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Mastodon, fin de (premiĂšre) partie ?

L’afflux rĂ©cent d’inscriptions sur Mastodon, sous forme de vague inĂ©dite de cette ampleur, a largement retenti dans les mĂ©dias.

Beaucoup se sont penchĂ©s sur le rĂ©seau social fĂ©dĂ©rĂ© avec une curiositĂ© nouvelle, pour expliquer (parfois de façon maladroite ou fragmentaire, mais c’est habituel1) de quoi il retourne aux nombreux « migrants Â» qui ont rĂ©agi vivement Ă  la prise de contrĂŽle de l’oiseau bleu par E. Musk.

L’évĂ©nement, car c’en est un tant les rĂ©seaux sociaux sont devenus un enjeu crucial, a suscitĂ©, et c’est tout Ă  fait sain, beaucoup d’interrogations, mais souvent selon une seule perspective : « Vous venez de l’oiseau qui a du plomb dans l’aile, que pouvez-vous trouver et que devez-vous craindre en vous inscrivant sur Mastodon ? Â». Et en effet cela rĂ©pond plus ou moins Ă  une forte demande.

Cependant il nous est apparu intĂ©ressant  d’adopter le temps d’un article une sorte de contre-champ : « que peuvent espĂ©rer ou redouter les mastonautes (ben oui on peut les appeler ainsi) avec de massives nouvelles arrivĂ©es ? Â»

C’est ce que propose d’analyser Hugh Rundle dans le billet que nous avons traduit ci-dessous. Il connaĂźt bien Mastodon, dont il administre une instance depuis plusieurs annĂ©es. Sa position pourra sembler exagĂ©rĂ©ment pessimiste, car il estime qu’il faudra faire le deuil de Mastodon tel qu’on l’a connu depuis les dĂ©buts du FĂ©diverse. Qui sait ce qu’apporteront les prochains mois Ă  la fĂ©dĂ©ration de serveurs minuscules ou obĂšses qui par leur interconnexion fĂ©dĂšrent des ĂȘtres humains, hors de portĂ©e du capitalisme de surveillance ? Comme d’habitude, les commentaires sont ouverts et modĂ©rĂ©s.

Article original sur le blog de l’auteur : Mastodon’s Eternal September begins

Licence CC BY 4.0

L’éternel septembre de Mastodon commence


par Hugh Rundle

 

Plus personne n’y va. Il y a trop de monde.

Yogi Berra, et alii

Cette fois, on dirait bien que c’est arrivĂ©. Alors que les sites d’information commençaient Ă  annoncer qu’Elon Musk avait finalisĂ© l’achat de Twitter, l’éternel septembre du Fediverse – espĂ©rĂ© et redoutĂ© en proportions Ă©gales par sa base d’utilisateurs existante – a commencĂ©.

Nous avons dĂ©jĂ  connu des vagues de nouvelles arrivĂ©es – la plus rĂ©cente au dĂ©but de cette annĂ©e, lorsque Musk a annoncĂ© son offre d’achat – mais ce qui se passe depuis une semaine est diffĂ©rent, tant par son ampleur que par sa nature. Il est clair qu’une partie non nĂ©gligeable des utilisateurs de Twitter choisissent de se dĂ©sinscrire en masse, et beaucoup ont Ă©tĂ© dirigĂ©s vers Mastodon, le logiciel le plus cĂ©lĂšbre et le plus peuplĂ© du Fediverse.

Deux types de fĂȘtes

À Hobart, Ă  la fin des annĂ©es 1990, il y avait essentiellement trois boĂźtes de nuit. Elles Ă©taient toutes plus ou moins louches, plus ou moins bruyantes, mais les gens y allaient parce que c’était lĂ  que les autres se trouvaient – pour s’amuser avec leurs amis, pour attirer l’attention, pour affirmer leur statut social, etc. Ça, c’est Twitter.

J’avais un ami qui vivait dans une colocation au coin d’un de ces clubs populaires. Il organisait des fĂȘtes Ă  la maison les week-ends. De petites fĂȘtes, juste entre amis avec quelques amis d’amis. Ça, c’est le Fediverse.

DĂ©ferlement

Pour ceux d’entre nous qui utilisent Mastodon depuis un certain temps (j’ai lancĂ© mon propre serveur Mastodon il y a 4 ans), cette semaine a Ă©tĂ© accablante. J’ai pensĂ© Ă  des mĂ©taphores pour essayer de comprendre pourquoi j’ai trouvĂ© cela si bouleversant.

