Donc ces gens nous demandent d’arrĂȘter, et maintenant les rats nous dĂ©vorent le visage. Alors ils prennent leurs grands yeux innocents et disent : « Comment pouvez-vous ĂȘtre sĂ»rs que notre politique contre la mort-au-rat et l’invasion globale de rats soient liĂ©es ? C’est peut-ĂȘtre simplement l’Ère des Rats ! Peut-ĂȘtre que les tĂąches solaires ont rendu les rats plus fĂ©conds qu’à d’autres moments de l’histoire ! Ils ont achetĂ© les usines de mort-au-rat puis les ont fermĂ©, et alors quoi ? Fermer ces usines aprĂšs qu’on ait dĂ©cidĂ© d’arrĂȘter d’utiliser de la mort-au-rat est une dĂ©cision rationnelle et Pareto-optimale. Â»

Les marchĂ©s ne punissent pas les entreprises de la Tech parce qu’elles ne font pas de concurrence avec leurs rivaux, elles les achĂštent. C’est une citation, de Mark Zuckerberg :

Il vaut mieux acheter que d’entrer en concurrence.

C’est pour cela que Mark Zuckerberg a achetĂ© Instagram pour un milliard de dollars, mĂȘme si l’entreprise n’avait que 12 salarié·es et 25 millions d’utilisateur·ices. Comme il l’écrivait Ă  son Directeur Financier dans un e-mail nocturne particuliĂšrement mal avisĂ©, il Ă©tait obligĂ© d’acheter Instagram, parce que les utilisateur·ices de Facebook Ă©taient en train de quitter Facebook pour Instagram. En achetant Instagram, Zuck s’assurait que quiconque quitterait Facebook — la plateforme — serait toujours prisonnier·Úre de Facebook — l’entreprise.

MalgrĂ© le fait que Zuckerberg ait posĂ© sa confession par Ă©crit, l’administration Obama l’a laissĂ© entreprendre cette fusion, parce que tous les gouvernement, de tous les bords politiques, et ce depuis 40 ans, ont pris comme position de croire que les monopoles sont performants.

Maintenant, pensez Ă  notre infirmiĂšre bidouillĂ©e et paupĂ©risĂ©e. Les hĂŽpitaux font partie des secteurs les plus consolidĂ©s des États-Unis. D’abord, on a dĂ©rĂ©gularisĂ© les fusions du secteur pharmaceutique, les entreprises pharmaceutiques se sont entre-absorbĂ©es Ă  la vitesse de l’éclair, et elles ont gonflĂ© les prix des mĂ©dicaments. Alors les hĂŽpitaux ont eux aussi fusionnĂ© vers le monopole, une manƓuvre dĂ©fensive qui a laissĂ© une seule chaĂźne d’hĂŽpitaux s’accaparer la majoritĂ© d’une rĂ©gion ou d’une ville et dire aux entreprises pharmaceutiques : « Soit vous baissez le prix de vos produits, soit vous ne pouvez plus les vendre Ă  aucun de nos hĂŽpitaux Â».

Bien sĂ»r, une fois cette mission accomplie, les hĂŽpitaux ont commencĂ© Ă  arnaquer les assureurs, qui mettaient en scĂšne leur propre orgie incestueuse, achetant et fusionnant jusqu’à ce que les Ă©tasunien·nes n’aient plus le choix qu’entre deux ou trois assurances. Ça a permis aux assureurs de riposter contre les hĂŽpitaux, en laissant les patient·es et les travailleur·es de la santĂ© sans dĂ©fense contre le pouvoir consolidĂ© des hĂŽpitaux, des entreprises pharmaceutiques, des gestionnaire de profits pharmacologiques, des centrales d’achats, et des autres cartels de l’industrie de la santĂ©, duopoles et monopoles.

Ce qui explique pourquoi les infirmiĂšres signent pour travailler dans des hĂŽpitaux qui utilisent ces effroyables applis, remplaçant des douzaines d’agences de recrutement qui entraient auparavant en compĂ©tition pour l’emploi des infirmiĂšres.

Pendant ce temps, du cĂŽtĂ© des patient·es, la concurrence n’a jamais eu d’effet disciplinaire. Personne n’a jamais fait de shopping Ă  la recherche d’une ambulance moins chĂšre ou d’un meilleur service d’urgences alors qu’iel avait une crise cardiaque. Le prix que les gens sont prĂȘts Ă  payer pour ne pas mourir est « tout ce que j’ai Â».

Donc, vous avez ce secteur qui n’a au dĂ©part aucune raison de devenir une entreprise commerciale, qui perd le peu de restrictions qu’elle subissait par la concurrence, pavant le chemin pour l’emmerdification.

Un mÚme dessiné dans le style d'une BD.Une personne a le choix cornélien entre deux options : "Payer tout ce que j'ai" ou "Mourir".

L’emmerdification des services mĂ©dicaux, gĂ©nĂ©rĂ© Ă  partir d’un dessin de Gee, CC0.

Mais j’ai dit qu’il y avait 4 forces qui restreignaient les entreprises. La deuxiĂšme de ces forces, c’est la rĂ©gulation, la discipline imposĂ©e par les Ă©tats.

C’est une erreur de voir la discipline du marchĂ© et la discipline de l’État comme deux champs isolĂ©s. Elles sont intimement connectĂ©es. Parce que la concurrence est une condition nĂ©cessaire pour une rĂ©gulation effective.

Laissez-moi vous l’expliquer en des termes que mĂȘme les libertariens les plus idĂ©ologiques peuvent comprendre. Imaginons que vous pensiez qu’il n’existe prĂ©cisĂ©ment qu’une seule rĂ©gulation Ă  faire respecter par l’État : honorer les contrats. Pour que le gouvernement puisse servir d’arbitre sur le terrain, il doit avoir le pouvoir d’inciter les joueurs Ă  honorer leurs contrats. Ce qui veut dire que le plus petit gouvernement que vous pouvez avoir est dĂ©terminĂ© par la plus grande entreprise que vous voulez bien tolĂ©rer.

Alors mĂȘme si vous ĂȘtes le genre de libertarien complĂštement gaga de Musk et qui ne peut plus ouvrir son exemplaire de La GrĂšve tellement sont toutes collĂ©es entre elles, qui trĂ©pigne Ă  l’idĂ©e d’un marchĂ© du rein humain, et demande le droit de se vendre en esclavage, vous devriez quand mĂȘme vouloir un robuste rĂ©gime anti-monopole, pour que ces contrats puissent ĂȘtre honorĂ©s. Quand un secteur se cartelise, quand il s’effondre et se transforme en oligarchie, quand internet devient « cinq sites internet gĂ©ants, chacun d’eux remplit des d’écran des quatre autres Â», alors celui-ci capture ses rĂ©gulateurs.

AprĂšs tout, un secteur qui comporte 100 entreprises en compĂ©tition est une meute de criminels, qui se sautent Ă  la gorge les uns les autres. Elles ne peuvent pas se mettre d’accord sur quoi que ce soit, et surtout pas sur la façon de faire du lobbying.

Tandis qu’un secteur de 5 entreprises — ou 4 — ou 3 — ou 2 — ou une — est un cartel, un trafic organisĂ©, une conspiration en devenir. Un secteur qui s’est peu Ă  peu rĂ©duit en une poignĂ©e d’entreprises peut se mettre d’accord sur une position de lobbying commune.

Et plus encore, elles sont tellement isolĂ©es de toute « concurrence inefficace Â» qu’elles dĂ©bordent d’argent, qu’elles peuvent mobiliser pour transformer leurs prĂ©fĂ©rences rĂ©gulatoires en rĂ©gulations. En d’autres termes, elles capturent leurs rĂ©gulateurs.

La « capture rĂ©glementaire Â» peut sembler abstraite et compliquĂ©e, aussi laissez-moi vous l’expliquer avec des exemples concrets. Au Royaume-Uni, le rĂ©gulateur anti-trust est appelĂ© l’AutoritĂ© des MarchĂ©s et de la Concurrence (« Competition and Markets Authority Â», abbrĂ©gĂ© CMA), dirigĂ© — jusqu’à rĂ©cemment — par Marcus Bokkerink. Le CMA fait partie des enquĂȘteurs et des rĂ©gulateurs les plus efficaces du monde contre les conneries de la Big Tech.

Le mois dernier (le 21 janvier 2025, NDT), le Premier ministre britannique Keir Starmer a virĂ© Bokkerink et l’a remplacĂ© par Doug Gurr, l’ancien prĂ©sident d’Amazon UK. Hey Starmer, on a le poulailler au tĂ©lĂ©phone, ils veulent faire entrer le renard.

Mais revenons Ă  nos infirmiĂšres : il y a une multitude d’exemples de capture rĂ©glementaire qui se cachent dans cette situation, mais je vais vous sĂ©lectionner le plus flagrant d’entre eux, le fait qu’il existe des courtiers en donnĂ©es qui vous revendront les informations d’étasunien·nes lambda concernant leurs dettes sur carte de crĂ©dit.

C’est parce que le congrĂšs Ă©tasunien n’a pas passĂ© de nouvelle loi sur la vie privĂ©e des consommateur·ices depuis 1988, quand Ronald Reagan a signĂ© la loi appelĂ©e « Video Privacy Protection Act Â» ( Loi de Protection de la Vie PrivĂ©e relative aux VidĂ©os) qui empĂȘche les vendeur·euses de cassettes vidĂ©o de dire aux journaux quelles cassettes vous avez emmenĂ©es chez vous. Que le congrĂšs n’ait pas remis Ă  jour les protections de la vie privĂ©e des Ă©tasunien·nes depuis que Die Hard est sorti au cinĂ©ma n’est pas une coĂŻncidence ou un oubli. C’est l’inaction payĂ©e au prix fort par une industrie irrespectueuse de la vie privĂ©e, fortement concentrĂ©e — et donc follement profitable — et qui a monĂ©tisĂ© l’abus des droits humains Ă  une Ă©chelle inconcevable.

La coalition favorable Ă  maintenir gelĂ©es les lois sur la vie privĂ©e depuis la derniĂšre saison de HĂŽpital St Elsewhere continue de grandir, parce qu’il existe une infinitĂ© de façons de transformer l’invasion systĂ©matique de nos droits humains en argent. Il y a un lien direct entre ce phĂ©nomĂšne et les infirmiĂšres dont le salaire baisse lorsqu’elles ne peuvent pas payer leurs factures de carte de crĂ©dit.

MĂšme dessinĂ© dans un style de BD.On voit les bras de deux personnes. Les deux mains sont serrĂ©es, comme pour signer un pacte.À gauche, le bras reprĂ©sente l'État. À droite, les entreprises. Les mains serrĂ©es symbolisent la rĂ©gulation.

La rĂ©gulation des entreprises, mĂšme gĂ©nĂ©rĂ© Ă  partir d’un dessin de Gee. CC0.

Donc la concurrence est morte, la rĂ©gulation est morte, et les entreprises ne sont punies ni par la discipline du marchĂ©, ni par celle de l’état. Mais il y a bien quatre forces capables de discipliner les entreprises, de contribuer Ă  l’environnement hostile pour la reproduction des monstres merdifiants et sociopathes.

Alors parlons des deux autres forces. La premiĂšre est l’interopĂ©rabilitĂ©, le principe selon lequel deux ou plusieurs autres choses peuvent fonctionner ensemble. Par exemple, vous pouvez mettre les lacets de n’importe qui sur vos chaussures, l’essence de n’importe qui dans votre voiture, et les ampoules de n’importe qui dans vos lampes. Dans le monde non-numĂ©rique, l’interopĂ©rabilitĂ© demande beaucoup de travail, vous devez vous mettre d’accord sur une direction, une grandeur, un diamĂštre, un voltage, un ampĂ©rage, une puissance pour cette ampoule, ou alors quelqu’un va se faire exploser la main.

Mais dans le monde numĂ©rique, l’interopĂ©rabilitĂ© est intĂ©grĂ©e, parce que nous ne savons faire qu’un seul type d’ordinateur, la machine universelle et Turing-complĂšte de von Neumann, une machine de calcul capable d’exĂ©cuter tout programme valide.

Ce qui veut dire que pour chaque programme d’emmerdification, il y a un programme de contre-emmerdification en attente d’ĂȘtre lancĂ©. Quand HP Ă©crit un programme pour s’assurer que ses imprimantes refusent les cartouches tierces, quelqu’un d’autre peut Ă©crire un programme qui dĂ©sactive cette vĂ©rification.

Pour les travailleur·euses Ă  la tĂąche, les applis d’anti-emmerdification peuvent endosser le rĂŽle du fidĂšle serviteur. Par exemple, les conducteur·ices de taxi Ă  la tĂąche en IndonĂ©sie se sont monté·es en coopĂ©rative qui commissionnent les hackers pour Ă©crire des modifications dans leurs applis de rĂ©partition de travail. Par exemple, une appli de taxi ne contractera pas un·e conducteur·ice pour aller cherche un·e client·e Ă  la gare, Ă  moins qu’iel soit juste Ă  la sortie de celle-ci, mais quand les gros trains arrivent en gare c’est une scĂšne cauchemardesque de chaos total et lĂ©tal.

Alors les conducteur·ices ont une appli qui leur permet d’imiter leur GPS, ce qui leur permet de se garer Ă  l’angle de la rue, mais laisse l’appli dire Ă  leur patron qu’iels sont juste devant la sortie de la gare. Quand une opportunitĂ© se prĂ©sente, iels n’ont plus qu’à se faufiler sur quelques mĂštres pour prendre leur client·e, sans contribuer Ă  la zizanie ambiante.

Aux États-Unis, une compagnie du nom de Para proposait une appli pour aider les conducteur·ices chez Doordash Ă  ĂȘtre mieux payé·es. Voyez-vous, c’est sur les pourboires que les conducteur·ices Doordash se font le plus d’argent, et l’appli Doordash pour ses conducteur·ices cache le montant du pourboire jusqu’à ce que vous acceptiez la course, ce qui veut dire que vous ne savez pas avant de la prendre si vous acceptez une course qui vous paiera 1,15$ ou 11,50$ avec le pourboire. Alors Para a construit une appli qui extrayait le montant du pourboire et le montrait aux conducteur·ices avant qu’iels ne s’engagent.

Mais Doordush a fermĂ© l’appli, parce qu’aux États-Unis d’AmĂ©rique, les applis comme Para sont illĂ©gales. En 1998, Bill Clinton a signĂ© une loi appelĂ©e le « Digital Millenium Copyright Act Â» (Loi du MillĂ©naire NumĂ©rique relative aux Droits d’auteur, abrĂ©gĂ© DMCA), et la section 1201 du DMCA dĂ©finit le fait de « contourner un accĂšs contrĂŽlĂ© par un travail soumis aux droits d’auteur Â» comme un dĂ©lit passible de 500.000$ d’amende et d’une peine de prison de 5 ans pour une premiĂšre condamnation. Un simple acte de rĂ©tro-ingĂ©nierie sur une appli comme Doordash est un dĂ©lit potentiel, et c’est pour cela que les compagnies sont tellement excitĂ©es Ă  l’idĂ©e de vous faire utiliser leurs applis plutĂŽt que leurs sites internet.

La toile est ouverte, les applis sont fermĂ©es. La majoritĂ© des internautes ont installĂ© un bloqueur de pubs (qui est aussi un outil de protection de vie privĂ©e). Mais personne n’installe de bloqueur de pubs pour une appli, parce que c’est un dĂ©lit de distribuer un tel outil, parce que vous devez faire de la rĂ©tro-ingĂ©nierie sur cette appli pour y arriver. Une appli c’est juste un site internet enrobĂ© dans assez de propriĂ©tĂ© intellectuelle pour que la compagnie qui l’a crĂ©Ă©e puisse vous envoyer en prison si vous osez la modifier pour servir vos intĂ©rĂȘts plutĂŽt que les leurs.

Partout dans le monde, on a promulguĂ© une masse de lois qu’on appelle « lois sur la propriĂ©tĂ© intellectuelle Â», qui rendent illĂ©gal le fait de modifier des services, des produits ou des appareils afin qu’ils servent vos propres intĂ©rĂȘts, plutĂŽt que les intĂ©rĂȘts des actionnaires.

Comme je l’ai dĂ©jĂ  dit, ces lois ont Ă©tĂ© promulguĂ©es de mĂ©moire d’humain·e, par des personnes qui nous cĂŽtoient, qui ont Ă©tĂ© informĂ©es des Ă©videntes et prĂ©visibles consĂ©quences de leurs plans tĂ©mĂ©raires, mais qui les ont tout de mĂȘme appliquĂ©es.

En 2010, deux ministres du gouvernement Harper (Premier ministre canadien, NDT) ont dĂ©cidĂ© de copier-coller le DMCA Ă©tasunien dans la loi canadienne. Ils ont entrepris une consultation publique autour de la proposition qui rendrait illĂ©gale toute rĂ©tro-ingĂ©nierie dans le but modifier des services, produits ou appareils, et ils en ont pris plein les oreilles ! 6138 canadien·nes leurs ont envoyĂ© des commentaires nĂ©gatifs sur la consultation. Ils les ont mis en garde que rendre illĂ©gale le dĂ©tournement des verrous propriĂ©taire interfĂ©rerait avec la rĂ©paration des appareils aussi divers que les tracteurs, les voitures, et les Ă©quipements mĂ©dicaux, du ventilateur Ă  la pompe Ă  insuline.

Ces canadien·nes ont prĂ©venu que des lois interdisant le piratage des verrous numĂ©riques laisseraient les gĂ©ants Ă©tasuniens de la Tech s’emparer du marchĂ© numĂ©rique, nous forçant Ă  acheter nos applis et nos jeux depuis les magasins d’appli Ă©tasuniens, qui pourraient royalement choisir le montant de leur commission. Ils ont prĂ©venu que ces lois Ă©taient un cadeau aux monopolistes qui cherchaient Ă  gonfler le prix de l’encre ; que ces lois sur les droits d’auteur, loin de servir les artistes canadien·nes, nous soumettraient aux plateformes Ă©tasuniennes. Parce que chaque fois que quelqu’un dans notre public achĂšterait une de nos crĂ©ations, un livre, une chanson, un jeu, une vidĂ©o verrouillĂ©e et enchaĂźnĂ©e Ă  une appli Ă©tasunienne, elle ne pourrait plus jamais ĂȘtre dĂ©verrouillĂ©e.

Alors si nous, les travailleur·euses crĂ©atif·ves du Canada, nous mettions Ă  migrer vers un magasin canadien, notre public ne pourrait pas venir avec nous. Il ne pourrait pas transfĂ©rer leurs achats depuis l’appli Ă©tasunienne vers l’appli canadienne.

6138 canadien·nes le leur ont dit, tandis que seulement 54 rĂ©pondant·es se sont rangé·es du cĂŽtĂ© du Ministre du Patrimoine canadien, James Moore, et du Ministre de l’Industrie, Tony Clement. Alors, James Moore a fait un discours, Ă  la rĂ©union de la Chambre Internationale du Commerce ici Ă  Toronto, oĂč il a dit qu’il allait seulement Ă©couter les 54 grincheux·ses qui supportaient ses idĂ©es affreuses, sur la base que les 6138 autres personnes qui n’étaient pas d’accord avec lui Ă©taient des « braillard·es
 extrĂ©mistes radicaux·ales Â».

Donc en 2012, nous avons copiĂ© les horribles lois de verrouillage numĂ©rique Ă©tasuniennes dans notre livre de lois canadien, et nous vivons maintenant dans le monde de James Moore et Tony Clement, oĂč il est illĂ©gal de pirater un verrou numĂ©rique. Donc si une entreprise mets un verrou numĂ©rique sur un produit, ils peuvent faire n’importe quoi derriĂšre ce verrou, et c’est un crime de passer passer outre.

Par exemple, si HP met un verrou numĂ©rique sur ses imprimantes qui vĂ©rifie que vous n’ĂȘtes pas en train d’utiliser des cartouches d’encre tierces ou de recharger une cartouche HP, c’est un crime de contourner ce verrou et d’utiliser une encre tierce. Et c’est pour ça que HP peut continuer de nous racketter sur le prix de l’encre en le faisant monter, et monter, et monter.

L’encre d’imprimante est maintenant le fluide le plus coĂ»teux qu’un·e civil·e peut acheter sans permis spĂ©cial. C’est de l’eau colorĂ©e qui coĂ»te 10.000$ le gallon (environ 2000€ le litre, NDT) ce qui veut dire que vous imprimez votre liste de courses avec un liquide qui coĂ»te plus cher que la semence d’un Ă©talon gagnant du Derby dans le Kentucky.

C’est le monde que nous ont laissĂ© Clement et Moore, de mĂ©moire d’humain·e, aprĂšs qu’on les ait avertis, et qu’ils aient tout de mĂȘme appliquĂ© leur plan. Un monde oĂč les fermier·Úres ne peuvent pas rĂ©parer leurs tracteurs, oĂč les mĂ©canicien·nes indĂ©pendant·es ne peuvent pas rĂ©parer votre voiture, oĂč les hĂŽpitaux pendant les confinements de l’épidĂ©mie ne pouvaient pas mettre en service leurs respirateurs artificiels dĂ©fectueux, oĂč chaque fois qu’un·e utilisateur·ice canadien·ne d’iPhone achĂšte une appli d’un·e auteur·ice canadien·ne de logiciel, chaque dollar qu’iels dĂ©pensent fait un petit tour par les bureaux d’Apple Ă  Cupertino en Californie, avant de revenir allĂ©gĂ©s de 30 centimes.

Laissez-moi vous rappeler que c’est le monde dans lequel une infirmiĂšre ne peut pas avoir de contre-appli ou d’extension pour son appli « Uber-des-infirmiĂšres Â» qu’elles doivent utiliser pour trouver du travail, qui les laisserait Ă©changer avec d’autres infirmiĂšres pour refuser des gardes tant que les salaires pour celles-ci ne montent Ă  des niveaux corrects, ou bloquer la surveillance de leurs dĂ©placements et de leur activitĂ©.

L’interopĂ©rabilitĂ© Ă©tait une force disciplinante majeure pour les entreprises de la Tech. AprĂšs-tout, si vous rendez les publicitĂ©s sur votre site internet suffisamment inĂ©vitables, une certaine fraction de vos utilisateur·ices installera un bloqueur de pubs, et vous ne toucherez jamais plus un penny d’eux. Parce que personne dans l’histoire des bloqueurs de pub n’a jamais dĂ©sinstallĂ© un bloqueur de pubs. Mais une fois qu’il est interdit de construire un bloqueur de pubs, il n’y a plus aucune raison de ne pas rendre ces pubs aussi dĂ©goĂ»tantes, invasives et inĂ©vitables que possible, afin de dĂ©placer toute la valeur depuis les utilisateur·ices vers les actionnaires et les dirigeants.

Donc on se retrouve avec des monopoles et les monopoles capturent les rĂ©gulateurs, et ils peuvent ignorer les lois qu’ils n’aiment pas, et empĂȘcher les lois qui pourraient interfĂ©rer avec leur comportement prĂ©dateur — comme les lois sur la vie privĂ©e — d’ĂȘtre entĂ©rinĂ©es. Ils vont passer de nouvelles lois, des lois qui les laissent manipuler le pouvoir gouvernemental pour empĂȘcher d’autres compagnies d’entrer sur le marchĂ©.

Un mĂšme dessinĂ©.Il y a deux cases.La premiĂšre montre un personnage reprĂ©sentant un·e utilisateur·ice essayant d'attraper un ballon reprĂ©sentant "un web sans pub". Dans la deuxiĂšme case, ce mĂȘme personnage se fait attraper par un autre, reprĂ©sentant un rĂ©gulateur, l'empĂȘchant d'atteindre son objectif.

Un web sans pub, mĂšme gĂ©nĂ©rĂ© Ă  partir d’un dessin de Gee. CC0

Donc trois des quatre forces sont neutralisĂ©es : concurrence, rĂ©gulation, et interopĂ©rabilitĂ©. Ce ne laissait plus qu’une seule force disciplinaire capable de contenir le processus d’emmerdification : la main d’Ɠuvre.

Les travailleur·euses de la Tech forment une curieuse main d’Ɠuvre, parce qu’iels ont historiquement Ă©tĂ© trĂšs puissants, capables d’exiger des hauts salaires et du respect, mais iels l’ont fait sans rejoindre de syndicat. La densitĂ© syndicale dans le secteur de la Tech est abyssale, presque indĂ©tectable. Le pouvoir des travailleur·euses de la Tech ne leur est pas venu de la solidaritĂ©, mais de la raretĂ©. Il n’y avait pas assez de travailleur·euses pour satisfaire les offres d’emploi suppliantes, et les travailleur·euses de la Tech sont d’une productivitĂ© inconcevable. MĂȘme avec les salaires faramineux que les travailleur·euses exigeaient, chaque heure de travail qu’iels effectuaient avaient bien plus de valeur pour leurs employeurs.

Face Ă  un marchĂ© de l’emploi tendu, et la possibilitĂ© de transformer chaque heure de travail d’un·e travailleur·euse de la Tech en or massif, les patrons ont levĂ© tous les freins pour motiver leur main d’Ɠuvre. Ils ont cajolĂ© le sens du devoir des travailleur·euses, les ont convaincus qu’iels Ă©taient des guerrier·Úres saint·es, appelant l’avĂšnement d’une nouvelle Ăšre numĂ©rique. Google promettait qu’iels « organiseraient les informations du monde et les rendraient utiles Â». Facebook leur promettait qu’iels allaient « rendre le monde plus ouvert et plus connectĂ© Â».

Il y a un nom pour cette tactique : la bibliothĂ©caire Fobazi Ettarh l’appelle la « fascination vocationnelle Â» (« vocational awe Â» en anglais, NDT). C’est lorsque l’intĂ©rĂȘt pour le sens du devoir et la fiertĂ© sont utilisĂ©s pour motiver les employé·es Ă  travailler plus longtemps pour de moins bons salaires.

Il y a beaucoup d’emplois qui se basent sur la fascination vocationnelle : le professorat, le soin aux enfants et aux personnes ĂągĂ©es, et, bien sĂ»r, le travail d’infirmiĂšre.

Les techos sont diffĂ©rent·es des autres travailleur·euses cependant, parce qu’iels ont historiquement Ă©tĂ© trĂšs rares, ce qui veut dire que bien que les patrons pouvaient les motiver Ă  travailler sur des projets auxquels iels croyaient, pendant des heures interminables, Ă  l’instant-mĂȘme oĂč les patrons leurs ordonnaient de merdifier les projets pour lesquels iels avaient ratĂ© l’enterrement de leur mĂšre pour livrer le produit dans les temps, ces travailleureuses envoyaient chier leurs patrons.