C’est censĂ© ĂȘtre ce que nous voulions, non ? Pourtant, ça ressemble Ă  autre chose. Comme lorsque vous ĂȘtes assis dans un wagon tranquille, discutant doucement avec quelques amis, et qu’une bande entiĂšre de supporters de football monte Ă  la gare de Jolimont aprĂšs la dĂ©faite de leur Ă©quipe. Ils n’ont pas l’habitude de prendre le train et ne connaissent pas le protocole. Ils supposent que tout le monde dans le train Ă©tait au match ou du moins suit le football. Ils se pressent aux portes et se plaignent de la configuration des siĂšges.

Ce n’est pas entiĂšrement la faute des personnes de Twitter. On leur a appris Ă  se comporter d’une certaine maniĂšre. À courir aprĂšs les likes et les retweets. À se mettre en valeur. À performer. Tout ce genre de choses est une malĂ©diction pour la plupart des personnes qui Ă©taient sur Mastodon il y a une semaine. C’est en partie la raison pour laquelle beaucoup sont venues Ă  Mastodon en premier lieu, il y a quelques annĂ©es.

Cela signifie qu’il s’est produit un choc culturel toute la semaine, pendant qu’une Ă©norme dĂ©ferlement de tweetos descendait sur Mastodon par vagues de plus en plus importantes chaque jour. Pour les utilisateurs de Twitter, c’est comme un nouveau monde dĂ©routant, tandis qu’ils font le deuil de leur ancienne vie sur Twitter. Ils se qualifient de « rĂ©fugiĂ©s Â», mais pour les habitants de Mastodon, c’est comme si un bus rempli de touristes de Kontiki venait d’arriver, et qu’ils se baladaient en hurlant et en se plaignant de ne pas savoir comment commander le service d’étage. Nous aussi, nous regrettons le monde que nous sommes en train de perdre.

Viral

Samedi soir, j’ai publiĂ© un billet expliquant deux ou trois choses sur l’histoire de Mastodon concernant la gestion des nƓuds toxiques sur le rĂ©seau. Puis tout s’est emballĂ©. À 22 heures, j’avais verrouillĂ© mon compte pour exiger que les abonnĂ©s soient approuvĂ©s et mis en sourdine tout le fil de discussion que j’avais moi-mĂȘme crĂ©Ă©.

Avant novembre 2022, les utilisateurs de Mastodon avaient l’habitude de dire pour blaguer que vous Ă©tiez « devenu viral Â» si vous obteniez plus de 5 repouets ou Ă©toiles sur un post.

Au cours d’une semaine moyenne, une ou deux personnes pouvaient suivre mon compte. Souvent, personne ne le faisait. Et voilĂ  que mon message recevait des centaines d’interactions. Des milliers. J’ai reçu plus de 250 demandes de suivi depuis lors – tellement que je ne peux pas supporter de les regarder, et je n’ai aucun critĂšre pour juger qui accepter ou rejeter. En dĂ©but de semaine, je me suis rendu compte que certaines personnes avaient crosspostĂ© mon billet sur le Mastodon sur Twitter. Quelqu’un d’autre en avait publiĂ© une capture d’écran sur Twitter.

Personne n’a pensĂ© Ă  me demander si je le voulais.

Pour les utilisateurs d’applications d’entreprise comme Twitter ou Instagram, cela peut ressembler Ă  de la vantardise. Le but n’est-il pas de « devenir viral Â» et d’obtenir un grand nombre d’abonnĂ©s ? Mais pour moi, c’était autre chose. J’ai eu du mal Ă  comprendre ce que je ressentais, ou Ă  trouver le mot pour le dĂ©crire. J’ai finalement rĂ©alisĂ© lundi que le mot que je cherchais Ă©tait “traumatique”.

En octobre, j’avais des contacts rĂ©guliers avec une douzaine de personnes par semaine sur Mastodon, sur 4 ou 5 serveurs diffĂ©rents. Soudain, le fait que des centaines de personnes demandent (ou non) Ă  se joindre Ă  ces conversations sans s’ĂȘtre acclimatĂ©es aux normes sociales a Ă©tĂ© ressenti comme une violation, une agression. Je sais que je ne suis pas le seul Ă  avoir ressenti cela.

Le fait que tous les administrateurs de serveurs Mastodon que je connais, y compris moi-mĂȘme, aient Ă©tĂ© soudainement confrontĂ©s Ă  un dĂ©luge de nouveaux inscrits, de demandes d’inscription (s’ils n’avaient pas d’inscription ouverte), puis aux inĂ©vitables surcharges des serveurs, n’a probablement pas aidĂ©. Aus.social a cĂ©dĂ© sous la pression, se mettant hors ligne pendant plusieurs heures alors que l’administrateur essayait dĂ©sespĂ©rĂ©ment de reconfigurer les choses et de mettre Ă  niveau le matĂ©riel. Chinwag a fermĂ© temporairement les inscriptions. MĂȘme l’instance phare mastodon.social publiait des messages plusieurs heures aprĂšs leur envoi, les messages Ă©tant crĂ©Ă©s plus vite qu’ils ne pouvaient ĂȘtre envoyĂ©s. J’observais nerveusement le stockage des fichiers sur ausglam.space en me demandant si j’arriverais Ă  la fin du week-end avant que le disque dur ne soit plein, et je commençais Ă  rĂ©diger de nouvelles rĂšgles et conditions d’utilisation pour le serveur afin de rendre explicites des choses que « tout le monde savait Â» implicitement parce que nous pouvions auparavant acculturer les gens un par un.

Consentement

Jusqu’à cette semaine, je n’avais pas vraiment compris – vraiment apprĂ©ciĂ© – Ă  quel point les systĂšmes de publication des entreprises orientent le comportement des gens. Twitter encourage une attitude trĂšs extractive de la part de tous ceux qu’il touche. Les personnes qui ont republiĂ© mes articles sur Mastodon sur Twitter n’ont pas pensĂ© Ă  me demander si j’étais d’accord pour qu’ils le fassent. Les bibliothĂ©caires qui s’interrogent bruyamment sur la maniĂšre dont ce “nouvel” environnement de mĂ©dias sociaux pourrait ĂȘtre systĂ©matiquement archivĂ© n’ont demandĂ© Ă  personne s’ils souhaitaient que leurs pouets sur le Fediverse soient capturĂ©s et stockĂ©s par les institutions gouvernementales. Les universitaires qui rĂ©flĂ©chissent avec enthousiasme Ă  la maniĂšre de reproduire leurs projets de recherche sur Twitter sur un nouveau corpus de pouets “Mastodon” n’ont pas pensĂ© Ă  se demander si nous voulions ĂȘtre Ă©tudiĂ©s par eux. Les personnes crĂ©ant, publiant et demandant des listes publiques de noms d’utilisateurs Mastodon pour certaines catĂ©gories de personnes (journalistes, universitaires dans un domaine particulier, activistes climatiques
) ne semblaient pas avoir vĂ©rifiĂ© si certaines de ces personnes se sentait en sĂ©curitĂ© pour figurer sur une liste publique. Ils ne semblent pas avoir pris en compte le fait qu’il existe des noms pour le type de personne qui Ă©tablit des listes afin que d’autres puissent surveiller leurs communications. Et ce ne sont pas des noms sympathiques.

Les outils, les protocoles et la culture du Fediverse ont Ă©tĂ© construits par des fĂ©ministes trans et queer. Ces personnes avaient dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  se sentir mises Ă  l’écart de leur propre projet quand des personnes comme moi ont commencĂ© Ă  y apparaĂźtre il y a quelques annĂ©es. Ce n’est pas la premiĂšre fois que les utilisateurs de Fediverse ont dĂ» faire face Ă  un changement d’état significatif et Ă  un sentiment de perte. NĂ©anmoins, les principes de base ont Ă©tĂ© maintenus jusqu’à prĂ©sent : la culture et les systĂšmes techniques ont Ă©tĂ© dĂ©libĂ©rĂ©ment conçus sur des principes de consentement, d’organisation et de sĂ©curitĂ© communautaires. Bien qu’il y ait certainement des amĂ©liorations Ă  apporter Ă  Mastodon en termes d’outils de modĂ©ration et de contrĂŽle plus fin des publications, elles sont en gĂ©nĂ©ral nettement supĂ©rieures Ă  l’expĂ©rience de Twitter. Il n’est guĂšre surprenant que les personnes qui ont Ă©tĂ© la cible de trolls fascistes pendant la plus grande partie de leur vie aient mis en place des protections contre une attention non dĂ©sirĂ©e lorsqu’elles ont crĂ©Ă© une nouvelle boĂźte Ă  outils pour mĂ©dias sociaux. Ce sont ces mĂȘmes outils et paramĂštres qui donnent beaucoup plus d’autonomie aux utilisateurs qui, selon les experts, rendent Mastodon « trop compliquĂ© Â».