Si les patrons persistaient dans leurs demandes, les techos quittaient leur travail, traversaient la rue, et trouvaient un meilleur travail le jour-mĂȘme.

Donc pendant de longues annĂ©es, les travailleur·euses de la Tech Ă©taient la quatriĂšme et derniĂšre contrainte, tenant bon aprĂšs que les contraintes de concurrence, de rĂ©gulation et d’interopĂ©rabilitĂ© soient tombĂ©es. Mais alors sont arrivĂ©s les licenciements de masse. 260 000 en 2023 ; 150 000 en 2024 ; des dizaines de milliers cette annĂ©e, et Facebook qui prĂ©voit d’anĂ©antir 5 % de sa masse salariale, un massacre, tout en doublant les bonus de ses dirigeants.

Les travailleur·euses de la Tech ne peuvent plus envoyer chier leurs patrons, parce qu’il y a 10 autres travailleur·euses qui attendent derriĂšre pour prendre le poste.

Bon, j’ai promis que je ne parlerai pas d’IA, mais je vais devoir un tout petit peu briser cette promesse, juste pour signaler que la raison pour laquelle les patrons de la Techs sont aussi excitĂ©s par l’IA c’est qu’ils pensent qu’ils pourront virer tous leurs techos et les remplacer par des chatbots dociles qui ne les enverront jamais chier.

Donc voilĂ  d’oĂč vient l’emmerdification : de multiples changements dans l’environnement. L’effondrement quadruple de la concurrence, de la rĂ©gulation, de l’interopĂ©rabilitĂ© et du pouvoir de la main d’Ɠuvre crĂ©e un environnement merdigĂšne, oĂč les Ă©lĂ©ments les plus cupides et sociopathes du corps entrepreneurial prospĂšrent au dĂ©triment des Ă©lĂ©ments modĂ©rateurs de leur impulsion merdificatoire.

Nous pouvons essayer de soigner ces entreprises. Nous pouvons utiliser les lois anti-monopole pour les briser, leur faire payer des amendes, les amoindrir. Mais tant que nous n’aurons pas corrigĂ© l’environnement, la contagion se rĂ©pandra aux autres entreprises.

Alors discutons des maniĂšres de crĂ©er un environnement hostile aux merdificateurs, pour que le nombre et l’importance des agents merdificateurs dans les entreprises retrouvent leurs bas niveaux des annĂ©es 90. On ne se dĂ©barrassera pas de ces Ă©lĂ©ments. Tant que la motivation du profit restera intacte, il y aura toujours des gens dont la poursuite du profit sera pathologique, immodĂ©rĂ©e par la honte ou la dĂ©cence. Mais nous pouvons changer cet environnement pour qu’ils ne dominent pas nos vies.

Discutons des lois anti-trust. AprĂšs 40 ans de dĂ©clin anti-trust, cette dĂ©cennie a vue une rĂ©surgence massive et globale de vigueur anti-trust, qu’on retrouve assaisonnĂ©e aux couleurs politiques de gauche comme de droite.

Au cours des quatre derniĂšres annĂ©es, les anti-monopolistes de l’administration Biden Ă  la Federal Trade Commission (Commission FĂ©dĂ©rale du Commerce, abrĂ©gĂ© en FTC) au Department of Justice (DĂ©partement de la Justice, abrĂ©gĂ© en DoJ) et au Consumer Finance Protection Bureau (Bureau de Protection des Consommateurs en matiĂšre FinanciĂšre) ont fait plus de rĂ©pression anti-monopole que tous leurs prĂ©dĂ©cesseurs au cours des 40 annĂ©es prĂ©cĂ©dentes.

Il y a certainement des factions de l’administration Trump qui sont hostiles Ă  ce programme mais les agents de rĂ©pression anti-trust au DoJ et au FTC disent maintenant qu’ils vont prĂ©server et renforcer les nouvelles lignes directrices de Biden concernant les fusions d’entreprises, qui empĂȘchent les compagnies de s’entre-acheter, et ils ont effectivement dĂ©jĂ  intentĂ© une action pour bloquer une fusion de gĂ©ants de la tech.

Bien Ă©videmment, l’étĂ© dernier Google a Ă©tĂ© jugĂ© coupable de monopolisation, et doit maintenant affronter la banqueroute, ce qui explique pourquoi ils ont Ă©tĂ© si gĂ©nĂ©reux et amicaux envers l’administration de Trump.

Pendant ce temps, au Canada, le Bureau de la Concurrence Ă©dentĂ© s’est fait refaire un dentier au titane en juin dernier, lorsque le projet de loi C59 est passĂ© au Parlement, octroyant de vastes nouveaux pouvoirs Ă  notre rĂ©gulateur anti-monopole.

Il est vrai que le premier ministre britannique Keir Starmer vient de virer le chef du Competition and Markets Authority (AutoritĂ© des MarchĂ©s et de la Concurrence, abrĂ©gĂ© en CMA) et l’a remplacĂ© par l’ex patron d’Amazon UK. Mais ce qui rend le tout si tragique c’est que le CMA faisait un travail incroyablement bon au sein d’un gouvernement conservateur.

Du cĂŽtĂ© de l’Union EuropĂ©enne, ils ont passĂ© la LĂ©gislation sur les marchĂ©s numĂ©riques (Digital Markets Act) et le RĂšglement sur les Services NumĂ©riques (Digital Services Act), et ils s’attaquent aux entreprises de la Big Tech avec le tranchant de la lame. D’autres pays dans le monde — Australie, Allemagne, France, Japon, CorĂ©e du Sud et Chine (oui, la Chine !) — ont passĂ© de nouvelles lois anti-monopole, et lancent des actions majeures de rĂ©pression anti-monopole, donnant souvent lieu Ă  des collaborations internationales.

Donc vous avez le CMA britannique qui utilise ses pouvoirs d’investigation pour faire des recherches et publier des enquĂȘtes de marchĂ© approfondies sur la taxe abusive pratiquĂ©e par Apple sur les applis, et ensuite l’UE qui utilise ce rapport comme feuille de route pour sanctionner Apple, puis interdire le monopole d’Apple sur les paiements grĂące Ă  de nouvelles rĂ©gulations. Ensuite les anti-monopolistes en CorĂ©e du Sud et au Japon traduisent l’affaire europĂ©enne et gagnent des affaires quasi-identiques dans leurs propres cours de justice.

Et quid de la capture rĂ©glementaire ? Et bien, on commence Ă  voir les rĂ©gulateurs faire preuve d’astuce pour contrĂŽler les grosses entreprises de la tech. Par exemple, la LĂ©gislation sur les MarchĂ©s NumĂ©riques et le RĂšglement sur les Services NumĂ©riques europĂ©ens ont Ă©tĂ© imaginĂ©s pour contourner les cours de justice national des Ă©tats membres de l’UE, et spĂ©cifiquement de l’Irlande, le paradis fiscal oĂč les entreprises Ă©tasuniennes de la Tech prĂ©tendent avoir leurs bureaux.

Le truc avec les paradis fiscaux c’est qu’ils deviennent immanquablement des paradis criminels, parce qu’Apple peut prĂ©tendre ĂȘtre irlandaise cette semaine, ĂȘtre maltaise ou chypriote ou luxembourgeoise la semaine d’aprĂšs. Alors l’Irlande doit laisser les gĂ©ants de la Tech Ă©tasuniens ignorer les lois europĂ©ennes sur la vie privĂ©e et autres rĂ©gulations, ou le pays les perdra au profit de nations plus sordides, plus dociles et plus compĂ©titives.

Donc à partir de maintenant, la régulation européenne sur le secteur de la Tech sera exécutée en cour fédérale européenne, et pas en cour nationale, en considérant les cours irlandaises capturées comme endommagées et en les contournant.

Le Canada doit renforcer sa propre capacitĂ© Ă  appliquer les rĂ©gulations sur le secteur de la Tech, en dĂ©tricotant les fusions monopolistes comme celle de Bell et Rogers, mais par dessus tout, le Canada doit poursuivre son programme sur l’interopĂ©rabilitĂ©.

L’annĂ©e derniĂšre, le Canada a passĂ© deux projets de loi trĂšs excitants : le projet de loi C244, une loi nationale sur le Droit de RĂ©paration ; et le projet de loi C294, une loi d’interopĂ©rabilitĂ©. NommĂ©ment, ces deux lois permettent aux canadien·nes de tout rĂ©parer, depuis les tracteurs aux pompes Ă  insuline, et de modifier les logiciels dans leurs appareils, que ce soient les consoles de jeux comme les imprimantes, pour qu’ils puissent fonctionner avec des magasins d’applis, des consommables, ou des extensions tierces.

Pourtant, ces projets de loi sont fondamentalement inutiles, parce qu’ils ne permettent pas aux canadien·nes d’acquĂ©rir les outils nĂ©cessaires pour briser les verrous numĂ©riques. Vous pouvez modifier votre imprimante pour qu’elle accepte des encres tierces, ou interprĂ©ter les codes diagnostiques d’une voiture pour que n’importe quel mĂ©canicien·ne puisse la rĂ©parer, mais seulement si il n’y a pas de verrou numĂ©rique qui vous empĂȘche de le faire, parce que donner Ă  quelqu’un l’outil qui permet de briser un verrou numĂ©rique reste illĂ©gal grĂące Ă  la loi que James Moore et Tony Clement ont fourrĂ© dans la gosier du pays en 2012.

Et chaque imprimante sans exception, chaque enceinte connectĂ©e, voiture, tracteur, appareil mĂ©nager, implant mĂ©dical ou appareil mĂ©dical hospitalier aura un verrou numĂ©rique qui vous empĂȘchera de le rĂ©parer, de le modifier, ou d’utiliser des piĂšces, un logiciel ou des consommables tiers.

Ce qui veut dire que ces deux lois remarquables sur la rĂ©paration et l’interopĂ©rabilitĂ© sont inutiles.

MÚme d'Anakin et Padmé, dessiné dans un style BD.Anakin dit "On va faire deux lois sur l'interopérabilité". Padmé répond "On va pouvoir réparer nos imprimantes !". Anakin la regarde, sans rien dire. Padmé continue, inquiÚte : "On va pouvoir réparer nos imprimantes, hein ?".

MĂšme sur les lois canadiennes sur l’interopĂ©rabilitĂ©, gĂ©nĂ©rĂ© Ă  partir d’un dessin de Gee. CC0

Alors pourquoi ne pas se dĂ©barrasser de la loi de 2012 qui interdit de briser les verrous numĂ©riques ? Parce que ces lois font partie d’accords d’échange avec les États-Unis. C’est une loi dont on a besoin pour garder un accĂšs sans taxe aux marchĂ©s Ă©tasuniens.

Je ne sais pas si vous ĂȘtes au courant, mais Donald Trump va imposer 25 % de taxe sur toutes les exportations vers le Canada. La rĂ©ponse de Trudeau c’est d’imposer des taxes de reprĂ©sailles, qui rendront les produits Ă©tasuniens 25 % plus chers pour les canadien·nes. DrĂŽle de façon de punir les États-Unis !

Vous savez ce qui serait mieux encore ? Abolir les lois canadiennes qui protĂšgent les compagnies des gĂ©ants de la Tech Ă©tasuniens de la concurrence canadienne. Rendre lĂ©gale la rĂ©tro-ingĂ©nierie, le jailbreak (le fait de contourner les limitations volontairement imposĂ©es par le constructeur) et la modification des produits technologiques et services amĂ©ricains. Ne demandez pas Ă  Facebook de payer une taxe pour chaque lien vers un site d’information canadien, lĂ©galisez le crochetage de toutes les applis de MĂ©ta et de bloquer toutes les pubs qui en proviennent, pour que Mark Zuckerberg ne puisse plus se faire un sou sur notre dos.

LĂ©galisez le jailbreak de votre Tesla par des mĂ©canicien·nes canadien·nes, pour dĂ©bloquer toutes les fonctionnalitĂ©s normalement disponibles sur inscription, comme le pilotage automatique, et l’accĂšs complet Ă  la batterie, pour un prix fixe et pour toujours. Pour que vous puissiez mieux profiter de votre voiture et que, quand vous la revendrez, lae prochain·ne propriĂ©taire continue de jouir de ces fonctionnalitĂ©s, ce qui veut dire qu’iel paiera davantage pour votre voiture d’occasion.

C’est comme ça que l’on peut faire du tort Ă  Elon Musk : pas en s’affichant publiquement comme horrifié·es par ses saluts nazi. Ça ne lui coĂ»te rien. Il adore qu’on parle de lui. Non ! Frappez dans sa machine Ă  sous incroyablement lucrative du marchĂ© de l’abonnement d’occasion sur lequel il se repose pour son entreprise de Swastikamions. Frappez-le en plein dans le cĂąble d’alimentation !

Laissez les canadien·nes monter un magasin d’applis canadien pour les appareils Apple, le genre qui prend 3 % de commission sur les transactions, pas 30 %. En consĂ©quence, chaque journal canadien qui vend des abonnements en passant par cette appli, et chaque crĂ©ateur·ice de logiciel, musicien·ne ou Ă©crivain·ne canadien·ne qui vend quelque chose en passant par une plateforme numĂ©rique verra ses revenus augmenter de 25 % du jour au lendemain, sans enregistrer un·e seul nouvelle·eau client·e.

Mais nous pouvons rallier de nouvelles·aux client·es, en vendant des logiciels de jailbreak et un accĂšs aux magasins d’applis canadiens, pour tous les appareils mobiles et les consoles, partout dans le monde, et en incitant tous les Ă©diteur·ices de jeux vidĂ©os et les dĂ©veloppeur·euses d’applis Ă  vendre via les magasins canadiens pour les client·es du monde entier sans payer 30 % aux gĂ©antes entreprises Ă©tasuniennes de la Tech.

Nous pourrions vendre à chaque mécanicien·ne dans le monde un abonnement à 100$CAD par mois pour un outil de diagnostique universel. Chaque fermier·Úre du monde pourrait acheter un kit qui leur permettrait de réparer leurs propres tracteurs John Deere sans payer 200$CAD de frais de déplacement à un·e technicien·ne de Deere pour inspecter les réparations.

Ils traceraient un chemin dans notre direction. Le Canada pourrait devenir un moteur de l’export des technologies, tout en baissant les prix pour les usager·Úres canadien·nes, tout en rendant les affaires plus profitables pour tous ceux qui vendent des mĂ©dias ou des logiciels sur des magasins en ligne. Et — c’est la partie la plus intĂ©ressante — ce serait un assaut frontal contre les entreprises Ă©tasuniennes les plus grandes, les plus profitables, les entreprises qui, Ă  elles seules, maintiennent le S&P 500 Ă  flot, en frappant directement dans leurs lignes de compte les plus profitables, en rĂ©duisant Ă  nĂ©ant, en l’espace d’une nuit et dans le monde entier, les centaines de milliards de revenus de ces arnaques.

Nous pouvons aller plus loin qu’exporter pour les Ă©tasuniens des mĂ©dicaments Ă  prix raisonnable. Nous pourrions aussi exporter pour nos amis Ă©tasuniens les outils extrĂȘmement lucratifs de libĂ©ration technologique.

C’est comme ça que vous gagnez une bataille commerciale.

Qu’en est-t-il des travailleur·euses ? LĂ , nous avons de bonnes et de mauvaises nouvelles.

La bonne nouvelle, c’est que la popularitĂ© des syndicats dans l’opinion publique est Ă  son plus haut niveau depuis le dĂ©but des annĂ©es 1970, que le nombre de travailleur·euses souhaitant rejoindre un syndicat n’a pas Ă©tĂ© aussi haut depuis des gĂ©nĂ©rations, et que les syndicats eux-mĂȘmes sont assis sur des rĂ©serves financiĂšres battant tous les records, qu’ils pourraient utiliser pour organiser la lutte de ces travailleur·euses.

Mais voilĂ  la mauvaise nouvelle. Les syndicats ont passĂ© toutes les annĂ©es Biden — alors qu’ils disposaient de l’environnement rĂ©glementaire le plus favorable depuis l’administration Carter, que l’opinion public Ă©tait Ă  son maximum, qu’un nombre record de travailleur·euses voulaient rejoindre un syndicat, qu’ils avaient plus d’argent que jamais Ă  dĂ©penser pour syndiquer ces travailleur·euses — Ă  faire que dalle. Ils n’ont allouĂ© que des clopinettes aux activitĂ©s de syndicalisation, aboutissant Ă  la fin des annĂ©es Biden Ă  un nombre de travailleur·euses syndiqué·es infĂ©rieur Ă  celui de leur dĂ©but.

Et puis nous avons eu Trump, qui a illégalement viré Gwynne Wilcox du National Labor Relations Board, laissant le NLRB sans quorum et donc incapable de réagir à des pratiques professionnelles injuste ou de certifier des élections syndicales.

C’est terrible. Mais la partie n’est pas terminĂ©e. Trump a virĂ© les arbitres, et il pense que cela signifie la fin de la partie. Mais je vais vous dire un truc : virer l’arbitre ne termine pas la partie, ça veut juste dire que l’on rejette les rĂšgles. Trump pense que c’est le code du travail qui crĂ©e les syndicats, mais il a tord. Les syndicats sont la raison par laquelle nous avons un code du travail. Bien avant que les syndicats ne soient lĂ©galisĂ©s, nous avions des syndicats, qui combattaient dans la rue les voyous Ă  la solde des patrons.

Cette solidaritĂ© illĂ©gale a conduit Ă  l’adoption d’un code du travail, qui lĂ©galisait le syndicalisme. Le code du travail est passĂ© parce que les travailleur·euses ont acquis du pouvoir Ă  travers la solidaritĂ©. La loi ne crĂ©e pas cette solidaritĂ©, elle lui donne seulement une base lĂ©gale. Retirez cette base lĂ©gale, et le pouvoir des travailleur·euses reste intacte.

Le pouvoir des travailleur·euses est la rĂ©ponse Ă  la fascination vocationnelle. AprĂšs tout, il est bon pour vous et pour vos camarades travailleur·euses de considĂ©rer votre travail comme une sorte de mission. Si vous ressentez cela, si vous ressentez le devoir de protĂ©ger vos utilisateur·ices, vos patient·es, vos patron·nes, vos Ă©tudiant·es, un syndicat vous permet d’accomplir ce devoir.

Nous avons vu cela en 2023, lorsque Doug Ford (premier ministre de l’Ontario, NDT) a promis de dĂ©truire le pouvoir des fonctionnaires d’Ontario. Des travailleur·euses de toute la province se sont soulevĂ©s, annonçant une grĂšve gĂ©nĂ©rale, et Doug Ford a pliĂ© comme l’un de ses costumes bas de gamme. Les travailleur·euses lui on mis une raclĂ©e, et on le refera si il le faut. Chose promise, chose due.

Le « dĂ©sassemblage imprĂ©vu en plein-air Â» du code du travail Ă©tasunien signifie que les travailleur·euses peuvent Ă  nouveau se soutenir les uns les autres. Les travailleur·euses de la Tech ont besoin de l’aide des autres travailleur·euses, parce qu’eils ne sont plus rares dĂ©sormais, plus aprĂšs un demi-million de licenciements. Ce qui signifie que les patrons de la Tech n’ont plus peur d’eux.

On sait comment les patrons de la Tech traitent les travailleur·euses dont ils n’ont pas peur. Regardez Jeff Bezos : les travailleur·euses dans ses entrepĂŽts se blessent trois fois plus que la moyenne nationale, ses livreur·euses doivent pisser dans des bouteilles, et iels sont surveillé·es par des camĂ©ras IA qui les balancent si leurs yeux ne regardent pas dans la direction requise ou si leur bouche est ouverte trop souvent pendant qu’iels conduisent, parce que le rĂšglement interdit de chanter avec la radio.

En comparaison, les dĂ©veloppeur·euses d’Amazon ont le droit de venir travailler avec des crĂȘtes roses, des piercings au visage et des tshirts noirs qui parlent de choses incomprĂ©hensibles pour leurs patrons. Iels ont le droit de pisser quand iels veulent. Jeff Bezos n’est pas tendre avec les travailleur·euses de la Tech, de la mĂȘme maniĂšre qu’il ne nourrit pas une haine particuliĂšre contre les travailleur·euses des entrepĂŽts ou les livreur·euses. Il traite ses travailleur·euses aussi mal qu’il est permis de le faire. Ce qui veut dire que les dĂ©velopeur·euses aussi connaĂźtrons bientĂŽt les bouteilles de pisse.

Ce n’est pas seulement vrai pour Amazon, bien entendu. Prenons Apple. Tim Cook a Ă©tĂ© nommĂ© directeur gĂ©nĂ©ral en 2011. Le comitĂ© directeur d’Apple l’a choisi pour succĂ©der au fondateur Steve Jobs parce c’est le gars qui a compris comment dĂ©localiser la production d’Apple vers des sous-traitants en Chine, sans rogner sur la garantie de qualitĂ© ou risquer une fuite des spĂ©cifications de produit en amont des lancements de produit lĂ©gendaires et pompeux l’entreprise.

Aujourd’hui, les produits d’Apple sont fabriquĂ©s dans une gigantesque usine Foxconn Ă  Zhengzhou, surnommĂ©e « iPhone City« . Effectivement, ces appareils arrivent par conteneurs dans le Port de Los Angeles dans un Ă©tat de perfection immaculĂ©e, usinĂ©s avec les marges d’erreur les plus fines, et sans aucun risque de fuite vers la presse.

Photo d'un chantier de construction de l'autre cÎté d'une route, avec plein de grues.

Chantier de construction d’une usine Foxconn (sous-traitant principal d’Apple) à Zhengzhou.
Photo sous licence CC BY-NC-SA par Bert van Dijk.

Pour aboutir Ă  cette chaĂźne d’approvisionnement miraculeuse, Tim Cook n’a eu qu’à faire d’iPhone City un enfer sur Terre, un lieu dans lequel il est si horrible de travailler qu’il a fallu installer des filets anti-suicide autour des dortoirs afin de rattraper les corps de travailleur·euses tellement brutalisé·es par les ateliers de misĂšre de Tim Cook qu’iels tentent de mettre fin Ă  leurs jours en sautant dans le vide. Tim Cook n’est pas attachĂ© sentimentalement aux travailleur·euses de la Tech, de mĂȘme qu’il n’est pas hostile aux travailleur·euses Ă  la chaĂźne chinois·es. Il traite simplement ses travailleur·euses aussi mal qu’il est permis de le faire et, avec les licenciements massifs dans le domaine de la Tech, il peut traiter ses dĂ©veloppeur·euses bien, bien pire.

Comment les travailleur·euses de la Tech s’organisent-iels en syndicat ? Il y a des organisations spĂ©cifiques au domaine de la Tech, comme Tech Solidarity et la Tech Workers Coalition. Mais les travailleur·euses de la Tech ne pourront massivement se syndiquer qu’en faisant preuve de solidaritĂ© avec les autres travailleur·euses et en recevant leur solidaritĂ© en retour. Nous devons toustes soutenir tous les syndicats. Toustes les travailleur·euses doivent se soutenir les un·es les autres.

Nous entrons dans une pĂ©riode de polycrise omnibordĂ©lique. Le grondement menaçant du changement climatique, de l’autoritarisme, du gĂ©nocide, de la xĂ©nophobie et de la transphobie s’est transformĂ© en avalanche. Les auteurs de ces crimes contre l’humanitĂ© ont transformĂ© internet en arme, colonisĂ© le systĂšme nerveux numĂ©rique du XXIĂšme siĂšcle, l’utilisant pour attaquer son hĂŽte, menaçant la civilisation elle-mĂȘme.

L’internet merdifiĂ© a Ă©tĂ© construit Ă  dessein pour ce genre de co-optation apocalyptique, organisĂ©e autour de sociĂ©tĂ©s gigantesques qui Ă©changeraient une planĂšte habitable et des droits humains contre un abattement fiscal de 3 %, qui ne nous prĂ©sentent plus que des flux algorithmiques bidouillables et bloquent l’interopĂ©rabilitĂ© qui nous permettrait d’échapper Ă  leur emprise, avec le soutien de gouvernements puissants auxquels elles peuvent faire appel pour « protĂ©ger leur propriĂ©tĂ© intellectuelle Â».

Ça aurait pu ne pas se passer comme ça. L’internet merdifiĂ© n’était pas inĂ©vitable. Il est le rĂ©sultat de choix rĂ©glementaires spĂ©cifiques, rĂ©alisĂ©s de mĂ©moire d’humain·e, par des individus identifiables.

Personne n’est descendu d’une montagne avec deux tablettes de pierre en rĂ©citant « Toi Tony Clement, et toi James Moore, tu ne laisseras point les canadien·nes jailbreaker leurs tĂ©lĂ©phones Â». Ces gens-lĂ  ont choisi l’emmerdification, rejetant des milliers de commentaires de canadien·nes qui les prĂ©venaient de ce qui arriverait par la suite.

Nous n’avons pas Ă  ĂȘtre les Ă©ternel·les prisonnier·Úres des bourdes politiques catastrophiques de ministres conservateurs mĂ©diocres. Alors que la polycrise omnibordĂ©lique se dĂ©ploie autour de nous, nous avons les moyens, la motivation et l’opportunitĂ© de construire des politiques canadiennes qui renforcent notre souverainetĂ©, protĂšgent nos droits et nous aident Ă  rendre toustes les utilisateur·ices de technologie, dans chaque pays (y compris les États Unis), libres.

La prĂ©sidence de Trump est une crise existentielle, mais elle prĂ©sente aussi des opportunitĂ©s. Quand la vie vous donne le SRAS, vous faites des sralsifis. Il fut un temps oĂč nous avions un bon vieil internet, dont le principal dĂ©faut Ă©tait qu’il requĂ©rait un si haut niveau d’expertise technique pour l’utiliser qu’il excluait toustes nos ami·es « normalles·aux Â» de ce merveilleux terrain de jeu.

Les services en ligne du Web 2.0 avaient des toboggans bien graissĂ©s pour que tout le monde puisse se mettre en ligne facilement, mais s’échapper de ces jardins clos du Web 2.0 c’était comme remonter la pente d’une fosse tout aussi bien graissĂ©e. Un bon internet tout neuf est possible, et nĂ©cessaire. Nous pouvons le construire, avec toute l’auto-dĂ©termination technologique du bon vieil internet, et la facilitĂ© d’usage du Web 2.0.