Si les personnes qui ont construit le Fediverse cherchaient gĂ©nĂ©ralement Ă  protĂ©ger les utilisateurs, les plateformes d’entreprise comme Twitter cherchent Ă  contrĂŽler leurs utilisateurs. Twitter revendique la juridiction sur tout le « contenu Â» de la plateforme. Les plaintes les plus vives Ă  ce sujet proviennent de personnes qui veulent publier des choses horribles et qui sont tristes lorsque la bureaucratie de Twitter finit, parfois, par leur dire qu’elles n’y sont pas autorisĂ©es. Le vrai problĂšme de cet arrangement, cependant, est qu’il modifie ce que les gens pensent du consentement et du contrĂŽle de nos propres voix. Les universitaires et les publicitaires qui souhaitent Ă©tudier les propos, les graphiques sociaux et les donnĂ©es dĂ©mographiques des utilisateurs de Twitter n’ont qu’à demander la permission Ă  la sociĂ©tĂ© Twitter. Ils peuvent prĂ©tendre que, lĂ©galement, Twitter a le droit de faire ce qu’il veut de ces donnĂ©es et que, Ă©thiquement, les utilisateurs ont donnĂ© leur accord pour que ces donnĂ©es soient utilisĂ©es de quelque maniĂšre que ce soit lorsqu’ils ont cochĂ© la case « J’accepte Â» des conditions de service. Il s’agit bien sĂ»r d’une idiotie complĂšte (les Condition GĂ©nĂ©rales d’Utilisation sont impĂ©nĂ©trables, changent sur un coup de tĂȘte, et le dĂ©sĂ©quilibre des pouvoirs est Ă©norme), mais c’est pratique. Les chercheurs se convainquent donc qu’ils y croient, ou bien ils s’en fichent tout simplement.

Cette attitude a Ă©voluĂ© avec le nouvel afflux. On proclame haut et fort que les avertissements de contenu sont de la censure, que les fonctionnalitĂ©s qui ont Ă©tĂ© dĂ©libĂ©rĂ©ment non mises en Ɠuvre pour des raisons de sĂ©curitĂ© de la communautĂ© sont « manquantes Â» ou « cassĂ©es Â», et que les serveurs gĂ©rĂ©s par des bĂ©nĂ©voles qui contrĂŽlent qui ils autorisent et dans quelles conditions sont « excluants Â». Aucune considĂ©ration n’est donnĂ©e Ă  la raison pour laquelle les normes et les possibilitĂ©s de Mastodon et du Fediverse plus large existent, et si l’acteur contre lequel elles sont conçues pour se protĂ©ger pourrait ĂȘtre vous. Les gens de Twitter croient au mĂȘme fantasme de « place publique Â» que la personne qu’ils sont censĂ©s fuir. Comme les EuropĂ©ens du quatorziĂšme siĂšcle, ils apportent la contagion avec eux lorsqu’ils fuient.

Anarchisme

L’ironie de tout cela est que mon « fil de discussion viral Â» Ă©tait largement consacrĂ© Ă  la nature anarchiste et consensuelle du Fediverse. Beaucoup de nouveaux arrivants ont vu trĂšs vite que les administrateurs de leurs serveurs se battaient hĂ©roĂŻquement pour que tout fonctionne, et ont donnĂ© de l’argent ou se sont inscrits sur un compte Patreon pour s’assurer que les serveurs puissent continuer Ă  fonctionner ou ĂȘtre mis Ă  niveau pour faire face Ă  la charge. Les administrateurs se sont envoyĂ©s des messages de soutien privĂ©s et publics, partageant des conseils et des sentiments de solidaritĂ©. Les anciens partageaient des #FediTips pour aider Ă  orienter les comportements dans une direction positive. Il s’agit, bien sĂ»r, d’entraide.

C’est trĂšs excitant de voir autant de personnes expĂ©rimenter des outils sociaux en ligne anarchistes. Les personnes intelligentes qui ont conçu ActivityPub et d’autres protocoles et outils Fediverse l’ont fait de maniĂšre Ă  Ă©chapper Ă  la prĂ©dation monopolistique. Le logiciel est universellement libre et open source, mais les protocoles et les normes sont Ă©galement ouverts et extensibles. Alors que beaucoup seront heureux d’essayer de reproduire ce qu’ils connaissent de Twitter – une sorte de combinaison de LinkedIn et d’Instagram, avec les 4chan et #auspol toujours menaçants – d’autres exploreront de nouvelles façons de communiquer et de collaborer. Nous sommes, aprĂšs tout, des crĂ©atures sociales. Je suis surpris de constater que je suis devenu un contributeur rĂ©gulier (comme dans « contributeur au code Â» đŸ˜Č) Ă  Bookwyrm, un outil de lecture sociale (pensez Ă  GoodReads) construit sur le protocole ActivityPub utilisĂ© par Mastodon. Ce n’est qu’une des nombreuses applications et idĂ©es dans le Fediverse Ă©largi. D’autres viendront, qui ne seront plus simplement des « X pour Fedi Â» mais plutĂŽt de toutes nouvelles idĂ©es. Alors qu’il existe dĂ©jĂ  des services commerciaux utilisant des systĂšmes basĂ©s sur ActivityPub, une grande partie des nouvelles applications seront probablement construites et exploitĂ©es sur la mĂȘme base d’entraide et de volontariat qui caractĂ©rise actuellement la grande majoritĂ© du Fediverse.

Chagrin

Beaucoup de personnes ont Ă©tĂ© enthousiasmĂ©es par ce qui s’est passĂ© cette semaine. Les nouveaux arrivants ont vu les possibilitĂ©s du logiciel social fĂ©dĂ©rĂ©. Les anciens ont vu les possibilitĂ©s de la masse critique.

Mais il est important que ce ne soit pas la seule chose qu’on retienne du dĂ©but de novembre 2022. Mastodon et le reste du Fediverse peuvent ĂȘtre trĂšs nouveaux pour ceux qui sont arrivĂ©s cette semaine, mais certaines personnes Ɠuvrent et jouent dans le Fediverse depuis presque dix ans. Il existait dĂ©jĂ  des communautĂ©s sur le Fediverse, et elles ont brusquement changĂ© pour toujours.

J’ai Ă©tĂ© un utilisateur relativement prĂ©coce de Twitter, tout comme j’ai Ă©tĂ© un utilisateur relativement prĂ©coce de Mastodon. J’ai rencontrĂ© certains de mes meilleurs amis grĂące Ă  Twitter, qui a contribuĂ© Ă  façonner mes opportunitĂ©s de carriĂšre. Je comprends donc et je compatis avec ceux qui ont fait le deuil de leur expĂ©rience sur Twitter – une vie qu’ils savent dĂ©sormais terminĂ©e. Mais Twitter s’est lentement dĂ©gradĂ© depuis des annĂ©es – j’ai moi-mĂȘme traversĂ© ce processus de deuil il y a quelques annĂ©es et, franchement, je ne comprends pas vraiment ce qui est si diffĂ©rent maintenant par rapport Ă  il y a deux semaines.

Il y a un autre groupe, plus restreint, de personnes qui pleurent une expĂ©rience des mĂ©dias sociaux qui a Ă©tĂ© dĂ©truite cette semaine – les personnes qui Ă©taient actives sur Mastodon et plus largement le Fediverse, avant novembre 2022. La boĂźte de nuit a un nouveau propriĂ©taire impĂ©tueux, et la piste de danse s’est vidĂ©e. Les gens affluent vers la fĂȘte tranquille du coin, cocktails Ă  la main, demandant que l’on monte le volume de la musique, mettent de la boue sur le tapis, et crient par-dessus la conversation tranquille.

Nous avons tous perdu quelque chose cette semaine. Il est normal d’en faire le deuil.

Le FĂ©divers est tellement plus grand que Mastodon

Mastodon fait partie du FĂ©divers. Tous les serveurs Mastodon se parlent ainsi entre eux mais ils ne composent qu’une toute petite partie de cet Ă©cosystĂšme qui comporte de nombreux autres services :

 

Tous ces rĂ©seaux sociaux, tous leurs contenus, tous leurs utilisateurs sont connectĂ©s entre eux sans qu’aucun intermĂ©diaire ne soit impliquĂ©. Et ça c’est grand.

 

Avec toute l’effervescence actuelle autour de Twitter, Mastodon est aujourd’hui n°1 des tendances Twitter en France. À nouveau.