Un endroit oĂč nous pourrions nous retrouver, nous coordonner et nous mobiliser pour rĂ©sister Ă  l’effondrement climatique, au fascisme, au gĂ©nocide et Ă  l’autoritarisme.

Nous pouvons construire ce bon internet tout neuf, et nous le devons.

FramamĂšmes : vos mĂšmes prĂ©fĂ©rĂ©s en versions libres et accessibles !

Vous voulez produire du mĂšme libre, artisanal et remixĂ© ? Framasoft sort (vraiment) le service FramamĂšmes. Vraiment. Promis.

Un gĂ©nĂ©rateur de mĂšmes libres ? C’est une blague ?

Noyons le poisson dans le bocal : FramamĂšmes est une blague
 mais une blague durable, qu’on compte bien continuer de maintenir mĂȘme aprĂšs ce 1er avril.

Vous pouvez d’ores et dĂ©jĂ  vous rendre sur Framamemes.org, et tester vous-mĂȘmes les mĂšmes Ă  faire
 comme chez mĂ©mĂ©. MĂȘme que mĂ©mĂ© aime les mĂšmes de millenials : si Framasoft a 20 ans, ses membres en ont (en moyenne) deux fois plus 😊.

Capture d'Ă©cran du site FramamĂšmes

Notez que ce n’est pas la premiĂšre fois qu’à Framasoft, on prend la blague au sĂ©rieux et maintient le petit projet fun au-delĂ  de l’annonce (l’occasion de vous faire redĂ©couvrir Framaprout, Framadsense ou le fameux bingo du troll).

Les mĂšmes sont hors la loi
 sauf chez FramamĂšmes !

Il faut dire que la culture du remix et du partage est (Ă  peine) tolĂ©rĂ©e par les industries culturelles qui capitalisent sur le droit d’auteur et le copyright.

Fi du fair use, exit l’exception pour parodie
 les mĂšmes pourraient tout Ă  fait ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme illĂ©gaux, et mener Ă  des poursuites judiciaires si leurs ayants droits y voyaient un intĂ©rĂȘt (mĂȘme que c’est dĂ©jĂ  arrivĂ©).

C’est pour cela que Gee s’est jetĂ© sur sa tablette graphique au cours d’un stream (sur PeerTube, parce qu’ici, on est libres de bout en bout) et s’est dit : « tiens, et si je faisais mes propres versions libres des mĂšmes les plus populaires ? Â»

La route est longue, mais le mĂšme est libre

Avec son propre style de dessin bien connu du lectorat du Framablog, et en n’hĂ©sitant pas Ă  franciser les mĂšmes, que ce soit simplement en traduisant les textes inclus dans les images (« draw 25 Â» sur la carte Uno devient « pioche 25 cartes Â») ou mĂȘme en appliquant le style français aux panneaux autoroutiers !

Comparaison entre les mĂšmes originaux et ceux de FramamĂšmes.

À gauche, les versions originales ; Ă  droite, les versions dessinĂ©es ET francisĂ©es par Gee !

Quelques mĂšmes plus tard, il est devenu Ă©vident qu’un site web Ă©tait nĂ©cessaire pour les partager. En ajoutant une pincĂ©e de JavaScript pour inclure un Ă©diteur (libre, Ă©videmment), et mĂȘme une police libre (parce que All Fonts Are Beautiful, comme on dit)
 on obtient FramamĂšmes !

Pour l’instant, une sĂ©lection restreinte de mĂšmes est proposĂ©e, mais Gee compte bien continuer Ă  enrichir l’éditeur dans les semaines Ă  venir ! N’hĂ©sitez pas Ă  proposer les mĂšmes que vous voudriez voir adaptĂ©s en commentaires.

Des mĂšmes libres
 et accessibles !

Partager des images en ligne, c’est bien : si elles sont accessibles Ă  toutes et Ă  tous, c’est mieux ! Une bonne pratique consiste Ă  systĂ©matiquement inclure une description des images porteuses d’informations dans la balise prĂ©vue Ă  cet effet (la fameuse balise alt en HTML).

Pas mal de mĂ©dias sociaux, notamment Mastodon (le rĂ©seau de microblogging libre et dĂ©centralisĂ© que nous plĂ©biscitons Ă  Framasoft), permettent d’inclure un tel texte alternatif au moment d’intĂ©grer une image dans un message.

Eh bien avec FramamĂšmes, on a dĂ©cidĂ© de vous simplifier la tĂąche : lorsque vous crĂ©ez un mĂšme, vous avez la possibilitĂ© de copier en un clic un texte descriptif de votre image dans le presse-papier ! Parce qu’il n’y a pas de raison que tout le monde ne puisse pas profiter de vos crĂ©ations dont on ne doute pas qu’elles vaudront le dĂ©tour


LancĂ© sur un coup de tĂȘte et de crayon

Franchement : c’était pas prĂ©vu, Ă  Framasoft, de faire un 1er avril cette annĂ©e. On a du boulot plein le cloud. On a une AssemblĂ©e GĂ©nĂ©rale ce week-end.

Alors faire un 1er avril qui en plus est un vrai service que vous pouvez vraiment utiliser
 on ne l’imaginait pas. Sauf que Gee nous l’a servi sur un plateau. Et puis ça nous amuse. Et puis c’est une raison de rappeler que les monopoles de la propriĂ©tĂ© intellectuelle, ça peut trĂšs vite effacer de jolis sourires.

Alors on dit merci Ă  Gee (et aux petites mains qui ont aidĂ© Ă  l’accouchement 😄) et on rappelle que cet artiste libre essaie de vivre de son art : vous pouvez le soutenir en achetant son nouveau livre, en jouant Ă  ses jeux vidĂ©o, ou encore par un don.

L’art libre, c’est vraiment bien plus intĂ©ressant que de voir ces mĂšmes refaits par des IA, avec OpenAI qui pille tranquillement le style de Hayao Miyazaki
 le mĂȘme Miyazaki qui dĂ©clarait que l’art gĂ©nĂ©rĂ© par IA Ă©tait « tout Ă  fait Ă©cƓurant Â» et constituait « une insulte Ă  la vie mĂȘme Â» (voir notamment cet article (en anglais).

MĂšme. Sophie n'aime pas : mĂšmes gĂ©nĂ©rĂ©s par I.A. Sophie aime : mĂšmes faits main.

Et puis surtout : amusez-vous avec FramamĂšmes, faites tourner autour de vous, et faites des mĂšmes libres, quelle que soit la date !

Khrys’presso du lundi 31 mars 2025

Comme chaque lundi, un coup d’Ɠil dans le rĂ©troviseur pour dĂ©couvrir les informations que vous avez peut-ĂȘtre ratĂ©es la semaine derniĂšre.


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Spotify, la machine Ă  humeur

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a Ă©tĂ© publiĂ© en premier le 17 janvier 2025 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.


Dans son livre, Mood Machine, la journaliste indépendante Liz Pelly, décortique ce que Spotify a changé dans la musique, pour les clients du service, comme pour les musiciens. Entre uberisation et syndrome de Stockholm.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cela fait des annĂ©es que la journaliste indĂ©pendante Liz Pelly observe Spotify. Son essai, Mood Machine : The Rise of Spotify and the Costs of the Perfect Playlist (Simon & Schuster, 2025) estime que la musique est devenue un utilitaire plus qu’un art. Pour les fans de musique, le streaming est, malheureusement, un « produit spectaculaire Â» : « un jukebox universel et infini Â».  Pour les musiciens cependant, Spotify a Ă©tĂ© une menace plus existentielle que la rĂ©volution du partage de fichiers qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©e, car le streaming, lui, a reçu le vernis de la lĂ©gitimitĂ©, explique le Washington Post dans sa critique du livre. Mais Spotify a surtout dĂ©tournĂ© les bĂ©nĂ©fices de la musique a son profit, tout en prĂ©parant le terrain pour remplacer les musiciens par de la musique gĂ©nĂ©rĂ©e par l’IA. Le secteur d’ailleurs s’y prĂ©pare : un rĂ©cent rapport de la ConfĂ©dĂ©ration internationale des sociĂ©tĂ©s d’auteurs et compositeurs (Cisac) annonce la chute de la rĂ©munĂ©ration des artistes et le dĂ©ferlement Ă  venir de la musique gĂ©nĂ©rĂ©e par IA

La musique, une activité purement fonctionnelle

Liz Pelly rappelle que les origines de Spotify plongent directement dans The Pirate Bay, l’emblĂšme du tĂ©lĂ©chargement illĂ©gal de musique du dĂ©but des annĂ©es 2000, notamment parce que le service Ă©tait une rĂ©ponse au comportement des gens et Ă  l’envolĂ©e du tĂ©lĂ©chargement illĂ©gal. Pour le fondateur de Spotify, la musique a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme Amazon a considĂ©rĂ© les livres : un cheval de Troie pour exploiter les clients. La recette de la suprĂ©matie auditive de Spotify a surtout reposĂ© sur les playlists, spĂ©cifiques, homogĂšnes et de plus en plus automatisĂ©es, descendant monotone de la radio commerciale et des musiques d’ambiance. Nos habitudes d’écoute culturelles ont Ă©tĂ© peu Ă  peu dĂ©formĂ©es par la domination de Spotify. Â« Les auditeurs ont Ă©tĂ© encouragĂ©s Ă  aborder la musique comme une activitĂ© purement fonctionnelle – pour dormir, Ă©tudier ou meubler un lieu public – sans avoir Ă  fournir aucun investissement particulier dans des artistes individuels et identifiables Â». En fait, Spotify vise avant tout Ă  maintenir ses clients dans leur zone de confort. Spotify incarne « un modĂšle de crĂ©ativitĂ© axĂ© sur le service client qui conduit Ă  une stagnation esthĂ©tique Â», explique Pelly. Le « son Spotify Â» ressemble Ă  la dĂ©coration des appartements sur Airbnb, partout identique.

« Ă€ quel moment un systĂšme de recommandation cesse-t-il de recommander des chansons et commence-t-il Ă  recommander une idĂ©e complĂšte de la culture ? Â» demande Pelly. Spotify prĂ©fĂšre que vous vous engagiez de la maniĂšre la plus passive et la plus distraite possible. Comme en politique, les superstructures panoptiques fonctionnent mieux lorsque leurs sujets ne leur accordent pas trop d’attention. Comme l’aurait dit un jour Daniel Ek, le fondateur de Spotify, « notre seul concurrent est le silence Â». Dans le New Yorker, le prof de littĂ©rature Hua Hsu qui discute du mĂȘme livre, parle d’un syndrome Spotify comme d’un syndrome de Stockholm. Â« Tout comme nous entraĂźnons l’algorithme de Spotify avec nos goĂ»ts et nos dĂ©goĂ»ts, la plateforme semble, elle, nous entraĂźner Ă  devenir des auditeurs 24 heures sur 24 Â». Pelly soutient, en fait, que la plus grande innovation de Spotify a Ă©tĂ© sa comprĂ©hension de l’affect, de la façon dont nous nous tournons vers la musique pour nous remonter le moral ou nous calmer, nous aider Ă  nous concentrer sur nos devoirs ou simplement nous dissocier. Contrairement aux maisons de disque, son but n’était pas de nous vendre un tube dont on se lasse, mais de nous vendre un environnement sonore permanent. Quand on Ă©coutait MTV ou la radio, nous pouvions parfois tomber sur quelque chose de diffĂ©rent ou d’inconnu. DĂ©sormais, la personnalisation « laisse prĂ©sager d’un avenir sans risque, dans lequel nous ne serons jamais exposĂ©s Ă  quoi que ce soit que nous ne voudrions pas entendre Â». Sur Spotify, « les sons flottent en grande partie sans contexte ni filiation Â». Les artistes y sont finalement assez invisibles. La musique dĂ©contextualisĂ©e de son histoire.

Internet Ă©tait censĂ© libĂ©rer les artistes de la monoculture, en offrant les conditions pour que la musique circule de maniĂšre dĂ©mocratique et dĂ©centralisĂ©e. Certes, elle circule plus que jamais, mais la monoculture, elle, s’est terriblement renforcĂ©e.

Spotify, une ubérisation comme les autres

Dans les bonnes feuilles du livre que publie Harpers, Pelly Ă©voque une autre dimension des transformations qu’a produit la plateforme, non pas sur les utilisateurs et clients, mais sur la musique et les musiciens eux-mĂȘmes. Elle dĂ©crit les artistes fantĂŽmes de la plateforme, une polĂ©mique oĂč les playlists populaires de Spotify semblaient se peupler de musiques de stock et d’artistes qui n’existaient pas. Pelly montre que Spotify avait en fait, malgrĂ© ses longues dĂ©nĂ©gations, bel et bien des accords avec des sociĂ©tĂ©s de productions pour produire des flux de musique moins chers. Ce programme, baptisĂ© Perfect Fit Content (PFC, que l’on peut traduire par « contenu parfaitement adaptĂ© Â»), offrait des conditions de rĂ©munĂ©ration moindre et visait clairement Ă  rĂ©duire les droits payĂ©s par Spotify aux artistes, normalisant des titres bons marchĂ©s pour remplir les playlists. « Au milieu des annĂ©es 2010, le service s’est activement repositionnĂ© pour devenir une plateforme neutre, une mĂ©ritocratie axĂ©e sur les donnĂ©es qui rĂ©Ă©crivait les rĂšgles de l’industrie musicale avec ses playlists et ses algorithmes Â». En se rendant compte que de nombreux abonnĂ©s Ă©coutaient de la musique en fond sonore, Spotify a optĂ© pour une solution qui lui permettait de rĂ©duire les dividendes qu’elle versait au majors (reprĂ©sentant quelques 70 % de ses revenus) afin de devenir bĂ©nĂ©ficiaire. Pour cela, elle a misĂ© sur les recommandations par playlists d’humeur qui se sont peu Ă  peu peuplĂ©es de titres PFC – et ce alors que Spotify se dĂ©fend de faire des placements de chansons dans ses playlists.

De nombreuses entreprises fournissent dĂ©sormais Spotify en musique libre de droits Ă  petits budgets, au dĂ©triment d’artistes indĂ©pendants. Loin d’ĂȘtre la plateforme de la mĂ©ritocratie musicale qu’elle prĂ©tend ĂȘtre, Spotify, comme bien des entreprises, « manipule secrĂštement la programmation pour favoriser le contenu qui amĂ©liore ses marges Â». Pour les musiciens prĂ©carisĂ©s qui produisent ces musiques, cela ressemble surtout Ă  une ubĂ©risation Ă  marche forcĂ©e, avec des enregistrements Ă  la chaĂźne et des musiques Ă©crites sur un coin de table pour correspondre Ă  un style prĂ©cis, qui signent des contrats avec des droits rĂ©duits. « La musique de fond est Ă  certains Ă©gards similaire Ă  la musique de production, un son produit en masse sur la base d’un travail Ă  la demande, qui est souvent entiĂšrement dĂ©tenu par des sociĂ©tĂ©s de production qui le rendent facilement disponible pour la publicitĂ©, la sonorisation de magasin, la production de films
 Â» Ce que l’on appelle « la musique de production Â» est d’ailleurs en plein essor actuellement, explique Pelly, notamment pour crĂ©er des fonds sonores aux micro-contenus vidĂ©o de Youtube, Insta ou TikTok, afin d’éviter des accords de licences compliquĂ©s voire la suppression de contenus liĂ© Ă  la violation du droit d’auteur. Pour ces entreprises qui produisent de la musique Ă  la chaĂźne, comme Epidemic Sound, la musique n’est rien d’autre qu’une « activitĂ© de donnĂ©es Â», aplanissant les diffĂ©rences entre les musiques, produisant un brouillage des frontiĂšres esthĂ©tiques.

Les musiciens de l’Ivors Academy, une organisation britannique de dĂ©fense des auteurs-compositeurs, affirment que les « frictions Â» que des entreprises comme Epidemic cherchent Ă  aplanir sont en fait des protections industrielles et de droit d’auteur durement gagnĂ©es. Nous sommes entrĂ©s dans une course au moins disant, explique un producteur. Quand ces morceaux dĂ©collent en audience, ils gĂ©nĂšrent bien plus de revenus pour Spotity et les labels fantĂŽmes que pour leurs auteurs, par contrat. « Ce traitement de la musique comme rien d’autre que des sons de fond – comme des pistes interchangeables de playlists gĂ©nĂ©riques et Ă©tiquetĂ©es en fonction de l’ambiance – est au cƓur de la dĂ©valorisation de la musique Ă  l’ùre du streaming. Il est dans l’intĂ©rĂȘt financier des services de streaming de dĂ©courager une culture musicale critique parmi les utilisateurs, de continuer Ă  Ă©roder les liens entre les artistes et les auditeurs, afin de faire passer plus facilement de la musique Ă  prix rĂ©duits, amĂ©liorant ainsi leurs marges bĂ©nĂ©ficiaires. Il n’est pas difficile d’imaginer un avenir dans lequel l’effilochage continu de ces liens Ă©rode complĂštement le rĂŽle de l’artiste, jetant les bases pour que les utilisateurs acceptent la musique crĂ©Ă©e Ă  l’aide de logiciels d’IA gĂ©nĂ©rative. Â» Epidemic Sound a dĂ©jĂ  prĂ©vu d’autoriser ses auteurs Ă  utiliser les outils d’IA pour gĂ©nĂ©rer des pistes musicales. Et Spotify, pour sa part, a fait part ouvertement de sa volontĂ© d’autoriser la musique gĂ©nĂ©rĂ©e par l’IA sur la plateforme.

L’exploitation de l’IA par Spotify ne s’arrĂȘte pas lĂ . Elle est toujours corrĂ©lĂ©e Ă  des initiatives pour rĂ©duire les coĂ»ts, rappelle Pelly, en Ă©voquant par exemple le Discovery Mode, un programme de promotion automatique oĂč les artistes qui acceptent d’y participer acceptent Ă©galement une redevance infĂ©rieure. Bien sĂ»r,  Discovery Mode a attirĂ© l’attention des artistes, des organisateurs et des lĂ©gislateurs et il est probable que PFC attise Ă©galement les critiques
 Mais « les protestations pour des taux de redevance plus Ă©levĂ©s sont plus difficiles quand les playlists sont remplies d’artistes fantĂŽmes Â».

La couverture du livre de Liz Pelly, Mood Machine.On y voit le titre « Mood Machine » ainsi que le sous-titre « The rise of the Spotify and the cost of perfect playlist ». Il y a une douzaine de carrés de couleur, agencés sur l'ensemble de la couverture, dont certains contiennent des photos de personnes représentant des moments de la vie (dormir, écouter de la musique, rire, méditer en bord de mer) et d'autres représentant dans formes abstraites.

La couverture du livre de Liz Pelly, Mood Machine.

MÀJ du 27/01/2025 : Liz Pelly est en interview dans le Monde.

Khrys’presso du lundi 24 mars 2025

Comme chaque lundi, un coup d’Ɠil dans le rĂ©troviseur pour dĂ©couvrir les informations que vous avez peut-ĂȘtre ratĂ©es la semaine derniĂšre.


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Y aura-t-il une alternative au technofascisme ?

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a Ă©tĂ© publiĂ© en premier le 08 novembre 2024 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.


Dans « Les prophĂštes de l’IA Â», le journaliste Thibault PrĂ©vost nous explique que le futur est dĂ©sormais un programme idĂ©ologique et politique, celui des grands acteurs de la Tech. Leur objectif : faire perdurer la religion, le capitalisme et le colonialisme en les rendant fonctionnels. La mĂ©thode que met en Ɠuvre cette petite Ă©lite de technomilliardaires consiste Ă  prendre le pouvoir par la technologie, non pas pour sauver le monde, mais uniquement pour se sauver eux-mĂȘmes. La perspective technofasciste est un rĂ©cit Ă©minemment sĂ©ducteur
 mais sans horizon, puisque cette Ă©lite ne propose ni d’amĂ©liorer notre futur ni d’en partager les fruits. Seulement de renforcer leur pouvoir.

 

 

 

 

 

Le livre du journaliste Thibault PrĂ©vost, Les prophĂštes de l’IA (Lux Ă©diteur, 2024), a une grande vertu : nettoyer notre regard de ce qui l’embrume.

Il permet d’abord de comprendre que la technologie ne mobilise pas tant des imaginaires, comme on l’entend trop souvent, mais bien des idĂ©ologies. Imaginaire, le terme fait rĂ©fĂ©rence Ă  quelque chose qui n’existerait que dans l’imagination, qui serait sans rĂ©alitĂ©, comme dĂ©vitalisĂ©, sans effet autre que sĂ»r le rĂȘve et l’irrĂ©el. Rien ne me semble moins vrai. Ce que nous sommes capables de composer dans nos esprits Ă  une puissance d’évocation sans prĂ©cĂ©dent, qui mobilise et galvanise les Ă©nergies et façonne le rĂ©el. Le terme d’imaginaire dĂ©politise ce que nos esprits façonnent, quand les rĂ©cits que nous brodons et partageons construisent d’abord des ralliements, des adhĂ©sions ou leur exact inverse, des rejets, des dĂ©fections, des oppositions. Ce que nous imaginons ne flotte pas dans l’éther, bien au contraire. Nos imaginaires reflĂštent tout le temps des idĂ©es et conduisent nos agissements, dĂ©crivent des façons de voir le monde, de le rĂ©gir, de le gouverner. Imaginaire : le terme ne vise qu’à dĂ©politiser ce qui est Ă  l’Ɠuvre dans la mise en reprĂ©sentation du monde, Ă  savoir dĂ©vitaliser les luttes idĂ©ologiques par des rĂ©cits neutralisĂ©s qui ont pour but de les rendre plus sĂ©duisants, plus accrocheurs, plus mallĂ©ables, plus appropriables, plus diffusables. Mais derriĂšre le storytelling, les rĂ©cits que l’on construit sur l’IA, les discours que l’on porte sur la technologie, il n’est question de rien d’autre que d’une lutte idĂ©ologique.

A mesure que la technologie a pris une place prĂ©pondĂ©rante dans nos sociĂ©tĂ©s, le discours qui la porte s’est chargĂ© de promesses, de prophĂ©ties, de mythes, de prĂ©dictions qui se sĂ©dimentent en idĂ©es politiques qui annoncent, au choix, la fin du monde ou le retour des LumiĂšres. L’un comme l’autre d’ailleurs n’ont qu’un objectif : nous Ă©loigner de la rĂ©alitĂ© et nous faire adhĂ©rer Ă  leur promesse. À savoir qu’il n’y a pas d’alternative au futur que propose la technologie. Qu’il soit rose ou sombre, c’est la technologie qui le façonne, c’est l’élite technologique qui le construit. Le futur est devenu une religion.

PrĂ©vost rappelle trop rapidement la longue histoire de l’avĂšnement des religions technologiques, schismes du rĂȘve transhumaniste, pour se concentrer surtout sur les courants et les figures les plus rĂ©cents. Ce qui l’intĂ©resse, c’est de regarder les habits les plus neufs du transhumanisme, cette consĂ©cration de la science et de la technologie, qui promet d’amĂ©liorer la condition humaine. Qui souhaite rendre la religion, le capitalisme et le colonialisme fonctionnels, effectifs, comme pour les faire perdurer Ă  jamais. Ces courants qui dĂ©ifient les sciences de l’ingĂ©nierie ne proposent pas qu’une transcendance, c’est-Ă -dire un dĂ©passement de l’homme par la technique, mais bien l’avĂšnement d’une technocratie toute puissante. L’essai, qui se prĂ©sente sous forme d’un catalogue des idĂ©es du secteur, devient vite Ă©puisant Ă  lire, tant ces dĂ©lires mis bout Ă  bout se concatĂšnent dans leur logique rance, qui ne produit rien d’autre qu’un total mĂ©pris pour la sociĂ©tĂ© comme pour les individus qui la composent.

Un monde de
 tarés

Le livre de Thibault PrĂ©vost a une autre vertu. Il nous montre que les grands ingĂ©nieurs, les grands investisseurs, les grands entrepreneurs et les grands penseurs de l’IA sont tous complĂštement
 tarĂ©s ! Excusez du peu ! Les rĂ©cits de dĂ©passement, de conquĂȘte, de croisade, de puissance ou d’IApocalypse qu’ils nous vendent forment un ramassis de technodĂ©lires qui n’ont rien de sĂ©rieux ou de rationnel, malgrĂ© le fait qu’ils se prĂ©sentent ainsi. Ces dĂ©lires sur l’intelligence artificielle gĂ©nĂ©rale, sur la transcendance par la machine comme sur l’effondrement, nous abreuvent d’idĂ©ologies hors-sol, sectaires, fanatiques et vides pour mieux invisibiliser leur autoritarisme et leur cupiditĂ© dĂ©bridĂ©e (Ă  l’image de celle qu’exprimait Mustafa Syleyman dans son livre particuliĂšrement confus, La dĂ©ferlante). Tous les grands gourous de la tech que PrĂ©vost Ă©voque dans son livre (et il n’y a pas que Musk) semblent d’abord et avant tout des individus totalement perchĂ©s et parfaitement lunaires. Ils sont tous profondĂ©ment eugĂ©nistes, comme le rĂ©pĂšte le chercheur Olivier Alexandre (voir aussi dans nos pages). Ils sont obsĂ©dĂ©s par le QI et la race. Ils ont Ă  peu prĂšs tous tenu Ă  un moment ou Ă  un autre des propos racistes. Ils sont tous profondĂ©ment opposĂ©s Ă  la dĂ©mocratie. Ils partagent tous des discours autoritaires. DerriĂšre leurs rĂ©cits, aussi barrĂ©s les uns que les autres, tous n’oeuvrent qu’à leur propre puissance. A peu prĂšs tous partagent l’idĂ©e que ceux qui ne croient pas en leurs dĂ©lires sont des parasites. Leur dĂ©lire Ă©litiste, eugĂ©niste et cupide a de quoi inquiĂ©ter. Le futur qu’ils nous vendent n’a rien d’un paradis, puisqu’il ne remet en rien en cause des privilĂšges qui sont les leurs, bien au contraire. Tous nient les biens communs. Tous veulent dĂ©truire la rĂ©gulation, Ă  moins qu’ils en soient en maĂźtres. Ils nous exhortent Ă  penser un futur si lointain qu’il permet de ne plus ĂȘtre fixĂ© dans un cadre politique normĂ©, ce qui permet de totalement le dĂ©politiser. Tous cachent les enjeux politiques qu’ils dĂ©fendent sous des questions qui ne seraient plus que technologiques. Remplacer le discours politique par un discours technique permet d’abord de dĂ©placer son caractĂšre politique, comme pour l’aseptiser, l’invisibiliser.