C’est donc le moment d’écrire un article sur Mastodon, Castopod et le FĂ©divers. Castopod est connectĂ© Ă  Mastodon depuis avril 2021 (lire « Votre podcast est votre propre rĂ©seau social Â» et « Vers le FĂ©divers et au-delĂ  ! Â».)

Interest-over-time_Mastodon (Source : Google Trends)

La premiĂšre fois que nous avons Ă©tĂ© tĂ©moins d’un tel enthousiasme pour Mastodon, c’était lorsque nous l’avons vu Ă©merger en 2017. Beaucoup s’y sont crĂ©Ă© un compte Ă  l’époque, y voyant un refuge contre tout ce que l’on reprochait Ă  Twitter. Depuis, nombreux sont restĂ©s, certains sont partis. Mais au final, il n’a pas remplacĂ© Twitter. Et comme il ne le remplacera probablement pas cette fois non plus, mettons tout de suite les choses au clair : Mastodon n’est pas l’alternative ultime Ă  Twitter.

NĂ©anmoins, ce que nous pouvons lire ces jours-ci Ă  propos de Mastodon – que ce soit dans un article, un fil de discussion ou un article de blog – part gĂ©nĂ©ralement du principe que Mastodon vise Ă  remplacer Twitter, et 9 fois sur 10, le propos tombe dans l’une de ces deux catĂ©gories :

#1 “Mastodon est notre Sauveur, quittez Twitter sur le champs et rejoignez immĂ©diatement Mastodon et vous connaĂźtrez alors le Bonheur Ă©ternel ! 😍”

ou bien


#2 “Mastodon c’est tout pourri, c’est super compliquĂ© et les messages privĂ©s ne sont pas chiffrĂ©s de bout en bout et les admins ont le pouvoir de vous bannir quand ils le veulent et ils vont manger vos enfants ! 💀”

Alerte divulgĂąchage : Ces deux dĂ©clarations sont un tantinet exagĂ©rĂ©es et tout autant inexactes l’une que l’autre.

Mastodon est un outil de microblogage, comme Twitter, mais la comparaison pourrait s’arrĂȘter lĂ .

Twitter est une propriĂ©tĂ© privĂ©e. Lorsque vous crĂ©ez un compte sur Twitter, vous vous engagez Ă  respecter les CGU de son propriĂ©taire. Si vous ne les acceptez pas, vous pouvez – et vous devriez – partir. Mais Twitter est aussi une plate-forme fermĂ©e : rien n’entre, rien ne sort.


(TirĂ© de « Comment le podcast sauvera le Web ouvert Â»)

De l’autre cĂŽtĂ©, Mastodon est un logiciel. Il n’y a pas un serveur Mastodon. Il y a plein d’instances. Chacune de ces instances appartient Ă©galement Ă  quelqu’un — cette personne pourrait ĂȘtre vous — qui a installĂ© le logiciel Mastodon, l’exĂ©cute et paie les factures du serveur. Comme sur Twitter, lorsque vous crĂ©ez un compte sur un serveur Mastodon (ou instance Mastodon), vous vous engagez Ă  respecter les CGU de son propriĂ©taire. Encore une fois, si vous ne les acceptez pas, vous pouvez – et vous devriez – partir.

Mais la grande diffĂ©rence est que tandis que Twitter est une plate-forme fermĂ©e, Mastodon est une plate-forme ouverte du FĂ©divers : tout peut entrer dedans, tout peut en sortir. Tous les serveurs Mastodon peuvent se connecter entre eux. Tous les serveurs Mastodon peuvent se connecter Ă  n’importe quel serveur du FĂ©divers.

(TirĂ© de « Comment le podcast sauvera le Web ouvert Â»)

Vous voyez la diffĂ©rence ?

Si vous ĂȘtes banni de Twitter, c’est la fin de la partie. Si vous ĂȘtes banni d’une instance de Mastodon, vous pouvez en rejoindre une autre. Ou vous pouvez lancer votre propre instance avec vos propres rĂšgles.

Pour autant, avoir votre propre instance Mastodon privĂ©e ne signifie pas que vous serez seul. Comme Mastodon est fĂ©dĂ©rĂ©, chaque utilisateur de chaque serveur Mastodon pourra interagir avec chaque utilisateur de toutes les autres instances. Bien sĂ»r, en tant qu’utilisateur ou administrateur, vous pouvez bloquer qui vous voulez. Ce choix vous appartient.