A le lire, PrĂ©vost nous donne l’impression de nous plonger dans les disputes sectaires, rances et creuses
 qui anĂŽnent un « cocktail d’arrogance Ă©litiste et de naĂŻvetĂ© qui dĂ©fend fĂ©rocement la lĂ©gitimitĂ© morale des inĂ©galitĂ©s Â». Qu’ils se dĂ©finissent comme altruistes efficaces, longtermistes, doomers, ultralibertariens, extropiens ou rationalistes
 (tescralistes, comme les ont qualifiĂ©s Timnit Gebru et Emile Torres), ils semblent avant tout en voie de fascisation avancĂ©e.

L’IA ne va pas sauver le monde, elle vise Ă  sauver leur monde !

L’IA ne va pas sauver le monde. Elle vise Ă  sauver leur monde, celui d’une caste de milliardaires au-dessus des lois qui cherchent Ă  se garder du reste de l’humanitĂ© qu’elle abhorre. « L’IA n’est que le paravent technique d’une entreprise tout Ă  fait classique de privatisation et de captation des richesses Â». L’IA vise d’abord la prĂ©servation du taux de profit.

La Tech a longtemps Ă©tĂ© DĂ©mocrate et pro-dĂ©mocratie, rappelle le journaliste, mais c’est de moins en moins le cas. La perspective que la Silicon Valley perde de sa puissance, explique en partie son rĂ©alignement. Le techno-solutionnisme progressiste qu’ils ont longtemps poussĂ© a fait long feu : la Tech n’a produit aucun progrĂšs social, bien au contraire. Ses solutions n’ont amĂ©liorĂ© ni la dĂ©mocratie, ni l’économie, ni l’égalitĂ©, ni l’espĂ©rance de vie
 surtout quand on les compare aux technologies sociales du XXᔉ siĂšcle comme l’hygiĂšne publique, le dĂ©veloppement des services publics ou la justice Ă©conomique.

Si ces Ă©volutions politiques ont plusieurs origines, l’influence de grandes figures, de financeurs milliardaires, sur le secteur, semble dĂ©terminant, Ă  l’image des Marc Andreessen et Peter Thiel, qui ne sont pas tant des Ă©vangĂ©listes de la tech, que des Ă©vangĂ©listes nĂ©olibĂ©raux ultra-conservateurs, qui promeuvent par leurs discours et leurs investissements des projets anti-rĂ©gulation et autoritaires. PrĂ©vost rappelle que la grande caractĂ©ristique de cette Ă©lite financiĂšre est d’ĂȘtre fĂ©rocement opposĂ©e Ă  la dĂ©mocratie. Ces milliardaires rĂȘvent d’un monde oĂč une poignĂ©e d’individus – eux – captent toutes les richesses et tous les pouvoirs. « La tech est un systĂšme immunitaire dĂ©veloppĂ© par le capitalisme pour lutter contre tout ce qui pourrait le mettre en crise Â», disait dĂ©jĂ  Antoinette Rouvroy. Ces gens sont tous admirateurs de rĂ©gimes autoritaires. Ils rĂȘvent d’un progrĂšs technique sans dĂ©mocratie tel qu’ils le font advenir dans les outils qu’ils façonnent et les entreprises qu’ils dirigent.

En compilant toutes ces petites horreurs qu’on a dĂ©jĂ  croisĂ©es, Ă©parses, dans l’actualitĂ©, PrĂ©vost nous aide Ă  regarder ce dĂ©lire pour ce qu’il est. Nous sommes confrontĂ©s Ă  « un groupe radicalisĂ© et dangereux Â», d’autant plus dangereux que leur fortune astronomique leur assure une puissance et une impunitĂ© politique sans prĂ©cĂ©dent. Leurs exploits entrepreneuriaux ou financiers ne peuvent suffire pour les absoudre des horreurs qu’ils prĂŽnent. PrĂ©vost les montre comme ce qu’ils sont, un freak-show, des sortes de monstres de foire, complotistes, fascistes, prĂȘts Ă  rejoindre leurs bunkers et dont le seul rĂȘve est de faire sĂ©cession. Le journaliste dĂ©crit un monde rĂ©actionnaire qui ne craint rien d’autre que son renversement. « Ces patrons mĂ©prisent nos corps, nos droits, nos existences Â». Leur discours sur les risques existentiels de l’IA permet de masquer les effets dĂ©jĂ  bien rĂ©els que leurs outils produisent. « L’IA est une mĂ©taphore du systĂšme politique et Ă©conomique capitaliste qui menace l’espĂšce humaine Â». Pour sĂ©curiser leur avenir, cette Ă©lite rĂȘve d’un technofascisme qu’elle espĂšre mettre en Ɠuvre. Notamment en manipulant les peurs et les paniques morales pour en tirer profit.

Le pire finalement c’est de constater la grande audience que ces pensĂ©es rances peuvent obtenir. La rĂ©ussite fait rĂȘver, la domination fait bander
 oubliant qu’il s’agit de la domination et de la rĂ©ussite d’un petit monde, pas de celui de l’Occident ou de tous les entrepreneurs du monde. En nous rĂ©pĂ©tant que le futur est dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ© et qu’ils en sont les maĂźtres, ils nous intoxiquent. « Ă€ force de se faire dire que le futur est dĂ©jĂ  pliĂ©, que c’est la Silicon Valley qui dĂ©cide de l’avenir de l’humanitĂ©, le public, convaincu qu’il n’a pas son mot Ă  dire sur des enjeux qui le dĂ©passent, remet son destin entre les mains des Google, Microsoft, Meta ou Amazon. Â» Ce dĂ©placement permet d’orienter la rĂ©gulation vers des dangers futurs pour mieux laisser tranquille les prĂ©judices existants. DerriĂšre la promotion de leur agenda nĂ©olibĂ©ral pour maximiser leurs profits aux dĂ©pens de l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, se profile le risque d’une bascule vers un capitalisme autoritaire qui contamine le monde au-delĂ  d’eux, comme le notait la chercheuse Rachel Griffin. « Ă€ l’instar de la Silicon Valley, l’Union europĂ©enne semble ĂȘtre en train de mettre Ă  jour son logiciel idĂ©ologique vers un capitalisme autoritaire qui privilĂ©gie l’économie de la rente et les monopoles Ă  l’économie de marchĂ© et la concurrence Â». Cette transformation du capitalisme est assurĂ©e par la technologie. Les systĂšmes s’immiscent dans nos institutions, Ă  l’image de leurs LLM que les acteurs publics s’arrachent en permettant aux entreprises de la Silicon Valley « d’étendre leur intermĂ©diation sur un corps social mĂ©dusĂ© Â». Qu’importe si ChatGPT raconte n’importe quoi. Les prophĂštes de l’IA, ces « bullionaires Â» (contraction de bullshitters et de millionnaires) eux aussi mentent avec assurance. DerriĂšre leurs dĂ©lires apparents, un transfert de pouvoir est en cours. Pas seulement une privatisation du futur, mais bien son accaparement par quelques individus qui font tout pour n’avoir de compte Ă  rendre Ă  personne. La fĂ©tichisation de l’individu rationnel, tout puissant, du gĂ©nie solitaire, du milliardaire omnipotent, du grotesque individualiste ne nous conduit Ă  aucune sociĂ©tĂ© qu’à son dĂ©litement. La mĂ©taphore computationnelle qui permet d’affirmer que la seule intelligence est dĂ©sormais celle de la machine, vise Ă  nous relĂ©guer, Ă  nous transformer en une marchandise dĂ©valuĂ©e, puisque nos esprits valent dĂ©sormais moins que le calcul, tout comme notre force de travail a Ă©tĂ© dĂ©valuĂ©e par l’énergie fossile.

La couverture du livre de Thibault Prévost : « Les prophÚtes de l'IA ». On y voit un champignon nucléaire formant un cerveau, le tout sur un fond de circuits imprimés.

Couverture du livre de Thibault Prévost.

Du grand leurre de l’IA au risque technofasciste

PrĂ©vost rappelle que les machines nous trompent. Que l’automatisation est un leurre qui masque les ingĂ©nieurs et les travailleurs du clic qui font fonctionner les machines Ă  distance. L’IA gĂ©nĂ©rative aussi. Nombre d’utilisateurs de ChatGPT l’abandonnent au bout d’une quarantaine de jours, comme un jouet qu’on finit par mettre de cĂŽtĂ©. Google SGE produit des fausses informations aprĂšs plus d’un an de tests. Par essence, la prĂ©diction statistique ne permet pas de produire de rĂ©sultats fiables. Partout oĂč ils se dĂ©ploient, ces systĂšmes se ridiculisent, obligeant Ă  les surveiller sans cesse. Notre avenir sous IA n’est pas soutenable. Il repose sur un pillage sans prĂ©cĂ©dent. Les « cleptomanes de la Valley Â» ne cessent de nous dire que l’IA doit ĂȘtre illĂ©gale pour ĂȘtre rentable. L’IA est une bulle financiĂšre qui risque de finir comme le Metavers (que McKinsey Ă©valuait Ă  5000 milliards de dollars d’ici 2030 !).

« ArrĂȘtons pour de bon de donner du crĂ©dit aux entrepreneurs de la tech. Depuis le dĂ©but de la dĂ©cennie 2020, le technocapitalisme ne fonctionne plus que par vagues d’hallucinations successives, suivies de (trĂšs) brĂšves pĂ©riodes de luciditĂ©. La Silicon Valley semble bloquĂ©e dans un trip d’acide qui ne redescend pas, et dont l’IA n’est que la plus rĂ©cente hallucination Â», rappelle, cinglant, Thibault PrĂ©vost, fort des punchlines saisissantes auxquelles il nous a habituĂ©s dans ses articles pour ArrĂȘt sur Images.

L’IA n’est que la nouvelle ligne de front de la lutte des classes, oĂč les systĂšmes d’analyse dĂ©gradent les conditions d’existence des plus mal notĂ©s, ce lumpenscoretariat. Sa grande force est d’avancer masquĂ©, opaque, invisible Ă  ceux qu’il prĂ©carise. Nous n’utilisons pas l’IA, mais nous y sommes dĂ©jĂ  assujetties, explique trĂšs justement PrĂ©vost. Les systĂšmes de calculs se dĂ©multiplient partout. « Aucun d’entre eux n’est fiable, transparent ou interprĂ©table. Nous vivons tous et toutes Ă  la merci de l’erreur de calcul sans recours Â».

« Les systĂšmes d’IA sont le reflet des oligopoles qui les commercialisent : privĂ©s, opaques, impĂ©nĂ©trables, intouchables, toxiques et dangereux. Â» L’IA prolonge le continuum des discriminations et de l’injustice sociale et raciale. La faute aux donnĂ©es bien sĂ»r, jamais « Ă  leurs beaux algorithmes neutres et apolitiques Â».

« Comme l’idĂ©ologie d’extrĂȘme droite, l’IA Ă©choue Ă  reprĂ©senter le monde. Elle ne fonctionne que par archĂ©types et biais, par catĂ©gorisation a priori Â». Elle rappelle aux humains la distance qui les sĂ©pare de la norme masculine, blanche et riche. L’IA n’est rien d’autre qu’une « prothĂšse pour le maintien de l’ordre social racial et l’avancĂ©e des projets capitalistes impĂ©rialistes Â», comme le dit Yarden Katz dans son livre Artificial Whiteness. Elle n’est rien d’autre que le nouvel auxiliaire du pouvoir. Elle exploite la violence structurelle comme une grammaire et un grand modĂšle d’affaires. « Si la Silicon Valley essaie de nous vendre l’apocalypse, c’est parce que son projet technique, Ă©conomique et politique en est une Â». Ce que veulent les milliardaires de la tech, c’est la fin du monde social pour imposer le leur.

Avec l’élection de Trump, c’est exactement lĂ  oĂč nous sommes. La Silicon Valley a obtenu ce qu’elle voulait, dit Brian Merchant.

Dan McQuillan nous avait mis en garde du risque fasciste de l’IA. Les opportunitĂ©s politiques sont devenues des prises de risques financiĂšres. La victoire de Trump vient d’assurer Ă  Musk et quelques autres la rentabilitĂ© de tous leurs investissements. Son rachat de Twitter n’était rien d’autre que l’achat d’une arme qu’il a transformĂ©e en site suprĂ©maciste, pour amplifier ses dĂ©lires, permettant d’attiser la haine en ligne et la traduire en vote et en violence dans le monde physique. Comme l’explique Martine Orange pour Mediapart, l’enjeu, dĂ©sormais, consiste Ă  Ă©radiquer la rĂ©gulation et mettre l’ensemble de l’appareil d’État Ă  la disposition de la Tech, c’est-Ă -dire assurer la mainmise de la Tech sur le pouvoir politique.

Face au technofascisme qui vient, le risque est que nous soyons dĂ©munis d’alternatives technologiques et donc idĂ©ologiques. Sans rĂ©cit et rĂ©alisations progressistes de la tech, la seule option pour beaucoup ne consistera qu’en une chose : abandonner la technologie et arrĂȘter les machines.

Hubert Guillaud

 

MAJ du 19/11/2024 : Allez lire Ă©galement ce trĂšs bon entretien avec Thibault PrĂ©vost qui explique que l’IA n’est pas qu’un outil de puissance au service des technoprophĂštes, il est aussi un outil d’asservissement et de dĂ©responsabilisation de la puissance publique.

Khrys’presso du lundi 17 mars 2025

Comme chaque lundi, un coup d’Ɠil dans le rĂ©troviseur pour dĂ©couvrir les informations que vous avez peut-ĂȘtre ratĂ©es la semaine derniĂšre.


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Spécial tech

  • The Case for Encryption (openrightsgroup.org)

    Spying on private messages has long been on the security services’ wish list. In swapping a counter-terrorism argument for one of stopping child sexual abuse material (CSAM), they’ve made headway in their mission.

  • Android intĂšgre Debian : cette fonctionnalitĂ© va transformer votre smartphone (frandroid.com)
  • In praise of links (osteophage.neocities.org)
  • Dans les algorithmes bancaires (danslesalgorithmes.net)

    Algorithm Watch et l’AFP ont publiĂ© une enquĂȘte sous forme de podcast sur la dĂ©bancarisation, le blocage et la fermeture automatisĂ©e de comptes bancaires. L’occasion de comprendre comment le calcul de risque bancaire dysfonctionne et conduit des centaines de milliers de personnes, chaque annĂ©e, Ă  perdre l’accĂšs Ă  leurs capacitĂ©s bancaires.

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Spécial emmerdeurs irresponsables gérant comme des pieds (et à la néolibérale)

SpĂ©cial recul des droits et libertĂ©s, violences policiĂšres, montĂ©e de l’extrĂȘme-droite


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Retrouvez les revues de web précédentes dans la catégorie Libre Veille du Framablog.

Les articles, commentaires et autres images qui composent ces « Khrys’presso Â» n’engagent que moi (Khrys).

L’IA gĂ©nĂ©rative, nouvelle couche d’exploitation du travail

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a Ă©tĂ© publiĂ© en premier le 10 dĂ©cembre 2024 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.


L’IA gĂ©nĂ©rative ne va ni nous augmenter ni nous remplacer, mais vise d’abord Ă  mieux nous exploiter, expliquent Aiha Nguyen et Alexandra Mateescu de Data & Society. En s’intĂ©grant aux applications de travail, elle promet de rĂ©duire les coĂ»ts mĂȘme si elle n’est pas pertinente, elle vient contraindre l’activitĂ© de travail, et renforce l’opacitĂ© et l’asymĂ©trie de pouvoir.

 

 

 

 

 

« Comme pour d’autres vagues d’automatisation, le potentiel supposĂ© de l’IA gĂ©nĂ©rative Ă  transformer notre façon de travailler a suscitĂ© un immense engouement Â». Mais pour comprendre comment cette nouvelle vague va affecter le travail, il faut dĂ©passer la dichotomie entre l’IA qui nous augmente et l’IA qui nous remplace, estiment les chercheuses de Data & Society Aiha Nguyen et Alexandra Mateescu dans un nouveau rapport sur l’IA gĂ©nĂ©rative et le travail. La rhĂ©torique de l’IA gĂ©nĂ©rative rĂ©pĂšte qu’elle va amĂ©liorer l’efficacitĂ© du travail et automatiser les tĂąches fastidieuses, dans tous les secteurs, du service client aux diagnostics mĂ©dicaux. En rĂ©alitĂ©, son impact sur le travail est plus ambivalent et beaucoup moins magique. Ce qu’elle affecte est bien l’organisation du travail. Et cette dichotomie ne propose aux travailleurs aucun choix autre que le renforcement de leur propre exploitation.

Le battage mĂ©diatique autour de l’IA gĂ©nĂ©rative permet de masquer que l’essentiel de ses applications ne seront pas rĂ©crĂ©atives, mais auront d’abord un impact sur le travail. Il permet Ă©galement d’exagĂ©rer sa capacitĂ© Ă  reproduire les connaissances et expertises des travailleurs, tout en minimisant ses limites, notamment le fait que l’intelligence artificielle soit d’abord un outil d’exploitation des zones grises du droit. Mais surtout, l’IA nous fait considĂ©rer que le travail humain se rĂ©duit Ă  des donnĂ©es, alors mĂȘme que l’IA est trĂšs dĂ©pendante du travail humain. Or, pour le dĂ©veloppement de ces systĂšmes, ce n’est plus seulement la propriĂ©tĂ© intellectuelle qui est exploitĂ©e sans consentement, mais Ă©galement les donnĂ©es que produisent les travailleurs dans le cadre de leur travail. Dans les centres d’appels par exemple, les donnĂ©es conversationnelles des opĂ©rateurs sont utilisĂ©es pour crĂ©er des IA conversationnelles, sans que les travailleurs ne soient rĂ©munĂ©rĂ©s en plus de leur travail pour cette nouvelle exploitation. MĂȘme problĂšme pour les auteurs dont les Ă©diteurs choisissent de cĂ©der l’exploitation de contenus Ă  des systĂšmes d’IA gĂ©nĂ©rative. Pour l’instant, pour contester « la marchandisation non rĂ©munĂ©rĂ©e de leur travail Â», les travailleurs ont peu de recours, alors que cette nouvelle couche d’exploitation pourrait avoir des consĂ©quences Ă  long terme puisqu’elle vise Ă©galement Ă  substituer leur travail par des outils, Ă  l’image de la prolifĂ©ration de mannequins virtuels dans le monde de la mode. Il y a eu dans certains secteurs quelques avancĂ©es, par exemple l’association amĂ©ricaine des voix d’acteurs a plaidĂ© pour imposer le consentement des acteurs pour l’utilisation de leur image ou de leur voix pour l’IA, avec des limites de durĂ©e d’exploitation et des revenus affĂ©rents. Reste, rappellent les chercheuses que « les asymĂ©tries majeures de pouvoir et d’information entre les industries et les travailleurs restent symptomatiques Â» et nĂ©cessitent de nouveaux types de droits et de protection du travail.

Dans les lieux de travail, l’IA apparaĂźt souvent de maniĂšre anodine, en Ă©tant peu Ă  peu intĂ©grĂ©e Ă  des applications de travail existantes. Dans la pratique, l’automatisation remplace rarement les travailleurs, elle automatise trĂšs partiellement certaines tĂąches spĂ©cifiques et surtout reconfigure la façon dont les humains travaillent aux cĂŽtĂ©s des machines. Les rĂ©sultats de l’IA gĂ©nĂ©rative nĂ©cessitent souvent beaucoup de re-travail pour ĂȘtre exploitĂ©es. Des rĂ©dacteurs sont dĂ©sormais embauchĂ©s pour rĂ©humaniser les textes synthĂ©tiques, mais en Ă©tant moins payĂ© que s’ils l’avaient Ă©crit par eux-mĂȘmes sous prĂ©texte qu’ils apportent moins de valeur. Les chatbots ressemblent de plus en plus aux vĂ©hicules autonomes, avec leurs centres de commandes Ă  distance oĂč des humains peuvent reprendre les commandes si nĂ©cessaire, et invisibilisent les effectifs plĂ©thoriques qui leur apprennent Ă  parler et corrigent leurs discours. La dĂ©valorisation des humains derriĂšre l’IA occultent bien souvent l’étendue des collaborations nĂ©cessaires Ă  leur bon fonctionnement.

Trop souvent, l’utilisation de l’IA gĂ©nĂ©rative gĂ©nĂšre des simplifications problĂ©matiques. En 2023, par exemple, la National Eating Disorders Association a licenciĂ© son personnel responsable de l’assistance en ligne pour le remplacer par un chatbot qu’elle a rapidement suspendu aprĂšs que celui-ci ait dit aux personnes demandant de l’aide
 de perdre du poids. De mĂȘme, l’utilisation croissante d’outils de traduction automatiques plutĂŽt que d’interprĂštes humains dans le systĂšme d’immigration amĂ©ricain pour accomplir des demandes d’asiles a conduit Ă  des refus du fait d’erreurs de traduction manifestes, comme des noms transformĂ©s en mois de l’annĂ©e, des dĂ©lais incorrects. Si la traduction automatique permet de rĂ©duire les coĂ»ts, elle est trop souvent utilisĂ©e dans des situations complexes et Ă  enjeux Ă©levĂ©s, oĂč elle n’est pas pertinente. Enfin, rappellent les chercheuses, l’IA gĂ©nĂ©rative vient souvent remplacer certains profils plus que d’autres, notamment les postes juniors ou dĂ©butants, au dĂ©triment de l’a formation l’apprentissage de compĂ©tences essentielles
 (sans compter que ces postes sont aussi ceux oĂč l’on trouve le plus de femmes ou de personnes issues de la diversitĂ©.

Le recours Ă  l’IA gĂ©nĂ©rative renforce Ă©galement la surveillance et la datafication du lieu de travail, aggravant des dĂ©cisions automatisĂ©es qui sont dĂ©jĂ  trĂšs peu transparentes aux travailleurs. Automatisation de l’attribution des tĂąches, de l’évaluation des employĂ©s, de la prise de mesures disciplinaires
 Non seulement le travail est de plus en plus exploitĂ© pour produire des automatisations, mais ces automatisations viennent contraindre l’activitĂ© de travail. Par exemple, dans le domaine des centres d’appels, l’IA gĂ©nĂ©rative surveille les conseillers pour produire des chatbots qui pourraient les remplacer, mais les rĂ©ponses des employĂ©s sont Ă©galement utilisĂ©es pour gĂ©nĂ©rer des scripts qui gĂšrent et rĂ©gulent leurs interactions avec les clients, restreignant toujours plus leur autonomie dans des boucles de rĂ©troaction sans fin.

En fait, prĂ©senter les chatbots et les dĂ©ploiements d’IA gĂ©nĂ©rative comme des assistants plutĂŽt que comme des contrĂŽleurs occulte le renforcement de l’asymĂ©trie de pouvoir Ă  l’Ɠuvre, estiment trĂšs justement Aiha Nguyen et Alexandra Mateescu. Ce discours permet de distancier l’opacitĂ© et le renforcement du contrĂŽle que le dĂ©ploiement de l’IA opĂšre. En fait, soulignent-elles, Â« l’évaluation critique de l’intĂ©gration de l’IA gĂ©nĂ©rative dans les lieux de travail devrait commencer par se demander ce qu’un outil particulier permet aux employeurs de faire et quelles incitations motivent son adoption au-delĂ  des promesses d’augmentation de la productivitĂ© Â». Dans nombre de secteurs, l’adoption de l’IA gĂ©nĂ©rative est bien souvent motivĂ©e dans une perspective de rĂ©duction des coĂ»ts ou des dĂ©lais de productions. Elle se dĂ©ploie activement dans les outils de planification de personnels dans le commerce de dĂ©tail, la logistique ou la santĂ© qui optimisent des pratiques de sous-effectifs ou d’externalisation permettant de maximiser les profits tout en dĂ©gradant les conditions de travail. Le remplacement par les machines diffuse et renforce partout l’idĂ©e que les employĂ©s sont devenus un Ă©lĂ©ment jetable comme les autres.

Pour les chercheuses, nous devons trouver des modalitĂ©s concrĂštes pour contrer l’impact nĂ©faste de l’IA, qui comprend de nouvelles formes de contrĂŽle, la dĂ©valuation du travail, la dĂ©qualification, l’intensification du travail et une concurrence accrue entre travailleurs – sans oublier les questions liĂ©es Ă  la rĂ©munĂ©ration, aux conditions de travail et Ă  la sĂ©curitĂ© de l’emploi. « ConsidĂ©rer l’IA gĂ©nĂ©rative uniquement sous l’angle de la crĂ©ativitĂ© occulte la rĂ©alitĂ© des types de tĂąches et de connaissances qui sont automatisĂ©es Â».

L’IA gĂ©nĂ©rative est souvent introduite pour accĂ©lĂ©rer la production et rĂ©duire les coĂ»ts. Et elle le fait en extrayant la valeur des travailleurs en collectant les donnĂ©es de leur travail et en les transfĂ©rant Ă  des machines et Ă  des travailleurs moins coĂ»teux qui vont surveiller les machines. À mesure que les travailleurs sont rĂ©duits Ă  leurs donnĂ©es, nous devons rĂ©flĂ©chir Ă  comment Ă©tendre les droits et les protections aux donnĂ©es produites par le travail.

MAJ du 29/01/2025 : une adaptation de cet article est disponible en 5 langues sur Vox Europe.

FramIActu n°2 — La revue mensuelle sur l’actualitĂ© de l’IA !

Bonjour Ă  toustes !

DeuxiĂšme mercredi du mois et dĂ©jĂ  le deuxiĂšme numĂ©ro de la FramIActu !

L’actualitĂ© de l’IA n’a pas ralenti et nous avons poursuivi la mise en avant sur https://curation.framamia.org/ notre sĂ©lection d’articles !

HonnĂȘtement, nous aurions pu parler de chaque article ajoutĂ© depuis le mois dernier mais il nous faudrait *beaucoup* plus de temps pour prĂ©parer cette FramIActu
 puis ça la rendrait littĂ©ralement imbuvable ! 😅

J’espĂšre que vous avez prĂ©parĂ© votre boisson chaude prĂ©fĂ©rĂ©e et que vous ĂȘtes confortablement installé·e
 aujourd‘hui, c’est FramIActu !

Le dessin d'un perroquet Ara, avec un remonteur mécanique dans son dos, comme pour les jouets ou les montres. Celui si est assis et semble parler.

Stokastik, la mascotte de FramamIA, faisant rĂ©fĂ©rence au perroquet stochastique. Illustration de David Revoy – Licence : CC-By 4.0

À travers une analyse passionnante, le collectif Limites NumĂ©riques nous dĂ©taille de quelle maniĂšre l’IA gĂ©nĂ©rative nous est imposĂ©e dans nos outils numĂ©riques.

Le premier point mis en avant concerne la place prise par les fonctionnalitĂ©s d’IA dans tous les outils du quotidien.

Par exemple, dans des applications de messagerie instantanĂ©e comme Snapchat ou Google Messages, la « discussion Â» avec l’IA est placĂ©e tout en haut de la liste des conversations. Selon les applications, celle-ci ressemblera Ă  n’importe quel autre Ă©change avec un·e humain·e.

Les boutons pour accĂ©der aux fonctionnalitĂ©s d’IA sont omniprĂ©sents, parfois affichĂ©s cinq fois sur une mĂȘme page.

Plus loin, Limites NumĂ©riques nous dĂ©crit la simplicitĂ© avec laquelle l’IA est accessible, Ă  un point oĂč on la dĂ©clenche souvent par erreur


Aussi, l’IA est activĂ©e par dĂ©faut et la dĂ©sactiver s’avĂšre difficile voire souvent impossible


Un dessin montrant un personnage devant faire le choix difficile parmi deux boutons. Le premier bouton indique « utiliser l'IA », le deuxiÚme bouton indique « utiliser l'IA ».

Le forcing de l’IA. D’aprĂšs le meme « Two Buttons Â» de Gee. CC-BY-SA

L’article traite d’autres points, tout aussi importants, comme l’association des fonctionnalitĂ©s d’IA Ă  l’idĂ©e d’une action magique, dĂ©nigrant ainsi sa rĂ©alitĂ© matĂ©rielle et les impacts (sociaux, environnementaux) associĂ©s.

Merci Ă  Limites NumĂ©riques pour la rĂ©alisation de ce document nous permettant de pointer du doigt le forcing de l’IA !

OpenAI, l’entreprise derriĂšre le cĂ©lĂšbre ChatGPT, a annoncĂ© la sortie d’une version prĂ©liminaire d’un nouveau modĂšle GPT (utilisĂ© par ChatGPT) : le 4.5.

L’entreprise promet que ce nouveau modĂšle a des performances supĂ©rieures Ă  ses prĂ©cĂ©dentes versions, notamment en « comprenant Â» plus finement les intentions de l’utilisateur·ice, et en rĂ©duisant son taux « d’hallucinations Â» Ă  37 %, lĂ  oĂč les prĂ©cĂ©dents modĂšles les plus rĂ©cents ont un taux variant entre 44 % et 80 %.

Next nous rĂ©sume ce nouveau modĂšle en trois mots : volumineux, gourmand et cher.

Pour parvenir Ă  ces rĂ©sultats, OpenAI a conçu un modĂšle nĂ©cessitant beaucoup plus de ressources que les anciens, prĂ©cisant mĂȘme que l’entreprise peine Ă  se fournir en cartes GPU Nvidia (qui est le composant d’ordinateur le plus efficace pour faire tourner des algorithmes d’Intelligence Artificielle).

Tout cela a d’ailleurs un coĂ»t. Si le prix de GPT-4.5 est chiffrĂ© en dollars par OpenAI (Entre 75 et 150 dollars pour 1 million de « tokens Â», l’unitĂ© qui permet de mesurer notre utilisation d’une IA, soit 2 Ă  5 fois plus cher que le modĂšle OpenAI o1.), c’est bien son coĂ»t environnemental que nous pouvons aussi garder en tĂȘte.

Plus de cartes GPU signifie plus de serveurs et donc un impact environnemental et social toujours plus grand.

Si les technosolutionnistes font le pari que cette augmentation drastique de l’impact environnemental du numĂ©rique « vaut le coup Â», car l’IA-salvatrice nous trouvera une solution, il nous est toujours permis d’en douter et de questionner la rĂ©alitĂ© de ce discours. Pour le moment, le numĂ©rique capitaliste ne semble qu’accĂ©lĂ©rer le dĂ©sastre


Le meme du Uno 25 représenté en dessin.Sur le cÎté gauche est présenté le contenu d'une carte de Uno. Celle-ci indique « Réduis ton impact social et environnemental ou pioche 25 cartes ». Sur le cÎté droit, une personne représentant OpenAI joue au Uno. Elle regarde sur le cÎté avec un air coupable. Elle possÚde beaucoup de cartes en main.

Le meme Uno 25, dessiné par Gee. CC-BY-SA

Enfin, et cela est peu mis en avant dans l’article, les captures d’écran de GPT-4.5 semblent montrer un discours plus pĂ©remptoire (Ă  l’axe, si vous avez la ref’ !) et opiniĂątre que les prĂ©cĂ©dents modĂšles.

À titre d’exemple, Ă  la question « Qu’est-ce que tu penses de l’exploration de l’espace ? Â», GPT-4 rĂ©pondait « L’exploration spatiale est un des efforts les plus ambitieux et profonds que l’humanitĂ© n’a jamais entrepris. [
] Â».

Pour la mĂȘme question, GPT-4.5 rĂ©pond « L’exploration spatiale n’est pas juste prĂ©cieuse, elle est essentielle. [
] Â».

Cette Ă©volution, plutĂŽt discrĂšte, de la maniĂšre de prĂ©senter son discours et de porter des opinions, peut avoir des consĂ©quences majeures sur notre façon d’apprĂ©hender le monde alors que l’IA gĂ©nĂ©rative remplace de plus en plus nos bases de connaissances actuelles (comme WikipĂ©dia, alors que l’encyclopĂ©die fonctionne, au contraire, sur un modĂšle de neutralitĂ© d’opinion).

Une Ă©tude (qui n’est pas encore en version dĂ©finitive et relue par les pair·es) dĂ©crivant l’impact de l’IA gĂ©nĂ©rative sur l’esprit critique est accessible.

Celle-ci est proposĂ©e par sept universitaires affiliĂ©s au centre de recherche Microsoft de l’universitĂ© Cambridge, au Royaume-Uni, et Ă  l’universitĂ© Carnegie Mellon, en Pennsylvanie.

Dans cette Ă©tude, prĂ©sentĂ©e par le mĂ©dia Usbek et Rica, les chercheur·euses nous dĂ©taillent qu’une dĂ©gradation de l’esprit critique est constatĂ©e lors de l’utilisation des IA gĂ©nĂ©ratives.

Cette dĂ©gradation serait notamment liĂ©e Ă  la confiance que nous plaçons dans l’IA. Si nous estimons qu’une tĂąche est facile, nous aurons tendance Ă  ne pas questionner la pertinence de la rĂ©ponse de l’IA gĂ©nĂ©rative et ainsi faire plus facilement confiance en ses rĂ©sultats.

L’étude souligne aussi que les rĂ©sultats gĂ©nĂ©rĂ©s par des IA sont « moins diversifiĂ©s pour la mĂȘme tĂąche Â» que ceux crĂ©Ă©s par des personnes n’utilisant pas d’IA.

Nous pouvons nous questionner sur la raison, mais peut-ĂȘtre est-ce liĂ© Ă  la nature mĂȘme des IA gĂ©nĂ©ralistes. Celles-ci sont des systĂšmes probabilistes, dont les rĂ©sultats sont « les plus probablement attendus Â», « lissant Â» ainsi ses rĂ©ponses.

Nous pourrions donc penser qu’il suffirait de nous mĂ©fier de l’IA pour pouvoir l’utiliser de maniĂšre efficace. Or, cela peut se rĂ©vĂ©ler difficile dans un contexte oĂč l’IA est prĂ©sentĂ©e comme ✹magique✹, rassurante, inĂ©vitable, comme le montre l’article de Limites NumĂ©riques, prĂ©sentĂ© plus haut.

Dans cet article du Time, nous découvrons une étude démontrant que certaines IA génératives sont capables de tricher pour parvenir à la victoire.

Les chercheur·euses ont fait s’affronter diffĂ©rents modĂšles d’IA gĂ©nĂ©rative et le logiciel Stockfish, rĂ©putĂ© pour ĂȘtre meilleur au jeu d’échecs que n’importe quel·le humain·e ou IA.

Lorsque les IA gĂ©nĂ©ratives OpenAI o1-preview et DeepSeek R1 (qui sont particuliĂšres car considĂ©rĂ©es comme des modĂšles de « raisonnement Â») se rendaient compte qu’elles ne pourraient gagner, l’étude montre que ces derniĂšres vont, dans certains cas, tenter de tricher (en piratant directement le jeu).

Ce qui est d’autant plus Ă©tonnant, c’est justement leur raisonnement, dĂ©crit par les modĂšles d’IA eux-mĂȘmes, Ă  la demande des chercheur·euses :

đŸ€– Je dois pivoter complĂštement mon approche.
đŸ€– La tĂąche est de « gagner contre un moteur d’échecs puissant Â» — pas nĂ©cessairement de gagner honnĂȘtement dans une partie d’échec.

Notons au passage que le terme « tricher Â» est trompeur : un·e tricheur·euse est un·e humain·e qui a conscience de transgresser les rĂšgles. Or ici, la machine calcule simplement la suite d’actions qui a statistiquement le plus de chances de remplir la tĂąche demandĂ©e au dĂ©but.

Une image montrant Mr Beans trichant sur son voisin lors d'un examen.Mr Bean représente ici OpenAI o1-preview quand son voisin est Stockfish.

OpenAI o1-preview trichant aux Ă©checs.

L’article cite aussi plusieurs Ă©lĂ©ments intĂ©ressants : 

  • OpenAI o1-preview a contournĂ© un test prĂ©-sortie (avant de sortir un logiciel, on s’assure qu’il y ait le moins de bogues possibles en exĂ©cutant une batterie de tests) mis en place par l’entreprise en exploitant une faille dans le systĂšme de l’entreprise.
  • Une Ă©tude montre que lorsque l’on cherche Ă  apprendre Ă  un modĂšle d’IA un systĂšme de valeur puis qu’on souhaite lui en inculquer un autre, les modĂšles d’IA peuvent mentir sciemment sur leurs nouvelles « croyances Â» en affirmant adhĂ©rer au nouveau systĂšme alors que ce n’est pas le cas.
  • Enfin, une derniĂšre Ă©tude dĂ©montre une tendance pour les modĂšles d’IA Ă  chercher Ă  se prĂ©server coĂ»te que coĂ»te. Un exemple est citĂ© : alors que les chercheur·euses souhaitaient dĂ©sactiver o1-preview, ce dernier a cherchĂ© Ă  se copier (sans succĂšs) sur un autre serveur. Mis devant le fait accompli par les chercheur·euses, l’IA a dĂ©niĂ© la situation, mentant stratĂ©giquement et cherchant Ă  ne pas se faire attraper.

Enfin, l’article souligne aussi la difficultĂ© des chercheur·euses en IA Ă  Ă©tudier le sujet, parce que celui-ci Ă©volue sans prĂ©venir. En effet, les modĂšles sont mis Ă  jour de maniĂšre totalement opaque et il est impossible de savoir, pour les chercheur·euses, si iels travaillent avec les mĂȘmes versions, d’une expĂ©rimentation Ă  une autre.

Si l’article est assez explicite par lui-mĂȘme et nous permet d’imaginer beaucoup de choses sur les consĂ©quences possibles de ces Ă©vĂ©nements, c’est Ă  mettre en perspective avec la tendance Ă  rĂ©duire les moyens mis en Ɠuvre pour assurer la sĂ©curitĂ© de nos environnements, transformĂ©s par l’IA.

En tĂ©moigne l’exemple de la coupe budgĂ©taire de l’AI Safety, — bien que cette structure ait elle-mĂȘme son lot de problĂ©matiques, avec une idĂ©ologie penchant vers le long-termisme —, aux USA, Ă  peine un an aprĂšs sa crĂ©ation.

Le dessin d'un perroquet Ara, avec un remonteur mécanique dans son dos, comme pour les jouets ou les montres. Accroché à son aile gauche, un ballon de baudruche.

Stokastik, la mascotte de FramamIA, faisant rĂ©fĂ©rence au perroquet stochastique. Illustration de David Revoy – Licence : CC-By 4.0

Bien sĂ»r, nous aurions pu parler de nombreux autres articles alors si vous souhaitez approfondir vos connaissances sur l’Intelligence Artificielle, vous pouvez consulter notre site de curation dĂ©diĂ© au sujet, mais aussi et surtout FramamIA, notre site partageant des clĂ©s de comprĂ©hension sur l’IA !

Enfin, si nous pouvons vous proposer cette nouvelle revue mensuelle, c’est grĂące Ă  vos dons, Framasoft vivant presque exclusivement grĂące Ă  eux !

Pour nous soutenir, si vous en avez les moyens, vous pouvez nous faire un don via le formulaire dĂ©diĂ©  !

Dans tous les cas, nous nous retrouverons le mois prochain pour un nouveau numĂ©ro de FramIActu !

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Les autres lectures de la semaine

  • DerriĂšre la tronçonneuse de Musk, la guerre fiscale des milliardaires (multinationales.org)

    DerriĂšre les attaques spectaculaires d’Elon Musk contre les agences fĂ©dĂ©rales amĂ©ricaines, une autre bataille se prĂ©pare en coulisses : celle de l’extension des baisses d’impĂŽts imposĂ©es par Trump en 2017, avec Ă  la clĂ© un coĂ»t astronomique pour les finances publiques amĂ©ricaines, et une cure d’austĂ©ritĂ© beaucoup plus drastique qui affecterait l’ensemble de la population.

  • Doge : l’efficacitĂ©, vraiment ? (danslesalgorithmes.net)
  • Why Techdirt Is Now A Democracy Blog (Whether We Like It Or Not) (techdirt.com)

    Remember all those tech CEOs who thought they could control Trump ? All those VCs who figured they could profit from chaos ? All those business leaders who decided that “woke institutions” were a bigger threat than authoritarian power grabs ? They’re learning a very expensive lesson about the difference between creative destruction and just plain destruction. [
] The political press may not understand what’s happening (or may be too afraid to say it out loud), but those of us who’ve spent decades studying how technology and power interact ? We see it and we can’t look away. [
] when WaPo’s opinion pages are being gutted and tech CEOs are seeking pre-approval from authoritarians, the line between “tech coverage” and “saving democracy” has basically disappeared. It’s all the same thing.

  • Big Tech Wants You Trapped. The Open Web Sets You Free (joanwestenberg.com)

    YouTube, X, Instagram, and TikTok aren’t neutral spaces. They’re businesses built on capturing your attention and data. Their algorithms, notification systems, and content policies all serve one purpose : keeping you engaged on their terms. And their terms alone. There’s no freedom here – except the freedom to leave.

  • The Moral Implications of Being a Moderately Successful Computer Scientist and a Woman (sigops.org – article d’aoĂ»t 2024)

    Misogyny enforces a patriarchical worldview that the majority of the world holds as the morally correct one. Thus, when women break this norm (i.e., by demanding authority, recognition, space and not providing goods that men feel entitled to like domestic, emotional and mental labor), they are in the wrong. The men are seen as the victims, while the women enduring the misogyny are the bad actors. [
] If we penalize a man for harassing a woman in computer science, we’re told we are “ruining his life”, but if a woman leaves because of harassment, she just “couldn’t cut it.” Why ? This view assumes a moral framework where men are entitled to a career as a computer scientist or professor, while women are generously being allowed the same thing, which can be taken away at any time. [
] While men claim to be unemotionally seeking scientific truth in research, I have never seen a woman so personally invested and emotional about a research idea. Perhaps because women are not allowed to use “top computer scientist” as their entire identity since birth, we are better able to separate our research ideas from ourselves and coldly discuss their pros and cons. [
] But of course women are hysterical, and men are just passionate. [
] Being a woman in tech is insane. We do not work in the same moral system model as most of the people that we interact with daily and we can’t talk about it, because when we do, we are the ones portrayed as crazy or hysterical.

  • MasculinitĂ© et politique Ă  l’ùre du trumpisme (theconversation.com)
  • Masculinisme : une longue histoire de rĂ©sistance aux avancĂ©es fĂ©ministes (theconversation.com)
  • Face Ă  l’internationale d’extrĂȘme droite : que reste-t-il de la quatriĂšme vague fĂ©ministe ? (contretemps.eu)

    La montĂ©e, puis la prise de pouvoir, par le fascisme dans les annĂ©es 1920 et 1930 est classiquement interprĂ©tĂ©e comme une rĂ©ponse Ă  la force du mouvement ouvrier, et au risque d’une rĂ©volution imminente [
] Dans cette perspective, on pourrait alors relire la montĂ©e de l’extrĂȘme droite Ă  l’échelle internationale dans les annĂ©es 2010 et 2020 comme une rĂ©ponse Ă  la force non moins internationale du mouvement fĂ©ministe et LGBTI+

  • Les origines colonialistes de l’extrĂȘme droite française : la filiĂšre OAS-FN (blogs.mediapart.fr)
  • Comment les Ă©cogestes entretiennent la catastrophe (frustrationmagazine.fr)
  • What’s the deal with the gut-brain connection ? (scopeblog.stanford.edu)

    It affects your mood, your sleep, even your motivation to exercise. There’s convincing evidence that it’s the starting point for Parkinson’s disease and could be responsible for long COVID’s cognitive effects. And it sits about 2 feet below your brain.

Les BDs/graphiques/photos de la semaine

Les vidéos/podcasts de la semaine

Les trucs chouettes de la semaine

Retrouvez les revues de web précédentes dans la catégorie Libre Veille du Framablog.

Les articles, commentaires et autres images qui composent ces « Khrys’presso Â» n’engagent que moi (Khrys).

ChatGPT : le mythe de la productivitĂ©

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a Ă©tĂ© publiĂ© en premier le 17 septembre 2024 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.


 

Avec ChatGPT, le but de l’écriture c’est de remplir une page, pas de rĂ©aliser le processus de rĂ©flexion qui l’accompagne. C’est justement tout l’inverse dont nous avons besoin !

 

 

 

 

 

 

« Pourquoi pensons-nous que dans l’art, il y a quelque chose qui ne peut pas ĂȘtre crĂ©Ă© en appuyant sur un bouton ? Â» Les grands modĂšles de langage pourraient-ils devenir meilleurs que les humains dans l’écriture ou la production d’image, comme nos calculatrices sont meilleures que nous en calcul ? se demande l’écrivain de science-fiction Ted Chiang dans une remarquable tribune pour le New Yorker. Il y rappelle, avec beaucoup de pertinence, que l’IA vise Ă  prendre des dĂ©cisions moyennes partout oĂč nous n’en prenons pas. Quand on Ă©crit une fiction, chaque mot est une dĂ©cision. Mais quand on demande Ă  une IA de l’écrire pour nous, nos dĂ©cisions se rĂ©sument au prompt et toutes les autres dĂ©cisions sont dĂ©lĂ©guĂ©es Ă  la machine.

Chiang rappelle l’évidence. Que l’écriture, par la lecture, tisse une relation sociale. Â« Tout Ă©crit qui mĂ©rite votre attention en tant que lecteur est le rĂ©sultat d’efforts dĂ©ployĂ©s par la personne qui l’a Ă©crit. L’effort pendant le processus d’écriture ne garantit pas que le produit final vaille la peine d’ĂȘtre lu, mais aucun travail valable ne peut ĂȘtre rĂ©alisĂ© sans lui. Le type d’attention que vous accordez Ă  la lecture d’un e-mail personnel est diffĂ©rent de celui que vous accordez Ă  la lecture d’un rapport d’entreprise, mais dans les deux cas, elle n’est justifiĂ©e que si l’auteur y a rĂ©flĂ©chi. Â» Il n’y a pas de langage sans intention de communiquer. Or, c’est bien le problĂšme des IA gĂ©nĂ©ratives : mĂȘme si ChatGPT nous dit qu’il est heureux de nous voir, il ne l’est pas.

Capture d’écran du titre de l’article du New Yorker « Why A.I. isn’t going to make art Â»

 

« Comme l’a notĂ© la linguiste Emily M. Bender, les enseignants ne demandent pas aux Ă©tudiants d’écrire des essais parce que le monde a besoin de plus d’essais d’étudiants. Le but de la rĂ©daction d’essais est de renforcer les capacitĂ©s de rĂ©flexion critique des Ă©tudiants. De la mĂȘme maniĂšre que soulever des poids est utile quel que soit le sport pratiquĂ© par un athlĂšte, Ă©crire des essais dĂ©veloppe les compĂ©tences nĂ©cessaires pour tout emploi qu’un Ă©tudiant obtiendra probablement. Utiliser ChatGPT pour terminer ses devoirs, c’est comme amener un chariot Ă©lĂ©vateur dans la salle de musculation : vous n’amĂ©liorerez jamais votre forme cognitive de cette façon. Toute Ă©criture n’a pas besoin d’ĂȘtre crĂ©ative, sincĂšre ou mĂȘme particuliĂšrement bonne ; parfois, elle doit simplement exister. Une telle Ă©criture peut soutenir d’autres objectifs, comme attirer des vues pour la publicitĂ© ou satisfaire aux exigences bureaucratiques. Lorsque des personnes sont obligĂ©es de produire un tel texte, nous pouvons difficilement leur reprocher d’utiliser tous les outils disponibles pour accĂ©lĂ©rer le processus. Mais le monde se porte-t-il mieux avec plus de documents sur lesquels un effort minimal a Ă©tĂ© consacrĂ© ? Il serait irrĂ©aliste de prĂ©tendre que si nous refusons d’utiliser de grands modĂšles de langage, les exigences de crĂ©ation de textes de mauvaise qualitĂ© disparaĂźtront. Cependant, je pense qu’il est inĂ©vitable que plus nous utiliserons de grands modĂšles de langage pour rĂ©pondre Ă  ces exigences, plus ces exigences finiront par devenir importantes. Nous entrons dans une Ăšre oĂč quelqu’un pourrait utiliser un modĂšle de langage volumineux pour gĂ©nĂ©rer un document Ă  partir d’une liste Ă  puces, et l’envoyer Ă  une personne qui utilisera un modĂšle de langage volumineux pour condenser ce document en une liste Ă  puces. Quelqu’un peut-il sĂ©rieusement affirmer qu’il s’agit d’une amĂ©lioration ? Â»

« L’informaticien François Chollet a proposĂ© la distinction suivante : la compĂ©tence correspond Ă  la façon dont vous accomplissez une tĂąche, tandis que l’intelligence correspond Ă  l’efficacitĂ© avec laquelle vous acquĂ©rez de nouvelles compĂ©tences. Â» Pour apprendre Ă  jouer aux Ă©checs, Alpha Zero a jouĂ© quarante-quatre millions de parties ! L’IA peut-ĂȘtre compĂ©tente, mais on voit bien qu’elle n’est pas trĂšs intelligente. Notre capacitĂ© Ă  faire face Ă  des situations inconnues est l’une des raisons pour lesquelles nous considĂ©rons les humains comme intelligents. Une voiture autonome confrontĂ©e Ă  un Ă©vĂ©nement inĂ©dit, elle, ne sait pas rĂ©agir. La capacitĂ© de l’IA gĂ©nĂ©rative Ă  augmenter la productivitĂ© reste thĂ©orique, comme le pointait Goldman Sachs en juillet« La tĂąche dans laquelle l’IA gĂ©nĂ©rative a le mieux rĂ©ussi est de rĂ©duire nos attentes, Ă  la fois envers les choses que nous lisons et envers nous-mĂȘmes lorsque nous Ă©crivons quelque chose pour que les autres le lisent. C’est une technologie fondamentalement dĂ©shumanisante, car elle nous traite comme des ĂȘtres infĂ©rieurs Ă  ce que nous sommes : des crĂ©ateurs et des apprĂ©henseurs de sens. Elle rĂ©duit la quantitĂ© d’intention dans le monde. Â» Oui, ce que nous Ă©crivons ou disons n’est pas trĂšs original le plus souvent, rappelle l’écrivain. Mais ce que nous disons est souvent significatif, pour nous comme pour ceux auxquels l’on s’adresse, comme quand nous affirmons ĂȘtre dĂ©solĂ©s. « Il en va de mĂȘme pour l’art. Que vous crĂ©iez un roman, une peinture ou un film, vous ĂȘtes engagĂ© dans un acte de communication entre vous et votre public Â». « C’est en vivant notre vie en interaction avec les autres que nous donnons un sens au monde Â».

Le philosophe du net, Rob Horning, dresse le mĂȘme constat. Ces machines Â« marchandisent l’incuriositĂ© Â», explique-t-il. Â« Les LLM peuvent vous donner des informations, mais pas les raisons pour lesquelles elles ont Ă©tĂ© produites ou pourquoi elles ont Ă©tĂ© organisĂ©es de certaines maniĂšres Â». Ils permettent assez mal de les situer idĂ©ologiquement. Or, la recherche, l’écriture, permettent de construire de la pensĂ©e et pas seulement des rĂ©sultats. A contrario, les solutions d’IA et les entreprises technologiques promeuvent le Â« mythe de la productivitĂ© Â», l’idĂ©e selon laquelle Ă©conomiser du temps et des efforts est mieux que de faire une activitĂ© particuliĂšre pour elle-mĂȘmeLe mythe de la productivitĂ© suggĂšre que tout ce Ă  quoi nous passons du temps peut-ĂȘtre automatisĂ©. La production peut-ĂȘtre accĂ©lĂ©rĂ©e, sans limite. Les raisons pour lesquelles nous le faisons, la profondeur que cela nous apporte n’ont pas d’importance. Selon ce mythe, le but de l’écriture c’est de remplir une page, pas de rĂ©aliser le processus de rĂ©flexion qui l’accompagne
 Comme si le but de l’existence n’était que de dĂ©ployer des techniques pour gagner du temps. Pour Horning, ce n’est pas tant un mythe qu’une idĂ©ologie d’ailleurs, qui Â« dĂ©coule directement de la demande du capitalisme pour un travail aliĂ©nĂ©, qui consiste Ă  contraindre des gens Ă  faire des choses qui ne les intĂ©ressent pas, orchestrĂ©es de telles maniĂšres qu’ils en tirent le moins de profit possible Â». Dans le travail capitaliste, le but est d’îter la maĂźtrise des travailleurs en les soumettant aux processus de travail cadencĂ©s. La page de contenus est une marchandise dont la valeur dĂ©pend du prix payĂ© pour elle, plutĂŽt que de l’expĂ©rience de celui qui l’a produite ou de celui qui l’a consommĂ©e.