La nature ouverte du Fédivers, son interopérabilité, vous donne le pouvoir de comparer, de sélectionner et de choisir. Cela vous permet de quitter un service qui ne répondrait pas à vos critÚres.

Lorsque vous avez besoin de dentifrice, vous devez choisir celui que vous allez mettre dans votre bouche. Il en va de mĂȘme pour le FĂ©divers : non seulement vous avez le pouvoir de choisir une instance, mais vous devez en choisir une.
Les Ă©cosystĂšmes que les GAFAM bĂątissent sont comme l’Europe de l’Est des annĂ©es 80 : l’absence de choix peut ĂȘtre rassurante mais elle dĂ©note surtout une absence de libertĂ©.

On se prive aussi de conditions loyales de concurrence. Des lois visant Ă  empĂȘcher les monopoles ont Ă©tĂ© mises en place au XXe siĂšcle. Pourquoi n’applique-t-on pas la mĂȘme logique au monde des plateformes ?

(De la Tribune « Il est urgent de reprendre le contrĂŽle sur nos plateformes numĂ©riques Â»)

Alors quelle instance choisir pour crĂ©er un compte ? Je n’en ai aucune idĂ©e. Selon votre pays, votre langue, vos centres d’intĂ©rĂȘt, et caetera, vous devriez trouver celle qui est faite pour vous. Cela nĂ©cessite un peu de recherche de votre part. joinmastodon.org/fr/servers peut ĂȘtre un bon endroit pour commencer la quĂȘte.

Notez que vous pouvez Ă©galement avoir plusieurs comptes sur diffĂ©rentes instances. Cela peut ĂȘtre utile si vous avez plusieurs centres d’intĂ©rĂȘt, parlez plusieurs langues
 L’expĂ©rience en sera meilleure pour vous et pour vos abonnĂ©s. Par exemple, j’écris principalement en Anglais Ă  propos de Podcasting 2.0 depuis mon compte @benjaminbellamy@podcastindex.social, alors que j’écris principalement en Français Ă  propos d’open-source depuis mon autre compte @benjaminbellamy@framapiaf.org. Tout ce qui concerne Castopod est postĂ© depuis notre propre instance : @castopod@podlibre.social. Ainsi personne ne peut bannir Castopod de Mastodon. (De la mĂȘme maniĂšre que toutes les entreprises ont leur propre nom de domaine pour leur e-mail, elles devraient avoir leur propre instance. Ou alors cela revient Ă  utiliser hotmail.com pour tous ses employĂ©s.)

Si vous utilisez une application mobile, telle que Fedilab, il y a de fortes chances que vous puissiez vous connecter Ă  plusieurs comptes en mĂȘme temps.

Mais le vĂ©ritable avantage du FĂ©divers est l’interopĂ©rabilitĂ© totale entre des rĂ©seaux sociaux hĂ©tĂ©rogĂšnes. Lorsque vous ĂȘtes sur Mastodon, vous pouvez lire les posts de vos voisins et des voisins de vos voisins, mais surtout vous pourrez voir, entendre, toucher, sentir ou goĂ»ter (pourquoi pas ?) des contenus provenant de plates-formes extĂ©rieures Ă  Mastodon.

Lorsque vous publiez un tweet avec un lien vers une vidĂ©o que vous avez mise sur Youtube, tous les likes, RT ou commentaires resteront sur Twitter et sur Twitter uniquement. Si Twitter supprime votre compte Twitter, toutes ces interactions seront perdues. Tout ces contenus ne vous appartiennent pas : il appartiennent Ă  Twitter. Twitter fournit son audience. Ce n’est pas la vĂŽtre.

Sur le FĂ©divers, les choses sont totalement diffĂ©rentes : si vous postez une vidĂ©o sur Peertube, cette vidĂ©o apparaĂźtra Ă©galement sur Mastodon, et tous les likes, RT ou commentaires faits sur Mastodon iront Ă©galement sur votre instance Peertube. Mastodon ne fournit pas l’audience, il apporte juste la connexion. Par consĂ©quent, votre audience est vraiment la vĂŽtre.