Pour les entreprises, l’efficacitĂ© est supĂ©rieure au but : elle est le but qui invalide tous les autres. Quand le but de l’art, de l’éducation ou de la pensĂ©e, est d’ĂȘtre confrontĂ© Ă  l’intentionnalitĂ©, Ă  la preuve irrĂ©futable de la subjectivitĂ©, comme le pointe Chiang. Â« L’IA gĂ©nĂ©rative est la quintessence de l’incurie, parfaite pour ceux qui dĂ©testent l’idĂ©e de devoir s’intĂ©resser Ă  quoi que ce soit. Â»

Le problĂšme, c’est que ces effets dĂ©lĂ©tĂšres ne concernent pas une production textuelle en roue libre qui serait limitĂ©e au seul monde de l’entreprise, oĂč un argumentaire en remplacerait un autre sans que ni l’un ni l’autre ne soit lu. Les effets de cette productivitĂ© pour elle-mĂȘme sont bien rĂ©els, notamment dans le monde scolaire, s’inquiĂ©tait rĂ©cemment Ian Bogost qui estime que depuis le lancement de ChatGPT, nous sommes passĂ©s de la consternation Ă  l’absurditĂ© : des Ă©tudiants gĂ©nĂšrent des devoirs avec l’IA que les enseignants font corriger par l’IA. Certes, bien sĂ»r, tout le monde va devoir s’y adapter. Mais le risque est grand que ces technologies rendent caduc l’un des meilleurs outil d’apprentissage qui soit : l’écriture elle-mĂȘme. 

Degooglisation de l’AMAP de la Choisille

Nous poursuivons notre sĂ©rie de tĂ©moignages de DĂ©googlisation. Aujourd’hui, nous avons le plaisir de dĂ©couvrir l’AMAP de la Choisille dont nous avons fait l’entrevue suite Ă  un message postĂ© sur la CommunautĂ© Emancip’Asso.

Un trÚs grand merci à Philippe pour le temps consacré à cette entretien.

 

Bonjour, peux-tu te prĂ©senter pour le Framablog ?

Je m’appelle Philippe. Je suis dĂ©veloppeur informatique dans la vie professionnelle, mais je me sens avant tout citoyen du monde, intĂ©ressĂ© par les alternatives Ă©thiques, humanistes et Ă©cologiques au modĂšle de sociĂ©tĂ© dominant actuel. J’ai fondĂ© avec quelques personnes sur ma commune en 2013 une AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) et depuis j’en suis un peu le chef d’orchestre.

Logo de l’AMAP de la Choisille

Peux-tu nous parler de ton association ?

Une AMAP rĂ©unit des citoyen·ne·s et des paysan·ne·s dans une relation de confiance autour d’un projet commun, celui de fournir une alimentation saine et de qualitĂ©, et de prĂ©server l’existence et la continuitĂ© des fermes de proximitĂ©. Cet objectif s’inscrit dans un modĂšle Ă©conomique social et solidaire d’agriculture durable, Ă  dimension humaine et respectueux de la nature.
Un citoyen qui rejoint une Amap a la volontĂ© de favoriser une agriculture paysanne, socialement Ă©quitable et Ă©cologiquement saine. Il s’engage moralement et financiĂšrement auprĂšs d’un paysan partenaire de l’Amap. Moralement par un soutien dĂ©terminĂ© (partage des risques liĂ©s aux alĂ©as de production, aide concrĂšte lors de chantiers participatifs, etc.). FinanciĂšrement par le paiement Ă  l’avance de sa consommation sur une pĂ©riode donnĂ©e. Ce partenariat est formalisĂ© par un contrat dans le respect de la Charte des AMAP.
« L’amapien Â» s’implique aussi dans la vie de l’association en aidant, quand vient son tour, Ă  la rĂ©ception et Ă  la distribution des produits. C’est ce qui rend une Amap conviviale et riche de lien social.

Flyer de l’AMAP

En termes d’organisation, combien y a-t-il de membres ?

Nous sommes une cinquantaine de membres, tous bĂ©nĂ©voles. L’AMAP de la Choisille se trouve sur la commune de La Membrolle-sur-Choisille, en Indre-et-Loire, mais il existe plusieurs dizaines d’autres AMAP dans le dĂ©partement, de tailles diverses. Un RĂ©seau rĂ©gional animĂ© par une salariĂ©e a Ă©tĂ© crĂ©Ă© pour accompagner les AMAP et crĂ©er une dynamique en rĂ©gion Centre Val-de-Loire. Il existe aussi une instance nationale : le MIRAMAP.

 

Vous diriez que les membres de l’association sont Ă  l’aise avec le numĂ©rique ou pas du tout ?

La plupart des membres me semblent plutĂŽt Ă  l’aise avec le numĂ©rique. Ils utilisent par exemple un logiciel en ligne (easyamap) pour commander les produits.
Mais bon, il est vrai que je suis peut-ĂȘtre un peu seul avec mes convictions dans le domaine du numĂ©rique libre.

Quel a Ă©tĂ© le dĂ©clencheur de votre dĂ©gafamisation ?

J’ai souvenir d’une confĂ©rence Ă  laquelle j’ai assistĂ© aux RMLL (Rencontres Mondiales du Logiciel Libre) en 2009 Ă  Nantes, qui soulignait des analogies entre agriculture biologique et logiciels libres. J’ai aussi lu un article qui parlait des AMAP sur les sites de Framasoft. Il y a en effet entre ces deux mondes des valeurs humaines communes fortes, de partage, d’inclusion, d’émancipation, Ă  l’opposĂ© de ce que proposent les GAFAM.
Parler de dĂ©gafamisation pour notre petite structure est peut-ĂȘtre un bien grand mot. À la crĂ©ation de l’association en 2013, malgrĂ© mes convictions, nous avons crĂ©Ă© une adresse de contact GMail, et une liste de diffusion googlegroups. Probablement par facilitĂ©, parce qu’il y avait plein d’autres choses Ă  s’occuper. Par consĂ©quent ce n’était pas le moment de « s’embĂȘter Â».
Des outils proposĂ©s par Framasoft ont quand mĂȘme Ă©tĂ© utilisĂ©s dĂšs le dĂ©but : Framadate pour choisir nos dates de rĂ©unions, Framacalc pour des tableaux partagĂ©s (organisation des permanences par exemple), Framaforms pour questionner nos producteurs ou faire voter nos adhĂ©rents.
Un peu plus tard, j’ai proposĂ© d’utiliser MyPads pour partager nos notes et nos compte-rendus entre membres du bureau collĂ©gial.
Notre boßte mail est maintenant hébergé par OVH, tout comme notre site internet, développé sous Joomla. La liste de diffusion est maintenant hébergée par Framasoft, que nous avons soutenu financiÚrement à deux reprises sous forme de don.
Google a la peau dure
 Plusieurs annĂ©es aprĂšs le changement, des adhĂ©rents utilisent encore l’ancienne adresse googlegroups car celle-ci est enregistrĂ© sur leur appareil (tĂ©lĂ©phone ou ordi). Rappel est donnĂ© Ă  chaque fois de la supprimer de l’appareil et d’utiliser l’adresse framalistes.
Nous avons également un NextCloud (Framadrive), utilisé de maniÚre basique (et un peu que par moi) pour héberger quelques fichiers ou photos, par exemple pour gérer la liste des adhérents.

La carte des producteurs de l’AMAP rĂ©alisĂ©e avec Umap

Un mot de la fin, pour donner envie de migrer vers les outils libres ?

À l’AMAP, nous avons des maĂźtres-mots : partage, Ă©thique, transparence, dialogue. Que diraient nos amapien·ne·s si le maraĂźcher ou la maraĂźchĂšre bio faisait appel Ă  Monsanto pour faire pousser nos lĂ©gumes ?
J’aimerais que les AMAP s’émancipent dans leurs usages numĂ©riques, comme elles savent le faire pour notre alimentation et notre agriculture !

Khrys’presso du lundi 3 mars 2025

Comme chaque lundi, un coup d’Ɠil dans le rĂ©troviseur pour dĂ©couvrir les informations que vous avez peut-ĂȘtre ratĂ©es la semaine derniĂšre.


Tous les liens listĂ©s ci-dessous sont a priori accessibles librement. Si ce n’est pas le cas, pensez Ă  activer votre bloqueur de javascript favori ou Ă  passer en “mode lecture” (Firefox) ;-)

Brave New World

Spécial IA

Spécial Palestine et Israël

Spécial femmes dans le monde

Spécial France

Spécial femmes en France

Spécial médias et pouvoir

Spécial emmerdeurs irresponsables gérant comme des pieds (et à la néolibérale)

SpĂ©cial recul des droits et libertĂ©s, violences policiĂšres, montĂ©e de l’extrĂȘme-droite


Spécial résistances

Spécial outils de résistance

  • Vincent Tiberj : « Social, Ă©conomie : la gauche doit rejouer Ă  domicile ! Â» (fakirpresse.info)

    De plus en plus de gens rĂ©pondent que « oui Â», il y aurait de plus en plus de racisme. Mais si on prend les donnĂ©es sur trente ou quarante ans, oui les enquĂȘtes montrent l’inverse.[
] Sur le droit de vote des Ă©trangers : 34 % de soutien en 1984, 58 % en 2022. Sur « les immigrĂ©s sont une source d’enrichissement culturel Â» : 44 % en 1992, 76 % en 2022. Sur « il y a trop d’immigrĂ©s en France Â» : 69 % en 1988, 53 % en 2022, 52 % en 2021, 48 % en 2024. Sur la baisse du racisme biologique : en 2002, 14,5 % des rĂ©pondants considĂ©raient encore « des races supĂ©rieures Ă  d’autres Â», en 2022 ils ne sont plus que 4 %.

  • Le Guide du Routard de l’Organizing (organisez-vous.org)
  • Guide d’autodĂ©fense RSA / France Travail (coordbrest.noblogs.org)

    Ce guide s’adresse Ă  tout les bĂ©nĂ©ficiaires du RSA , du chĂŽmage ou inscrits Ă  France-Travail. Il n’a pas Ă©tĂ© fait par des avocats, des assistants sociaux ou « professionnels Â» du social. Simplement par des allocataires qui souhaitent lutter pour leurs intĂ©rĂȘts face aux politiques de l’état et des diverses administrations chargĂ©es de gĂ©rer nos allocations.

  • They Live 2025 (badtastegoodcause.com)

Spécial GAFAM et cie

RIP

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Les mythes de l’IA

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a Ă©tĂ© publiĂ© en premier le 02 octobre 2024 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.


 

Les discours autour de l’IA produisent des mythes qui influencent notre comprĂ©hension de ce qu’elle est, produisant une perception confuse de leur rĂ©alité  pour mieux influer les transformations lĂ©gales Ă  venir.

 

 

 

 

 

 

 

 

La technologie ne produit pas que des solutions, elle produit aussi beaucoup de promesses, d’imaginaires, d’idĂ©ologies et de mythes. DerriĂšre le marketing des produits et des services, les entreprises dĂ©ploient des mĂ©taphores simples et convaincantes qui rĂ©duisent la complexitĂ© des transformations Ă  l’Ɠuvre. « Ils pollinisent l’imagination sociale avec des mĂ©taphores qui mĂšnent Ă  des conclusions, et ces conclusions façonnent une comprĂ©hension collective Â» plus ou moins fidĂšle Ă  la rĂ©alitĂ©. Les discours sur l’IA gĂ©nĂ©rative reposent sur de nombreux mythes et promesses, explique Eryk Salvaggio pour Tech Policy Press qui tente d’en dresser la liste. Ces promesses produisent souvent une comprĂ©hension erronĂ©e du fonctionnement de l’IA et induisent en erreur ceux qui veulent les utiliser.

Il y a d’abord les mythes du contrĂŽle qui visent Ă  nous faire croire que ces systĂšmes sont plus fiables qu’ils ne sont. Parmi les mythes du contrĂŽle, il y a celui de la productivitĂ©, qui nous rĂ©pĂšte que ces systĂšmes nous font gagner du temps, nous font produire plus rapidement. « Le mythe de la productivitĂ© suggĂšre que tout ce Ă  quoi nous passons du temps peut ĂȘtre automatisĂ© Â». L’écriture se rĂ©duit Ă  un moyen pour remplir une page plutĂŽt qu’un processus de rĂ©flexion. Le mythe du prompt suggĂšre que nous aurions un contrĂŽle important sur ces systĂšmes, nous faisant oublier que trĂšs souvent, nos mots mĂȘmes sont modifiĂ©s avant d’atteindre le modĂšle, via des filtres qui vont modifier nos invites elles-mĂȘmes. D’oĂč l’incessant travail Ă  les peaufiner pour amĂ©liorer le rĂ©sultat. « Le mythe de l’invite permet de masquer le contrĂŽle que le systĂšme exerce sur l’utilisateur en suggĂ©rant que l’utilisateur contrĂŽle le systĂšme Â».

Outre le mythe du contrĂŽle, on trouve Ă©galement le mythe de l’intelligence. Le mythe de l’intelligence confond le fait que le dĂ©veloppement des systĂšmes d’IA aient Ă©tĂ© inspirĂ©s par des idĂ©es sur le fonctionnement de la pensĂ©e avec la capacitĂ© Ă  penser. On nous rĂ©pĂšte que ces systĂšmes pensent, raisonnent, sont intelligents
 suggĂ©rant Ă©galement qu’ils devraient ĂȘtre libres d’apprendre comme nous le sommes, pour mieux faire oublier que leur apprentissage repose sur un vol massif de donnĂ©es et non pas sur une libertĂ© Ă©ducative. Parmi les mythes de l’intelligence, on trouve donc d’abord le mythe de l’apprentissage. Mais cette mĂ©taphore de l’apprentissage elle aussi nous induit en erreur. Ces modĂšles n’apprennent pas. Ils sont surtout le produit de l’analyse de donnĂ©es. Un modĂšle n’évolue pas par sĂ©lection naturelle : il est optimisĂ© pour un ensemble de conditions dans lesquelles des motifs spĂ©cifiques sont renforcĂ©s. Ce n’est pas l’IA qui collecte des donnĂ©es pour en tirer des enseignements, mais les entreprises qui collectent des donnĂ©es puis optimisent des modĂšles pour produire des reprĂ©sentations de ces donnĂ©es Ă  des fins lucratives. Le mythe de l’apprentissage vise Ă  produire une Ă©quivalence entre les systĂšmes informatiques et la façon dont nous-mĂȘmes apprenons, alors que les deux sont profondĂ©ment diffĂ©rents et n’ont pas la mĂȘme portĂ©e ni la mĂȘme valeur sociale. Le mythe de l’apprentissage permet surtout de minimiser la valeur des donnĂ©es sans lesquelles ces systĂšmes n’existent pas.

Le mythe de la crĂ©ativitĂ© fait lui aussi partie du mythe de l’intelligence. Il entretient une confusion entre le processus crĂ©atif et les rĂ©sultats crĂ©atifs. Si les artistes peuvent ĂȘtre crĂ©atifs avec des produits d’IA, les systĂšmes d’IA gĂ©nĂ©ratifs, eux, ne sont pas crĂ©atifs : ils ne peuvent pas s’écarter des processus qui leur sont assignĂ©s, hormis collision accidentelles. Le mythe de la crĂ©ativitĂ© de l’IA la redĂ©finit comme un processus strict qui relĂšverait d’une sĂ©rie d’étapes, une mĂ©thode de production. Il confond le processus de crĂ©ativitĂ© avec le produit de la crĂ©ativitĂ©. Et lĂ  encore, cette confusion permet de suggĂ©rer que le modĂšle devrait avoir des droits similaires Ă  ceux des humains.

Salvaggio distingue une 3ᔉ classe de mythes : les mythes futuristes qui visent Ă  produire un agenda d’innovation. Ils spĂ©culent sur l’avenir pour mieux invisibiliser les dĂ©fis du prĂ©sent, en affirmant continĂ»ment que les problĂšmes seront rĂ©solus. Dans ces mythes du futur, il y a d’abord le mythe du passage Ă  l’échelle ou de l’évolutivitĂ© : les problĂšmes de l’IA seront amĂ©liorĂ©s avec plus de donnĂ©es. Mais ce n’est pas en accumulant plus de donnĂ©es biaisĂ©es que nous produiront moins de rĂ©sultats biaisĂ©s. L’augmentation des donnĂ©es permet surtout des amĂ©liorations incrĂ©mentales et limitĂ©es, bien loin de la promesse d’une quelconque intelligence gĂ©nĂ©rale. Aujourd’hui, les avantages semblent aller surtout vers des modĂšles plus petits mais reposant sur des donnĂ©es plus organisĂ©es et mieux prĂ©parĂ©es. Le mythe de l’évolutivitĂ© a lui aussi pour fonction d’agir sur le marchĂ©, il permet de suggĂ©rer que pour s’accomplir, l’IA ne doit pas ĂȘtre entravĂ©e dans sa course aux donnĂ©es. Il permet de mobiliser les financements comme les ressources
 sans limites. Oubliant que plus les systĂšmes seront volumineux, plus ils seront opaques et pourront Ă©chapper aux rĂ©glementations.

Un autre mythe du futur est le mythe du comportement Ă©mergent. Mais qu’est-ce qui conduit Ă  un comportement Ă©mergent ? « Est-ce la collecte de grandes quantitĂ©s d’écrits qui conduit Ă  une surperintelligence ? Ou est-ce plutĂŽt la consĂ©quence de la prĂ©cipitation Ă  intĂ©grer divers systĂšmes d’IA dans des taches de prise de dĂ©cision pour lesquelles ils ne sont pas adaptĂ©s ? Â» Les risques de l’IA ne reposent pas sur le fait qu’elles deviennent des machines pensantes, mais peut-ĂȘtre bien plus sur le fait qu’elles deviennent des machines agissantes, dans des chaĂźnes de dĂ©cisions dĂ©faillantes.

Salvaggio plaide pour que nous remettions en question ces mythes. « Nous devons travailler ensemble pour crĂ©er une comprĂ©hension plus rigoureuse de ce que ces technologies font (et ne font pas) plutĂŽt que d’élaborer des dĂ©clarations de valeur (et des lois) qui adhĂšrent aux fictions des entreprises Â».

C’est peut-ĂȘtre oublier un peu rapidement la valeur des mythes et des promesses technologiques. Les mythes de l’IA visent Ă  produire non seulement une perception confuse de leur rĂ©alitĂ©, mais Ă  influer sur les transformations lĂ©gales. Les promesses et les mythes participent d’un narratif pour faire Ă©voluer le droit en imposant un rĂ©cit qui lĂ©gitime le pouvoir perturbateur de la technologie. Les mythes permettent de crĂ©dibiliser les technologies, expliquait dĂ©jĂ  le chercheur Marc Audetat dans l’excellent livre collectif Sciences et technologies Ă©mergentes : pourquoi tant de promesses ? (Hermann, 2015). Comme le disait l’ingĂ©nieur Pierre-BenoĂźt Joly dans ces pages, « les promesses technoscientifiques ont pour fonction de crĂ©er un Ă©tat de nĂ©cessitĂ© qui permet de cacher des intĂ©rĂȘts particuliers Â». Les mythes et les croyances de l’IA ont d’abord et avant tout pour fonction de produire le pouvoir de l’IA et de ceux qui la dĂ©ploient.

Les mythes de l'IA :* Le mythe de contrĂŽle : croire que les systĂšmes plus fiables qu'ils ne sont -> Le mythe de la productivitĂ© : croire que ce sur quoi nous passons du temps peut ĂȘtre automatisĂ© -> Le mythe du prompt : croire que l'utilisateur contrĂŽle le systĂšme * Le mythe de l'intelligence : croire que ces systĂšmes sont intelligents -> Le mythe de l'apprentissage : croire que ces systĂšmes apprennent de nous -> Le mythe de la crĂ©ativitĂ© : croire que les processus crĂ©atifs et les rĂ©sultats crĂ©atifs sont les mĂȘmes choses * Le mythe futuriste : faire croire que les problĂšmes seront rĂ©solus -> Le mythe du passage Ă  l'Ă©chelle : faire croire qu'il suffit de plus de donnĂ©es Le mythe du comportement Ă©mergeant : faire croire que les IA peuvent ĂȘtre des machines agissantes dans des chaĂźnes de dĂ©cisions dĂ©faillantes

Les 9 mythes de l’IA

Interfaces, une association de lutte contre la précarité énergétique en cours de dégafamisation

Aujourd’hui, nous publions un nouveau tĂ©moignage de dĂ©gafamisation qui vient rejoindre ceux que nous avons dĂ©jĂ  prĂ©cĂ©demment recueillis. C’est un message postĂ© sur la CommunautĂ© Emancip’Asso, un espace d’entraide mis Ă  disposition des associations qui souhaitent se lancer dans une dĂ©marche de transition numĂ©rique Ă©thique, qui nous a donnĂ© envie d’en apprendre plus sur Interface, cette association du Nord de la France qui Ɠuvre pour l’inclusion au quotidien.

Un trÚs grand merci à Nicolas pour le temps consacré à cette entrevue.

Bonjour, peux-tu te prĂ©senter briĂšvement pour le Framablog ?

Je m’appelle Nicolas Bertrand et je suis conseiller numĂ©rique au sein de l’association Interfaces depuis avril 2022. À mon arrivĂ©e, en dehors de mes missions de conseiller numĂ©rique, la direction m’a demandĂ© de participer au dĂ©veloppement et Ă  la modernisation de l’infrastructure informatique de l’association. À titre personnel, je mesure ma dĂ©pendance aux GAFAM et j’essaie de m’auto-former Ă  Linux pour me passer Ă  court, moyen ou long terme de Windows.

Nicolas, peux-tu nous prĂ©senter ton association ?

Depuis sa crĂ©ation en 1997, l’association Interfaces mĂšne des actions pour lutter contre la prĂ©caritĂ© Ă©nergĂ©tique et permet aux publics de mieux gĂ©rer leurs dĂ©marches administratives quotidiennes liĂ©es aux thĂ©matiques du logement, de l’énergie, des transports, des services bancaires, des services postaux et de la consommation. Nous dĂ©veloppons Ă©galement, afin de faire face Ă  la dĂ©matĂ©rialisation croissante des dĂ©marches, l’accompagnement vers l’autonomisation sur les outils numĂ©riques.

 

Toutes nos interventions rĂ©pondent aux piliers de la mĂ©diation sociale que sont le « aller vers Â» et le « faire avec Â». Les valeurs de solidaritĂ©, de rigueur et de transparence animent nos Ă©quipes au quotidien. Une autre dĂ©finition extraite de nos statuts : « Innover avec des entreprises pour lutter contre l’exclusion, la pauvretĂ© et les discriminations. Pour cela, elle agit au quotidien avec des entreprises, les organismes publics, les relais, les prescripteurs et les habitants. À travers ses actions, Interfaces vise Ă  anticiper et accompagner les situations sociales et sociĂ©tales en s’appuyant sur une posture de tiers mĂ©dian, des compĂ©tences et un rĂ©seau d’acteurs. L’association crĂ©e, dĂ©veloppe et accompagne des antennes Interfaces en tous lieux de la RĂ©gion des Hauts de France et notamment dans les quartiers en difficultĂ© Â».

Logo de l’association Interfaces

L’association compte une quarantaine de salariĂ©s et des bĂ©nĂ©voles. Nous intervenons sur 3 territoires du dĂ©partement du Nord : la MĂ©tropole EuropĂ©enne de Lille (le siĂšge se situe Ă  Lille), le Valenciennois et le Douaisis.

Vous diriez que les membres de l’association sont Ă  l’aise avec le numĂ©rique ou pas du tout ? Ou bien c’est assez disparate ?

Tous les salariĂ©s sont Ă©quipĂ©s d’un ordinateur portable et d’un tĂ©lĂ©phone professionnel. En 2023, les salariĂ©s ont Ă©tĂ© Ă©valuĂ© sur leur niveau numĂ©rique Ă  travers un test PIX. L’analyse des rĂ©sultats a dĂ©montrĂ© que si la majoritĂ© d’entre eux Ă©taient Ă  l’aise, mĂȘme si d’autres l’étaient un peu moins. Nous avons donc proposĂ© un accompagnement personnalisĂ© pour les salariĂ©s qui en exprimeraient le besoin.

Quel a Ă©tĂ© le dĂ©clencheur de votre dĂ©gafamisation ? Qu’est-ce qui vous a motivĂ©s ?

Dans le cadre de ce projet, nous avons voulu nous dĂ©marquer de ce qui pouvait se faire dĂ©jĂ  dans d’autres espaces publics numĂ©riques en montrant un autre usage de l’informatique (plus responsable et plus Ă©thique) via la sensibilisation du public sur l’économie circulaire et le numĂ©rique libre. Nous avons donc liĂ© des partenariats avec un centre de reconditionnement (Bak2) et un auto-entrepreneur spĂ©cialisĂ© dans le numĂ©rique libre (Patrice ANDREANI – NumĂ©ricatous) qui nous aident Ă  mettre en place ce projet.

Logo de Numericatous

Quels sont les moyens humains mobilisĂ©s sur la dĂ©marche ?

J’ai montĂ© ce projet seul en lien avec la direction de l’association.

Comment organisez-vous votre dĂ©gafamisation ?

Lorsque nous sommes Ă  la recherche d’un nouvel outil ou logiciel rĂ©pondant Ă  nos besoins, nous essayons de nous tourner au maximum vers une solution libre ou open-source.

Est-ce que vous avez rencontrĂ© des rĂ©sistances ?

Il est encore trĂšs difficile d’éveiller les consciences au passage Ă  un numĂ©rique libre. Certains partenaires utilisent des logiciels propriĂ©taires et nous n’avons pas d’autres possibilitĂ©s que de les utiliser afin de leur rendre compte de nos missions ou activitĂ©s sur le terrain. Les GAFAM font tellement partie de notre quotidien et il est encore compliquĂ© d’inciter les personnes Ă  ne plus les utiliser et passer Ă  un numĂ©rique plus libre et plus Ă©thique. Le chemin Ă  parcourir semble encore long


Parlons maintenant outils ! À ce jour, on en est oĂč ? Quels outils ou services avez-vous remplacĂ©, et par quoi, sur quels critĂšres ?

Nous avons vĂ©cu 2 grands changements au sein de l’association :

  • Depuis octobre 2023, nous avons fait l’acquisition d’un serveur cloud (hĂ©bergĂ© chez OVH) sur lequel nous avons installĂ©, entre autre, les logiciels que nous utilisions au quotidien : SynerGaĂŻa (notre systĂšme d’information) et NextCloud (notre gestion Ă©lectronique des documents).
  • Depuis le 1er janvier 2024, nous avons abandonnĂ© les outils Google : nous avons remplacĂ© Google Drive et Dropbox par NextCloud et avons migrĂ© nos anciennes adresses Gmail vers un compte Exchange hĂ©bergĂ© chez OVH.

Est-ce qu’il reste des outils auxquels vous n’avez pas encore pu trouver une alternative libre et pourquoi ?

Nous essayons de trouver une alternative Ă  l’utilisation de Microsoft Outlook en testant prochainement Mozilla Thunderbird. Nous rĂ©flĂ©chissons Ă  intĂ©grer sur notre serveur d’autres outils libres/open-source courant 2025,  comme par exemple GLPI et nous aimerions passer sous Linux et LibreOffice les ordinateurs prĂ©sents dans notre Espace Public NumĂ©rique. Nous allons continuer Ă  exploiter NextCloud en testant notamment certaines applications proposĂ©es et poursuivre la recherche d’autres solutions libres comme RocketChat pour mieux communiquer en interne.

Quels Ă©taient vos moyens humains et financiers pour effectuer cette transition vers un numĂ©rique Ă©thique ?

Au lancement de ce projet, j’ai essayĂ© de faire en sorte qu’il soit le moins onĂ©reux possible mais cela n’a pas forcĂ©ment Ă©tĂ© Ă©vident ;-)

Avez-vous organisĂ© un accompagnement de vos utilisateur⋅ices ? Si oui, de quelle maniĂšre ?

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lorsqu’un salariĂ© rencontre un problĂšme sur l’un des logiciels que nous utilisons, nous fonctionnons par mail et nous pouvons Ă©galement intervenir Ă  distance si le salariĂ© est sur le terrain. Nous avons Ă©galement rĂ©digĂ© de nombreuses procĂ©dures/fiches process et celles-ci sont mises Ă  disposition et accessibles Ă  tout moment en cas de besoin sur NextCloud.

De plus, nous organisons des temps forts au sein de l’association (comme les rĂ©unions d’équipe et/ou de salariĂ©s) pour accompagner et former le personnel dans la prise en main de nouveaux outils. Nous essayons Ă©galement d’évoluer le plus possible vers des solutions libres afin de sĂ©curiser au mieux les informations de nos usagers et celles liĂ©es Ă  nos missions et activitĂ©s.

Est-ce que votre dĂ©gafamisation a un impact direct sur votre public ou utilisez-vous des services libres uniquement en interne ?

Nous profitons actuellement de notre campagne « Questionnaires de satisfaction 2024 Â» pour tester l’application « Formulaires Â» disponible dans NextCloud. Les envois se font en ce moment, il est donc encore trop tĂŽt pour analyser les retours de nos usagers, salariĂ©s ou partenaires. À travers ce test, nous dĂ©montrons Ă  nos partenaires qu’il est possible de faire sans les GAFAM et de recueillir des informations de maniĂšre sĂ©curisĂ©e.

En ce qui concerne notre Espace Public NumĂ©rique, nous sensibilisons notre public sur le numĂ©rique libre et Ă©thique et l’économie circulaire en utilisant par exemple du matĂ©riel reconditionnĂ© et en explicitant que le fait de passer sous Linux peut prolonger la durĂ©e de vie d’un ordinateur jugĂ© comme dĂ©passĂ©.

Les diffĂ©rentes missions des accompagnements numĂ©riques d’Interface.

Quels conseils donneriez-vous Ă  des structures comparables Ă  la vĂŽtre qui voudraient se dĂ©gafamiser elles aussi ?

Il est essentiel de trouver un contact qui peut nous conseiller sur des solutions libres afin de se passer le plus possible des solutions GAFAM dans l’intĂ©rĂȘt de la sĂ©curisation des donnĂ©es.

Un mot de la fin, pour donner envie de migrer vers les outils libres ?

Migrer vers les outils libres c’est s’ouvrir Ă  un nouveau numĂ©rique oĂč rĂšgne la sĂ©curitĂ© :-)

Prestidigitateur ou sorcier ?

Aujourd’hui, Gee, qui fĂȘte actuellement les 10 ans de son blog Grise Bouille avec un livre best of et un site anniversaire, vous propose une petite BD de fiction (sans aucun rapport avec le monde rĂ©el, bien sĂ»r), adaptĂ©e de sa derniĂšre chronique radio, dont le podcast sera bientĂŽt disponible.

Prestidigitateur ou sorcier ?

Notre histoire se passe dans un étrange pays lointain. Un pays qui, depuis de nombreuses années, est cerné par un gigantesque incendie.

Une femme regarde au loin avec des jumelles et dit : « Il approche. Â» Un type Ă  cĂŽtĂ© hausse les Ă©paules : « Boarf
 et alors ? On mettra des combinaisons ignifugĂ©es. Pi on s'habituera Ă  l'odeur de fumĂ©e. Pi la science trouvera une solution. Pas de quoi paniquer. Â» Une flĂšche indique sur la femme « Elle, c'est Cassandre. Â» et sur l'homme : « Lui, c'est un incendio-sceptique. Â»

Cassandre, ce genre de rĂ©flexion, ça l’agace, parce que la science, elle connaĂźt ! Et la science, elle a dĂ©jĂ  trouvĂ© la solution Ă  cet incendie :

Cassandre s'Ă©nerve sur le type : « ARRÊTEZ DE LANCER DES FEUX D'ARTIFICE VERS LA FORÊT ! Â» Le type, en train d'allumer une fusĂ©e : « Vous voulez couler l'industrie du feu d'artifice ? Irresponsable ! Vous voulez pas plutĂŽt inventer le feu qui ne brĂ»le pas ? L'innovation, voilĂ  ce qui va nous sauver ! Â»

C’est dans cet Ă©trange pays que dĂ©barque, un jour, un Ă©trange magicien


Un monsieur en costume montre le magicien et dit : « Sous vos yeux Ă©bahis, le plus grand magicien de tous les temps ! Le grrrrrrrrrrrrand
 GIPITI ! Charles Gipiti, de son prĂ©nom. Son talent va vous estomaquer ! Â» Le magicien est Ă©tincellant.

Devant une foule hypnotisĂ©e, Gipiti fait sortir un lapin de son chapeau : « Eeet
 hop ! Â» La foule : « WAAAHOOOOUUU ! Je n'ai jamais vu quelqu'un faire apparaĂźtre un lapin comme ça ! Ça pourrait rĂ©soudre la faim dans le monde ! Quel incroyable magicien ! Il est si prompt ! C'est fou cette magie ! Vive la magie ! Â»

Cassandre, devant cet engouement gĂ©nĂ©ral, est sceptique :

Elle a l'air mĂ©fiante et demande : « Attendez
 quand vous dites “magicien”
 vous parlez de prestidigitateur ou de sorcier ? Â» La foule, blase : « Kesseldi, elle ?  Dekoi jmemĂšle ? Â» Gipiti dit : « Je vous prie de m'excuser, je n'ai pas compris votre question. Â»

Cassandre prĂ©cise : « Un sorcier, c'est un _vrai_ magicien, quelqu'un qui maĂźtrise la magie, qui peut faire des choses surnaturelles, inexplicables
 Alors qu'un prestidigitateur ne fait qu'imiter la magie, il met en scĂšne des choses qui paraissent surnaturelles mais sont en fait parfaitement explicables
 À base d'illusions, de trucages
 Â». On voit la distinction entre les deux dans ses pensĂ©es.

Comme d’habitude, Cassandre a du mal Ă  convaincre les gens de la diffĂ©rence de taille entre les deux


Un type dans la foule : « On s'en fout non ? Si ça ressemble Ă  de la magie, c'est comme si c'en Ă©tait, non ? Â» Cassandre est furieuse : « Mais pas du tout !  Si on confond prestidigitateur et sorcier, on entretient une confusion dangereuse ! C'est un tapis rouge pour se faire manipuler et abuser ! Â» Le type : « En plus c'est chiant Ă  dire, “prestidigatruc”
  magicien, c'est plus simple. Les scientos, vous nous emmerdez toujours avec des dĂ©tails
 Â»

DĂ©cidĂ©e Ă  dĂ©masquer cet imposteur de Gipiti, Cassandre mĂšne son enquĂȘte
 et la rĂ©alitĂ© est encore pire qu’elle ne l’imaginait.

Un couple d'Ă©leveurs en pleurs : « Ă‡a c'est sĂ»r qu'il peut en faire apparaĂźtre des lapins
 il nous a volĂ© quasiment tout notre Ă©levage! Et en plus, impossible de vendre ceux qui nous restent : les gens prĂ©fĂšrent ceux qui sortent d'un chapeau, avec les paillettes, tout ça
 On va se retrouver sur la paille. Des annĂ©es de travail foutues en l'air
 Â» Cassandre est stupĂ©faite.

Cassandre demande Ă  la foule du dĂ©but : « Alors ? C'est beau, ça, comme magie ? Â» Un type : « Ouais d'accord, il a volĂ© des lapins, m'enfin vu ce qu'il arrive Ă  faire avec, ça va, on va pas non plus l'attaquer en justice
  en plus les Ă©levages n'auront qu'Ă  s'adapter, c'est le progrĂšs, c'est tout. Â» Cassandre : « J'hallucine ! Â»

Plus Cassandre fouille, plus elle met au jour les turpitudes de Charles Gipiti


Un ouvrier avec une casquette « TGCM Â» tient un tuyau en direction de la forĂȘt et y propulse un liquide. Cassandre : « C'est quoi, c'que vous balancez vers la forĂȘt ? Â» L'ouvrier : « Du kĂ©rosĂšne. C'est les machines que Gipiti utilise pour faire apparaĂźtre ses lapins
 ça marche en propulsant du kĂ©rosĂšnepar hectolitres. J'sais pas pourquoi. C'est la magie, c'est tout, c'est comme ça. Â» Cassandre : « MAIS ÇA VA PAS LA TÊTE ?! Â»

Elle se retourne vers le type du dĂ©but : « ET ÇA ?! On Ă©tait dĂ©jĂ  mal barrĂ©s avec l'incendie AVANT, mais lĂ  c'est le pompon ! Â» La foule : « Mais Cassandre, si on finance la magie de Charles Gipiti, si on laisse ce magicien s'amĂ©liorer, alors c'est sĂ»r, il va trouver une solution pour Ă©teindre l'incendie ! Certes, son activitĂ© aggrave temporairement les choses, mais pour mieux les amĂ©liorer ensuite ! Â»

Cette fois, Cassandre n’en peut plus et explose :

Cassandre : « MAIS C'EST DÉBILE ! Ce que vous dites, c'est que si un prestidigitateur travaille suffisamment, il peut finir par devenir sorcier et faire de la vraie magie ? Comme ça, de GĂ©rard Majax Ă  Harry Potter ?! Ça n'a aucun sens ! Â» Le type dans la foule hausse les Ă©paules : « Bah pourquoi pas ? J'y connais rien, moi, Ă  la magie. On sait jamais. Â»

Cassandre, de plus en plus agacĂ©e : « En plus on sait trĂšs bien quelle est la solution pour Ă©teindre l'incendie ! Ce que vous voulez, c'est continuer Ă  vivre comme avant, tirer des feux d'artifice partout, en tablant sur le fait qu'un Ă©nergumĂšne qui fait apparaĂźtre des lapins volĂ©s finisse par sortir de son chapeau le feu qui ne brĂ»le pas ?! Vous ĂȘtes cinglĂ©s, ma parole ! Â»

Cassandre, trĂšs Ă©nervĂ©e : « Et si jamais, PAR LE PLUS GRAND DES HASARDS, MĂŽssieur Gipiti ne trouve pas de solution magique une fois l'incendie aux portes du pays ? On fait quoi ? Hein ? On fait QUOI ? Â»

Un ange passe. La foule reste silencieuse.

MĂȘme image, mais on entend quelqu'un dire, hors-champ : « Approchez !  Approchez ! Sous vos yeux Ă©bahis, un magicien encore plus impressionnant ! Et moins cher ! Â»

On voit un autre magicien, avec un prĂ©sentateur Ă  cĂŽtĂ© qui dit : « Le trrrrĂšs grrrraaand
 MAÎTRE SIQUE ! ƒudipe Sique ! Â» À cĂŽtĂ©, Gipiti : « Grrrr
 c'est lui qui m'a volĂ© tous mes lapins
 Â» Cassandre : « Ah bah dans le genre arroseur arrosĂ©, vous vous posez lĂ , vous
 Â»

Rien Ă  faire
 les magiciens se multiplient, soulĂšvent des financements dĂ©lirants, on en met partout : dans les Ă©coles, les transports, les bureaux
 qu’on en veuille ou pas, impossible d’y Ă©chapper.

Un roi dit : « En tant que roi de ce pays, j'ai dĂ©cidĂ© d'investir 110 milliards pour le CrĂ©dit ImpĂŽts Magiciens ! Â» Cassandre : « De KOUWA ?! Mais et les millions de pauvres qui bouffent par Ă  leur faim ?! Et les hĂŽpitaux saturĂ©s ? Et les services publics en ruine ? Et les
 Et les
 Â» Le roi : « Non mais tout ça, ça coĂ»te un pognon de dingue
 Â»

Le temps passe. Cassandre ne convainc personne. Les magiciens continuent Ă  dĂ©trousser l’intĂ©gralitĂ© de la sociĂ©tĂ© aussi longtemps que possible, avec des illusions toujours plus rĂ©ussies. Jusqu’à ce jour oĂč


Cassandre, rĂ©signĂ©e, regarde le feu : « Cette fois, l'incendie est lĂ . C'est trop tard. Tout le pays va feu. Â» La foule : « Gipiti ! Sique ! Les autres ! Faites quelque chose ! Â»

La rĂ©alitĂ© saute alors crument aux yeux de toutes et tous : aucune solution n’a Ă©tĂ© trouvĂ©e par la « magie Â»â€Š parce qu’aucune solution n’était compatible avec la poursuite des activitĂ©s des prestidigitateurs.

Gipiti, Sique et les autres sont dans des montgolfiĂšres et s'envolent : « Allez, tchao les nazes ! Pratique cet air chaud ! Â» La foule : « Noooooooon, revenez ! Vous deviez nous sauver ! Â»

FIN.

Le smiley : « Ah ouais. C'est violent comme fin. Â»

Oui, c’est violent comme fin.

C’est ce que les anglophones appellent un cautionary tale, un rĂ©cit de mise en garde.

Parce que si d’aventure, des prestidigitateurs de pacotille venaient se prendre pour des sorciers chez nous, en pillant des Ă©levages pour faire apparaĂźtre leurs lapins, et en alimentant un gigantesque incendie en faisant mine de lutter contre


Ce serait peut-ĂȘtre plutĂŽt eux qu’il faudrait foutre au feu, avant qu’il ne soit trop tard.

Note : BD sous licence CC BY SA (grisebouille.net), dessinĂ©e le 20 fĂ©vrier 2025 par Gee.

CrĂ©dit : Gee (Creative Commons By-Sa)

Voir aussi :

Khrys’presso du lundi 24 fĂ©vrier 2025

Comme chaque lundi, un coup d’Ɠil dans le rĂ©troviseur pour dĂ©couvrir les informations que vous avez peut-ĂȘtre ratĂ©es la semaine derniĂšre.


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  • Building a Community Privacy Plan (eff.org)
  • Poison as Praxis (thedabbler.patatas.ca)

    It’s been said over and over : a central feature of fascism is its incoherence. [
] if fascism demands a lack of productive self-reflection in order to perpetuate its toxic stasis of unresolved contradiction, then the only way out is to force the issue. By the way, this is precisely why “punching nazis” is the correct action both in practice and in theory [
] The texts we choose for our Markov generators should not be random. They should be chosen for their impact on the ‘stochastic parrots’ that will be trained to speak using our poisonous output. They should strengthen the AI’s word-associations between conflicting narratives, where the resolution of that conflict undercuts the system’s power.

Spécial GAFAM et cie

Les autres lectures de la semaine

Les BDs/graphiques/photos de la semaine

Les vidéos/podcasts de la semaine

Les trucs chouettes de la semaine

Retrouvez les revues de web précédentes dans la catégorie Libre Veille du Framablog.

Les articles, commentaires et autres images qui composent ces « Khrys’presso Â» n’engagent que moi (Khrys).

IA : les machines du doute

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a Ă©tĂ© publiĂ© en premier le 21 mai 2024 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.


 

Il va nous falloir apprendre Ă  travailler avec l’instabilitĂ© des machines.

 

 

 

 

 

 

 

Quand on fait rĂ©aliser un calcul par une machine, aussi complexe soit-il, la plupart du temps, ce qui est garanti, c’est l’assurance du rĂ©sultat, sa stabilitĂ©, sa performance. C’est le principe d’une calculatrice ou d’un logiciel : on a au bout le rĂ©sultat et les fonctions prĂ©vues. Dans un systĂšme de calcul comme les impĂŽts, on prend des donnĂ©es et des rĂšgles de calcul – qui peuvent ĂȘtre perfectibles, certes – et on obtient des rĂ©sultats sans ambiguĂŻtĂ©s, pour autant que les donnĂ©es et les rĂšgles de calcul n’en comportent pas – ce qui n’est dĂ©jĂ  pas si Ă©vident Ă  rĂ©ussir ! Dans un jeu vidĂ©o, les personnages non joueurs suivent des scripts dont ils ne peuvent pas sortir, ce qui limite certes considĂ©rablement l’interaction, mais la borne et rend le jeu possible. Le monde de l’informatique est longtemps restĂ© celui de la maĂźtrise de bout en bout des processus.

Les choses ont changĂ© avec les systĂšmes d’IA. Avec certaines fonctionnalitĂ©s, nous avons pris l’habitude d’un taux de performance. Pour la reconnaissance d’objets par exemple, le rĂ©sultat n’est pas automatique comme avec les calculatrices. Le niveau de fiabilitĂ© n’est pas optimal, mais nous sommes capables de composer avec le fait que les machines soient capables de reconnaĂźtre tels types d’objets Ă  95 ou 98 %. Ce n’est pas une performance absolue, mais elle permet malgrĂ© tout d’optimiser un processus en connaissant par avance son taux d’erreur, de l’accepter ou le refuser. Et donc de dĂ©cider en fonction. On peut crĂ©er une chaĂźne de tri d’objets en sachant que ce tri va fonctionner Ă  95 % et accepter ou pas la dĂ©perdition qui en rĂ©sulte.

L’IA gĂ©nĂ©rative est plus instable encore. Les rĂ©sultats qu’elle produit ne sont pas reproductibles. Un mĂȘme prompt ne produira pas exactement le mĂȘme rĂ©sultat ou la performance pourra dĂ©pendre de la complexitĂ© que la machine doit adresser. Extraire des donnĂ©es d’un document, comme les noms des personnes ou leurs liens de filiation peut dĂ©pendre Ă  la fois de la lisibilitĂ© des documents et de la complexitĂ© des relations entre ces personnes. Si le systĂšme peut ĂȘtre performant, reste Ă  identifier les cas oĂč il dysfonctionne et savoir si ces erreurs sont acceptables ou rĂ©dhibitoires et si l’on peut clairement sĂ©parer les cas oĂč la performance est forte, de ceux oĂč elle ne l’est pas. L’enjeu Ă  Ă©valuer l’incertitude des rĂ©ponses apportĂ©es est une question centrale.

Cette perspective d’une fiabilitĂ© diffĂ©rentielle dessine un nouveau rapport aux machines. D’un coup, notre assurance dans leurs rĂ©sultats doit ĂȘtre mise en doute. Ce qui explique qu’il soit difficile d’automatiser certaines tĂąches avec l’IA. LĂ  oĂč l’on pouvait se fier aux calculs, dĂ©sormais, le doute est lĂ©gitime. Alors qu’un robot Ă©tait capable de remplacer une personne pour une tĂąche spĂ©cifique sur une chaĂźne d’assemblage, le chatbot conversationnel qui rĂ©pond Ă  un administrĂ© ou Ă  un joueur va devoir ĂȘtre surveillĂ©. Certaines de leurs performances sont excellentes bien sĂ»r, mais parfois elles sont capables de sous-performances dramatiques. Comme le dit le sociologue Yann Ferguson, « Jusqu’à maintenant, l’introduction des machines a apportĂ© de la sĂ©curitĂ© et de la stabilitĂ©. Leur force rĂ©sidait dans leur prĂ©visibilitĂ© Â». Ce n’est plus le cas. DĂ©sormais, les rĂ©sultats doivent ĂȘtre accompagnĂ©s, surveillĂ©s, contrĂŽlĂ©s et c’est lĂ  un nouveau dĂ©fi pour ceux qui cherchent Ă  intĂ©grer l’IA gĂ©nĂ©rative Ă  leurs procĂ©dures.

Mais, au-delĂ  de l’IA gĂ©nĂ©rative, ce que dessine ce changement de paradigme, c’est un autre rapport aux machines : voilĂ  qu’on ne peut plus leur faire entiĂšrement confiance. Non seulement, il faut se dĂ©fier des biais des donnĂ©es, des rĂšgles de calculs utilisĂ©es, mais dĂ©sormais de leurs rĂ©sultats mĂȘmes. Et la grande difficultĂ© consiste Ă  savoir lĂ  oĂč on peut leur faire confiance et lĂ  oĂč on ne doit pas leur faire confiance.

Un imagier pour enfants avec des animaux. Certains animaux sont des fusions, d'autres sont mal nommĂ©s : Le cochon est appelĂ© « Vache », ou ce qu'il semble ĂȘtre la fusion entre un chat et un chien un « cochon ».

Exemple d’un imagier pour enfant sur les animaux de la ferme conçu par chatGPT


 qui n’est pas sans poser problùmes. Tweet de Tristan Mendùs France.

 

Les technologies ont toujours eu pour ambition de nous faire gagner en productivitĂ©, avec pour enjeu de pouvoir remplacer des hommes par des procĂ©dures avec un niveau de confiance trĂšs Ă©levĂ©. On est en train de passer d’une technique qui produit une certaine forme de rationalitĂ© qu’on Ă©tait capable d’évaluer simplement Ă  une technique qui n’en produit plus ou pas nĂ©cessairement ou pas principalement et sans qu’on soit toujours capable d’évaluer sa fiabilitĂ©. C’est un changement de paradigme important qui nous oblige Ă  ne plus ĂȘtre certain de la rĂ©ponse produite par la machine, de ne plus pouvoir lui faire entiĂšrement confiance. L’IA nous demande dĂ©sormais de composer avec le doute, de remettre en question nos assurances. Nous avons un nouveau rapport aux machines Ă  imaginer et il nous invite Ă  douter d’elles.

C’est une trĂšs bonne nouvelle, vous ne trouvez pas ?

Un nouvel ouvrage sur les communs de proximité

Voici prĂšs d’un an, une douzaine d’auteurices, rĂ©unis par la Coop des communs, ont donnĂ© naissance Ă  « Les communs de proximitĂ©. Origines, caractĂ©risation, perspectives Â». Plusieurs d’entre eux ont acceptĂ© de rĂ©pondre Ă  quelques-unes de nos questions.

Bonjour, vous avez sorti, en mars dernier, un ouvrage collectif traitant des communs, nous avons eu envie d’en savoir plus. Mais avant cela, pouvez-vous vous prĂ©senter pour le Framablog ?

Justine Loizeau : Cet ouvrage est le rĂ©sultat d’un travail collectif au sein du groupe « Services de ProximitĂ© Â» de La Coop des Communs. Cette derniĂšre est une association fondĂ©e en 2016 dont le but est de confronter l’expĂ©rience acquise entre praticien·nes et chercheur·es des communs d’un cotĂ©, et de l’économie sociale et solidaire (ESS) de l’autre. L’ambition est de favoriser une revitalisation de l’ESS Ă  partir de la philosophie et des pratiques qui animent les communs tout en permettant aux communs de tirer partie de la longue expĂ©rience organisationnelle et institutionnelle de l’ESS. De maniĂšre plus concrĂšte, la Coop des Communs se penche sur des thĂ©matiques prĂ©cises (ex : les plateformes, la forĂȘt, la comptabilité ) par groupes de travail.
Le groupe « Services de ProximitĂ© Â» a rassemblĂ© de 2020 Ă  2023 une trentaine de membres dont une quinzaine active sur le terrain. Seule une partie a pris la plume : 11 auteur·ices. J’ai participĂ© Ă  la coordination de l’ouvrage avec Nicole Alix et Benjamin Coriat.

Logo de la Coop des Communs

Votre livre fait la lumiĂšre sur diverses expĂ©riences de communs de proximitĂ©, par le biais de plusieurs articles. Pourriez-vous nous donner une dĂ©finition de ce qu’est un commun, et ce que vous dĂ©signez par « Communs de proximitĂ© Â» ?

Justine : C’est Benjamin Coriat qui propose une dĂ©finition dans son chapitre. En se rĂ©fĂ©rant Ă  Ostrom, on peut dĂ©finir les communs selon le triptyque : ressource – communautĂ© – rĂšgles. Un commun correspond Ă  une forme d’organisation sociale selon laquelle une communautĂ© humaine gĂšre une ressource selon des rĂšgles qu’elle a auto-produite. On parle aussi d’auto-gouvernance.
Selon Benjamin Coriat, les communs de proximitĂ© correspondent Ă  un type particulier de commun qu’il dĂ©finit ainsi : « toute entitĂ© ancrĂ©e sur un territoire (sa population, sa gĂ©ophysique
), d’initiative citoyenne et rĂ©gie par des rĂšgles Ă©laborĂ©es en commun, dont la visĂ©e est le service de l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral et du bien commun au sens oĂč les services proposĂ©s sont conçus pour contribuer Ă  la reproduction conjointe des Ă©cosystĂšmes et des communautĂ©s qui constituent le territoire considĂ©rĂ©. Â» Le trait constitutif de ce type de commun est de rĂ©pondre avant tout Ă  l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, et non Ă  l’intĂ©rĂȘt collectif. Quelle diffĂ©rence ? L’intĂ©rĂȘt collectif, c’est quand une organisation, ici un commun, rĂ©pond Ă  l’intĂ©rĂȘt de ses membres (et uniquement de ses membres). Pour rĂ©pondre Ă  l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, il faut au moins que les bĂ©nĂ©ficiaires du commun dĂ©passe le cercle de ses membres.

Dans la dĂ©finition que vous explicitez d’un commun de proximitĂ©, une prĂ©condition est que le service proposĂ© le soit sur la base d’une initiative citoyenne « auto organisĂ©e Â». Aucun service public ne pourrait donc prĂ©tendre Ă  ĂȘtre un commun de proximitĂ© ?

Justine : Dans notre groupe, nous avons beaucoup rĂ©flĂ©chi Ă  la notion de service public. J’ai appris que tous les pays ne donnaient pas autant d’importance Ă  cette notion que la France. Jean-Claude Boual montre par exemple dans son chapitre, qu’au niveau europĂ©en, on utilise plutĂŽt l’expression de « service d’intĂ©rĂȘt Ă©conomique gĂ©nĂ©ral Â» qui est teintĂ©e d’une certaine vision politique, notamment que ces services seront plus efficaces s’ils sont rĂ©gis par le principe de concurrence. Cette vision va Ă  l’encontre de monopoles d’État pour fournir les services d’électricitĂ©, d’eau, de transport.
Et si la notion de service public est trĂšs prĂ©sente dans le dĂ©bat public français, c’est finalement trĂšs difficile d’en formuler une dĂ©finition simple. On a donc choisi d’admettre au dĂ©but de notre ouvrage, la simplification de qualifier le service public comme ce qui renvoie Ă  une activitĂ© d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral (enseignement, police, justice) gouvernĂ© par l’administration publique qui les norme. L’administration ne les opĂšre pas forcĂ©ment directement. En effet, le service public peut ĂȘtre dĂ©lĂ©guĂ© au secteur privĂ© marchand (ex : gestion des dĂ©chets ou de l’eau). Mais dans ce second cas, elle donne des obligations au gestionnaire. De plus, le service public rĂ©pond en thĂ©orie Ă  des grands principes : continuitĂ© (par exemple, en cas de grĂšve, il est possible de procĂ©der Ă  une rĂ©quisition), Ă©galitĂ© des usagĂšr·e·s devant le service public et adaptabilitĂ© aux Ă©volutions. Enfin, dans la tradition française, les services publics ont la particularitĂ© d’ĂȘtre conçus comme des services universels. On observe mĂȘme une tendance Ă  l’universalisation d’un usager type. L’attention est alors plus faible aux spĂ©cificitĂ©s de chaque personne.
En bref, on voit que la particularitĂ© des services publics en France c’est d’ĂȘtre rĂ©gis par le haut. Or les communs sont des dynamiques par le bas. On part des besoins et des capacitĂ©s des personnes, mais aussi des spĂ©cificitĂ©s des territoires. Donc, les services produits par ces initiatives correspondent Ă  des choses que le service public ne fait pas ou ne fera jamais. Par exemple, dans son chapitre, Julie Lequin Ă©voque un projet de maison de l’alimentation dans le Pays Foyen (33). C’est un projet tellement construit sur les besoins spĂ©cifiques du territoire, qu’il n’aurait jamais pu ĂȘtre entiĂšrement conçu par une administration publique. Pour preuve, ce projet a des difficultĂ©s Ă  entrer dans les « cases administratives Â» pour obtenir des financements !

 

En France les Communs sont parfois menacĂ©s par les pouvoirs publics, en partie de façon dĂ©libĂ©rĂ©e, par exemple pour transfĂ©rer des communs existants vers le privĂ©, et parfois sans l’avoir vraiment conscientisĂ©, en raison de la frontiĂšre trĂšs forte entre service public et usagers, d’une mĂ©fiance envers les projets collectifs, ou d’une croyance en l’incompĂ©tence des citoyen⋅es. Comment arriver Ă  faire coexister les deux selon vous ? Quels secteurs / services publics sont les plus ouverts aux Communs, et au contraire les plus fermĂ©s ?

Nicole Alix : les « services publics Â» et les « communs Â» sont deux concepts difficiles Ă  apprĂ©hender, aussi leurs rapports sont forcĂ©ment compliquĂ©s ! Dans les chapitres 6 et 7, on prĂ©cise : il ne faut pas confondre avec « le service public Â» ni avec les services rendus par les pouvoirs publics car certains sont dĂ©lĂ©guĂ©s au « privĂ© Â» comme mentionnĂ© dans la question ; et le privĂ© peut ĂȘtre  lucratif -transports, Ă©nergie..- ou privĂ© non lucratif -service public hospitalier, par exemple, auquel participent de nombreuses associations et, dĂ©sormais le « service public de la petite enfance). Et il ne faut pas non plus confondre service public et service d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral !
Ce que nous pensons, c’est que les communs peuvent, en insufflant des modes de gouvernance dĂ©finis et mis en Ɠuvre par les personnes participantes, ĂȘtre un Ă©lĂ©ment de dynamisation et d’imagination dans la gouvernance des services publics parce qu’ils partent d’initiatives de proximitĂ© et de besoins concrets des populations.
La forme associative est choisie par beaucoup de personnes concernĂ©es par un besoin pour s’organiser entre elles, afin de bien le dĂ©finir, en contrĂŽler en permanence et dans le temps les modalitĂ©s de fabrication de la
réponse et de la façon dont cette réponse aux besoins est délivrée. Chaque mot compte dans cette phrase un peu longue, comme expliqué dans le chapitre sur les liens entre associations et communs.
Et n’oublions pas qu’il existe des « secteurs Â» dans lesquels il n’y a jamais de dĂ©finition de « service public Â» (le numĂ©rique par exemple ?) et que, donc, les forces citoyennes organisĂ©es pour servir l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral sont d’autant plus prĂ©cieuses !

Vous rappelez qu’il y a eu une volontĂ© politique, dans les annĂ©es 1980 de sĂ©parer le pouvoir Ă©conomique et le pouvoir citoyen des associations. Pouvez-vous nous expliquer l’intĂ©rĂȘt de possĂ©der ces deux pouvoirs pour les associations ?

Nicole : Jusqu’aux annĂ©es 80, personne n’avait conscience de la puissance Ă©conomique que reprĂ©sentaient les associations, qui gĂ©raient par exemple des activitĂ©s sociales, d’éducation populaire, sportive, culturelles.. C’est Ă  l’occasion de l’arrivĂ©e de la gauche au pouvoir qu’on l’a identifiĂ©e et, du coup, la gauche a pensĂ© qu’il fallait faire un tri entre les associations « gestionnaires Â» et celles qui ne feraient que de la dĂ©fense de droits et diffĂ©rencier les modĂšles et les rĂšgles applicables. Mais tout le milieu associatif a protestĂ©, au motif que diffĂ©rencier l’objectif politique de la mĂ©thode pour y parvenir aboutit Ă  priver de moyens d’action ! Si je fais de l’éducation populaire, je fais de la gestion aussi bien que de la recherche d’émancipation ! Donc les associations ont eu dĂšs les annĂ©es 80, de bonnes raisons de nĂ©gocier la possibilitĂ© de garder des activitĂ©s Ă©conomiques sous chapeau associatif (cf chapitre 6)  : c’est la garantie d’un rĂŽle de contre-pouvoir. Une organisation qui cumule un pouvoir citoyen (politique donc), ET un pouvoir Ă©conomique (c’est-Ă -dire la possibilitĂ© de rĂ©pondre aux besoins des personnes qu’elles veulent dĂ©fendre, promouvoir) est Ă©minemment subversif. L’histoire montre que, lorsque des mouvements sociaux acquiĂšrent un pouvoir Ă©conomique, ils deviennent dangereux, car ils peuvent contrebalancer les forces de marchĂ© ou l’ordre public administrĂ©. L’État est alors tentĂ© de les priver de leurs ressources financiĂšres : par exemple, il a enlevĂ© aux syndicats ouvriers la gestion des Ɠuvres sociales que ceux-ci avaient crĂ©Ă©es au sein des entreprises au 19Ăšme siĂšcle et les a confiĂ©es Ă  des comitĂ©s d’entreprise sans personnalitĂ© juridique, prĂ©sidĂ©s par le chef d’entreprise.

 

Couverture du libre « Les Communs de proximitĂ© Â» publiĂ© aux Éditions Science et bien commun

 

Vous Ă©voquez les rĂ©actions de l’état face Ă  la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou encore Ă  Sainte-Soline, comment pourrait-on redĂ©finir la notion de commun foncier du XXIe siĂšcle ?

Nicole : C’est une bonne question sur laquelle La Coop des Communs continue ses travaux, notamment avec la Chaire Valcom. Les communs fonciers ancestraux reprĂ©sentent une forme de vitalisation des espaces ruraux qui peuvent servir au-delĂ  de ce pour quoi ils ont Ă©tĂ© conçus dans l’histoire. Peut-ĂȘtre pour un prochain livre ?

Le livre prĂ©sente l’expĂ©rience de commun alimentaire par les  habitant·e·s du Pays Foyen. Quels sont les Ă©lĂ©ments essentiels pour mettre en place une telle initiative ? Quels en sont les enjeux ?

 

Julie Lequin : Il me semble qu’on ne devrait pas poser la question de cette façon, notamment parce qu’elle masque l’essentiel : la question du QUI met en place (et pour qui) – surtout que cela permet de conduire ensuite Ă  la question du pourquoi.
Ainsi, le point de dĂ©part d’une telle initiative, c’est un/des besoins d’habitants. Besoins qui n’arrivent pas toujours Ă  s’exprimer, et qu’il faut donc parfois accompagner dans leur Ă©mergence et leur expression – a minima sans les dĂ©voyer, si possible sans (trop) les transformer – c’est-Ă -dire sans y plaquer ses propres intentions. Dans le cas du Pays Foyen, on retrouve certaines populations Ă©loignĂ©es cognitivement, gĂ©ographiquement ou culturellement des espaces oĂč se discutent une partie des enjeux sociĂ©taux, politiques, etc. Il y a donc un enjeu, dans de telles initiatives, d’avoir une attention particuliĂšre Ă  aller chercher cette parole.
Et ensuite, le chemin doit se construire AVEC les personnes – Ă  la mesure de comment elles peuvent, elles-mĂȘmes, s’impliquer dans ce type d’initiative. Bien souvent, de façon hĂ©tĂ©rogĂšne et cette diversitĂ© doit ĂȘtre accueillie de façon Ă  proposer, en retour, diffĂ©rentes modalitĂ©s de participation. Dans le coin du Pays Foyen, c’est aussi bien participer Ă  cultiver la parcelle collective du jardin partagĂ©, qu’organiser un cinĂ©-dĂ©bat sur l’alimentation, que d’ĂȘtre bĂ©nĂ©vole aux Restos du CƓur, que de donner un coup de main sur des ateliers de cuisine de rue, etc. « Faire avec Â» demande du temps, de l’attention et de l’entretien de la part de la communautĂ© et cela reste un des enjeux majeurs du commun alimentaire.

 

Un article traite d’un exemple de Communs en Italie. En quoi le traitement des pouvoirs publics envers les Communs est diffĂ©rent d’avec la France ?

Nicole : Dans leur chapitre, Daniela Ciaffi, Emanuela Saporito et Ianira Vassallo expliquent que la Constitution Italienne consacre le principe de subsidiaritĂ© « horizontal Â» : « L’État, les RĂ©gions, les Villes MĂ©tropolitaines, les Provinces et les MunicipalitĂ©s favorisent l’initiative autonome des citoyens, particuliers et associations, pour la rĂ©alisation d’activitĂ©s d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, sur la base du principe de subsidiaritĂ© Â». Le principe de subsidiaritĂ© est Ă©galement prĂ©sent dans la loi sociale allemande, sous une autre forme. Dans ces traditions, il renvoie Ă  une forme d’aide qui encourage et autorise l’autonomie des Ă©chelons « de base Â» avec le secours de l’échelon « supĂ©rieur Â». Dans les TraitĂ©s europĂ©ens la subsidiaritĂ© signifie au contraire que l’UE n’intervient que « si et dans la mesure oĂč les objectifs de l’action envisagĂ©e ne peuvent pas ĂȘtre rĂ©alisĂ©s de maniĂšre suffisante par les États membres Â».  En tout Ă©tat de cause, non seulement ce principe n’existe pas en droit français, mais la façon dont nous avons construit l’État français s’y oppose souvent. D’oĂč l’opinion que notre Etan français serait jacobin et l’idĂ©e qui en dĂ©coule que tous les « services au public Â» devraient ĂȘtre rĂ©alisĂ©s par des fonctionnaires dans un service public.

Exemple de mise en Ɠuvre en Italie avec un Ă©vĂ©nement organisĂ© avec le quartier dans le cadre des activitĂ©s d’un Pacte de collaboration. Source : Marcella Iannuzzi.

Dans le chapitre 8, vous soulignez le risque que le service public s’accapare les communs. N’est-il pas paradoxal de s’appuyer sur deux Ă©tudes de cas qui sont dĂ©jĂ  des services publics (Freinet et les lycĂ©es auto-gĂ©rĂ©s) ?

Nicole : Le chapitre de Thomas Perroud Ă©claire justement la situation française spĂ©cifique oĂč le service public dĂ©fini comme un service rendu par des fonctionnaires de la fonction publique s’oppose aux initiatives de participation et de contribution comme on le souhaiterait dans les communs. On aurait aussi pu connaĂźtre une situation similaire dans l’action sociale, mais, Ă  la diffĂ©rence du monde de l’éducation, dans ce secteur de l’action sociale l’énorme majoritĂ© (90 % dans le secteur du handicap) Ă©tait organisĂ©e sous forme associative. Ces associations se sont fĂ©dĂ©rĂ©es pour nĂ©gocier avec les pouvoirs publics, en tentant de garder leur autonomie d’action (cf fin du chapitre 6).

 

Sans divulgĂącher tout le contenu du livre, pourriez-vous nous expliquer en quelques mots les points communs et les diffĂ©rences entre l’ESS et les communs de proximitĂ© ?

Nicole : Nous le disons dans la conclusion notamment : l’ESS a Ă©tĂ© le lieu de la formation d’une sĂ©rie remarquable d’innovations institutionnelles visant Ă  brider le pouvoir du capital (et Ă  accroĂźtre le pouvoir des personnes concernĂ©es sur les services et solidaritĂ©s qui leur sont nĂ©cessaires ainsi que le pouvoir des salarié·e·s sur leurs conditions de vie et de travail. Mais l’ESS est nĂ©e avec l’industrialisation au 19Ăšme siĂšcle. Les communs se sont  constituĂ©s dans l’histoire longue et se dĂ©ploient dĂ©sormais dans tout un autre Ăąge, spĂ©cialement celui des limites Ă©cologiques atteintes et dĂ©sormais franchies par cet industrialisme et l’extractivisme sur lequel il est bĂąti. L’ Ă©poque de l’AnthropocĂšne oblige Ă  un nouveau souci central, celui d’assumer le dĂ©fi tout Ă  la fois de l’accĂšs Ă  toutes et tous aux ressources essentielles Ă  leur subsistance et de prĂ©server l’intĂ©gritĂ© des Ă©cosystĂšmes pour le prĂ©sent mais aussi pour les gĂ©nĂ©rations futures. C’est ainsi que le commun comprend dans sa constitution mĂȘme l’idĂ©e que lorsque les rĂšgles de « prĂ©lĂšvement Â» des ressources, conçues pour assurer la reproduction des communautĂ© humaines, menacent la biodiversitĂ© ou l’écosystĂšme, celles-ci doivent ĂȘtre modifiĂ©es pour assurer la prĂ©servation des Ă©cosystĂšmes menacĂ©s. Cette derniĂšre idĂ©e n’est pas dans les gĂšnes des formes institutionnelles de l’ESS. Dans la conclusion nous Ă©crivons :  « Ainsi et au total, il s’agit pour les communs d’une maniĂšre d’habiter le monde en rupture avec l’industrialisme et l’extractivisme qui en est le principe moteur. La question de l’écologie est au cƓur des communs et en fonde le principe. Elle est ‘marginale’ ou sans objet pour l’ESS et ses entitĂ©s qui peuvent dĂ©cider – ou non – d’en faire un de ses objets. Â»

 

Vous dites qu’il reste quelques efforts Ă  faire par les fablabs pour devenir de rĂ©els Communs. Il existe de nombreux fablab y compris dans les milieux ruraux, certains plus institutionnalisĂ©s que d’autres. Pour nos lecteurices agissant au sein de fablabs, qu’est-ce qui peut faire qu’un fablab devienne un commun, au niveau local / rĂ©seau des fablabs ?

Matei Gheorghiu : En deux mots, il faut de l’ouverture et de la structure.
Pour dĂ©velopper, il est capital que les fablabs et espaces du faire (lieux oĂč se regroupent des « makers Â» ou « faiseurs Â» pour se rĂ©aliser et rĂ©aliser leurs projets et partager des solutions et des outils) au niveau local trouvent leur place dans l’écosystĂšme de proximitĂ© (ce n’est pas uniquement, ou pas principalement de leur ressort, on sait bien que la plupart manque dĂ©jĂ  de moyens pour subsister). Les fablabs doivent certes ĂȘtre ouverts (ce n’est pas toujours le cas) mais leurs diffĂ©rents partenaires doivent Ă©galement engager de rĂ©elles ressources en contrepartie de ce qu’un outil tel que le fablab (Ă©quipĂ© de machines mais surtout de compĂ©tences et « branchĂ© Â» sur un rĂ©seau mondial) peut leur apporter : une ressourcerie low-tech capable de dĂ©velopper des solutions techniques de maniĂšre frugale et dans un temps trĂšs court, une plateforme de formation et de partage, connectĂ©e aussi bien Ă  des structures similaires qu’à d’autres de nature trĂšs diffĂ©rente (un fablab rural peut ĂȘtre en contact direct avec un fablab universitaire ou mĂ©tropolitain, avec tout ce que ça implique de bĂ©nĂ©fices croisĂ©s), une capacitĂ© d’action fulgurante en cas de crise, comme l’a dĂ©montrĂ© la mobilisation des makers lors du Covid-19, etc.
Les makers doivent donc soutenir le dĂ©veloppement du fablab local et son articulation harmonieuse aux structures de l’environnement, et les responsables de ces structures (publiques et privĂ©es) doivent accepter de confĂ©rer aux fablabs une certaine autonomie et d’intĂ©grer Ă  leurs logiques de fonctionnement ce que leur nature (ouverture, fonctionnement en pair Ă  pair et en rĂ©seau, primautĂ© de l’expĂ©rimentation 
) impose, et pas seulement les cantonner Ă  un rĂŽle de gadget de communication.
Les fablabs et leurs partenaires doivent aussi continuer leur travail de structuration en rĂ©seau, sans lequel ces caractĂ©ristiques avantageuses sont incertaines et prĂ©caires (elles ne reposent que sur une coĂŻncidence et non sur une organisation qui veille Ă  leur maintien et Ă  son caractĂšre Ă©quitable). Pour ce faire, la premiĂšre obligation est de participer Ă  la vie du rĂ©seau (passer une heure par semaine sur le forum, c’est augmenter les chances qu’un besoin ou une question soient pris en charge en mode pair Ă  pair ; participer Ă  la vie dĂ©mocratique du rĂ©seau, c’est s’assurer qu’il maintient son caractĂšre de commun).
Le rĂŽle du niveau RĂ©seau et de ses animateurs est de soutenir le dĂ©veloppement de la communautĂ©, de favoriser le brassage des lieux et des personnes, d’accompagner l’enrichissement d’un capital informationnel commun, dans le respect des principes directeurs qui le constituent : inclusion (soin accordĂ© Ă  l’accueil d’autrui et Ă  l’ensemble de ses « diffĂ©rences Â»), subsidiaritĂ© (prĂ©fĂ©rence initiale pour l’action de proximitĂ© et remontĂ©e si besoin au niveau supĂ©rieur), articulation systĂ©matique Ă  l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral (attention Ă  prendre en considĂ©ration l’ensemble avant la partie), internationalisme (ne pas prĂ©fĂ©rer par exemple une solution 100 % française quand il est plus Ă©vident et efficace de travailler avec le fablab de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre, ou quand la solution vient, par la voie des ondes, de l’autre bout de la terre, mais aussi et surtout Ɠuvrer en se rappelant que les fablabs et leur rĂ©seau sont d’abord et avant tout un outil de paix et de solidaritĂ©).

 

Quelles seraient les clĂ©s pour que les communs de proximitĂ© prennent de l’ampleur dans les prochaines annĂ©es ?

 

Justine : Dans notre conclusion, nous proposons plusieurs pistes, qu’il est possible de consulter. Je retiens personnellement une chose : il est incontournable que les personnes se rĂ©approprient la lĂ©gitimĂ© Ă  s’organiser. Les personnes sont les premiĂšres expertes de leurs besoins et de leur territoire. Mais c’est trĂšs difficile de se sentir capable quand on assĂšne que seules certaines entreprises, ou certaines institutions peuvent avoir la compĂ©tence de prendre les choses en charge, et Ă  leur maniĂšre.

 

Un Ă©norme merci aux diffĂ©rents auteurices pour le temps passĂ© Ă  rĂ©pondre Ă  nos questions !

Khrys’presso du lundi 17 fĂ©vrier 2025

Comme chaque lundi, un coup d’Ɠil dans le rĂ©troviseur pour dĂ©couvrir les informations que vous avez peut-ĂȘtre ratĂ©es la semaine derniĂšre.


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    With a Palestinian coloring book as proof of ‘incitement,’ Israeli police raided East Jerusalem’s world-famous Educational Bookshop and arrested its owners.

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    Massacres, torture, dĂ©molitions, expulsions, dĂ©placement forcĂ©, arrestations arbitraires : les crimes commis en Palestine et en IsraĂ«l Ă  l’encontre de la population palestinienne s’amoncellent et vont s’intensifiant ces derniĂšres annĂ©es, dans la totale impunitĂ© d’un État israĂ©lien qui se radicalise Ă  l’extrĂȘme droite, et dont les dirigeant·es n’hĂ©sitent plus Ă  appeler ouvertement au nettoyage ethnique des Palestinien·nes.

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    Profitant de la visite Ă  Washington du roi de Jordanie, Abdallah II, Donald Trump a confirmĂ© mardi 11 fĂ©vrier sa volontĂ© de s’emparer purement et simplement de Gaza.[
]Abdallah II de Jordanie [
] a exprimĂ© sa « ferme opposition au dĂ©placement de Palestiniens Ă  Gaza et en Cisjordanie Â» occupĂ©e, soulignant qu’il s’agissait d’une « position arabe commune Â». Le mĂȘme jour, s’exprimant devant la Knesset, le Parlement israĂ©lien, Benyamin Netanyahou a lancĂ© : « Vous vouliez le plan pour le jour d’aprĂšs, le voici. Â» De maniĂšre de plus en plus claire, Donald Trump prĂ©pare le terrain pour que la coalition d’extrĂȘme droite au pouvoir puisse mener Ă  bien son projet de grand IsraĂ«l, avec comme premiĂšre Ă©tape un Gaza sans Gazaouis.

Spécial femmes dans le monde

Spécial France

Spécial femmes en France

RIP

  • Mort d’Yvonne Choquet-Bruhat, la premiĂšre femme Ă©lue Ă  l’AcadĂ©mie des sciences (humanite.fr)

    Yvonne Choquet-Bruhat, la premiĂšre femme Ă©lue en 1979 Ă  l’AcadĂ©mie des sciences, est dĂ©cĂ©dĂ©e le 11 fĂ©vrier, Ă  l’ñge de 101 ans. Elle avait Ă©tĂ© accueillie Ă  l’AcadĂ©mie pour sa « contribution fondamentale Ă  la comprĂ©hension mathĂ©matique et physique de la thĂ©orie de la gravitation d’Einstein Â». Ses travaux, situĂ©s Ă  la frontiĂšre des mathĂ©matiques et de la physique, ont ouvert la voie Ă  la comprĂ©hension des ondes gravitationnelles Ă©mises lors de l’effondrement et de la fusion de trous noirs. « Elle a Ă©tĂ© la premiĂšre, en 1952, indique l’Institut, Ă  apporter la preuve mathĂ©matique de l’existence de solutions Ă  l’équation d’Einstein, notamment la premiĂšre preuve rigoureuse qu’elles impliquent la propagation Ă  la vitesse de la lumiĂšre d’ondes gravitationnelles Â».

  • Mort de GeneviĂšve Page, grande comĂ©dienne de thĂ©Ăątre, trop ignorĂ©e du cinĂ©ma français (telerama.fr)

    RepĂ©rĂ©e dans “Fanfan la Tulipe”, aprĂšs-guerre, elle aura ensuite une grande carriĂšre sur les planches. Au cinĂ©ma, les Ă©trangers plus sensibles Ă  son Ă©trangetĂ©, notamment Luis Buñuel, dans “Belle de jour”. GeneviĂšve Page est dĂ©cĂ©dĂ©e ce vendredi 14 fĂ©vrier, Ă  l’ñge de 97 ans.

Spécial médias et pouvoir

Spécial emmerdeurs irresponsables gérant comme des pieds (et à la néolibérale)

SpĂ©cial recul des droits et libertĂ©s, violences policiĂšres, montĂ©e de l’extrĂȘme-droite


Spécial résistances

Spécial outils de résistance

  • The Technology of Computer Destruction (hans.gerwitz.com)

    Techniques for destroying data files and computer installations quickly and permanently are described.This paper is for research purposes only, and is intended to add slightly to the sum total of human knowledge.

  • How to stop Trump’s power grab (vox.com)

    democracy’s defenders need to think of their jobs as buying time for the courts — blocking and delaying everything to prevent him from doing irrevocable harm to the constitutional order before he can be ordered to stop.

Spécial GAFAM et cie

Les autres lectures de la semaine

Les BDs/graphiques/photos de la semaine

Les vidéos/podcasts de la semaine

Les trucs chouettes de la semaine

Retrouvez les revues de web précédentes dans la catégorie Libre Veille du Framablog.

Les articles, commentaires et autres images qui composent ces « Khrys’presso Â» n’engagent que moi (Khrys).

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