Revenons-en au podcasting, c’est la mĂȘme chose : si votre podcast est hĂ©bergĂ© sur Anchor et que vous demandez Ă  votre public de poster des commentaires sur Apple Podcasts, ces commentaires appartiennent Ă  Apple, pas Ă  vous. Si Apple dĂ©cide de dĂ©-rĂ©fĂ©rencer votre podcast, vous perdrez tout contact avec votre audience et tous les commentaires qui y avaient Ă©tĂ© postĂ©s seront perdus.
En revanche, si votre podcast est hĂ©bergĂ© sur Castopod et que vous demandez Ă  votre audience de poster des commentaires sur Mastodon (ou n’importe quel autre rĂ©seau social du FĂ©divers), ces commentaires se retrouveront sur votre serveur et n’appartiendront Ă  aucun intermĂ©diaire. Personne ne pourra couper votre contenu de votre audience.

Le mĂȘme mĂ©canisme s’applique Ă  tous les formats de contenus : Pleroma (microblogage), Peertube (vidĂ©os), Pixelfed (photographies), Funkwhale (musiques), Mobilizon (Ă©vĂ©nements), WriteFreely (blogging), BookWyrm (critiques littĂ©raires), Castopod (podcasts)


De le mĂȘme maniĂšre que vous pouvez avoir un compte pour chaque usage (Twitter, Instagram, Soundcloud, Youtube
) vous pouvez avoir un compte sur chacune de ces plateformes, toutes connectĂ©es les unes aux autres. (Et gardez Ă  l’esprit que chacune d’elles a plusieurs instances.)

@axbom@social.xbm.se a dessinĂ© un trĂšs bel arbre pour reprĂ©senter le FĂ©divers : fediverse-branches-axbom-12-CC-BY-SA (axbom.com/fediverse)

Alors devriez-vous envisager d’aller faire un tour sur le FĂ©divers dĂšs maintenant ?
Si vous entendez garder le contrÎle sur les contenus que vous créez, assurément oui.

Photo par Pixabay.

 

English version of this article : The Fediverse is so much bigger than Mastodon

Edit du 18/11/2022 : Ajout de Pleroma

Contra Chrome : une BD dĂ©capante maintenant en version française

Il y a loin de la promotion du navigateur Chrome Ă  ses dĂ©buts, un outil cool au service des internautes, au constat de ce qu’il est devenu, une plateforme de prĂ©dation de Google, c’est ce que permet de mesurer la bande dessinĂ©e de Leah,

Contra Chrome est un vĂ©ritable remix de la BD promotionnelle originale (lien vers le document sur google.com) que Leah Elliott s’est Ă©vertuĂ©e Ă  dĂ©tourner pour exposer la vĂ©ritable nature de ce navigateur qui a conquis une hĂ©gĂ©monie au point d’imposer ses rĂšgles au Web.

Nous avons trouvé malicieux et assez efficace son travail qui a consisté à conserver les images en leur donnant par de nouveaux textes un sens satirique et pédagogique pour démontrer la toxicité de Google Chrome.

La traduction qui est aujourd’hui disponible a Ă©tĂ© effectuĂ©e par les bĂ©nĂ©voles de Framalang et par Calimero (qui a multipliĂ© sans relĂąche les ultimes rĂ©visions). Voici en mĂȘme temps que l’ouvrage, les rĂ©ponses que Leah a aimablement acceptĂ© de faire Ă  nos questions.

 

Bonjour, peux-tu te présenter briÚvement pour nos lecteurs et lectrices

Je m’appelle Leah et je suis autrice de bandes dessinĂ©es et artiste. J’ai une formation en art et en communication, et je n’ai jamais travaillĂ© dans l’industrie technologique.

Est-ce que tu te considĂšres comme une militante pour la prĂ©servation de la vie privĂ©e ?

Eh bien, le militantisme en matiĂšre de vie privĂ©e peut prendre de nombreuses formes. Parfois, c’est ĂȘtre lanceur d’alerte en fuitant des rĂ©vĂ©lations, parfois c’est une bande dessinĂ©e, ou la simple installation d’une extension de navigateur comme Snowflake, avec laquelle vous pouvez donner aux dissidents des États totalitaires un accĂšs anonyme Ă  un internet non censurĂ©.

Dans ce dernier sens, j’espĂšre avoir Ă©tĂ© une militante avant de crĂ©er Contra Chrome, et j’espĂšre l’ĂȘtre encore Ă  l’avenir.

Comment t’es venue l’idĂ©e initiale de rĂ©aliser Contra Chrome ?

Ça s’est fait progressivement.

Lorsque la bande dessinĂ©e Chrome de Scott McCloud est sortie en 2008, je n’avais qu’une trĂšs vague idĂ©e du fonctionnement d’Internet et de la façon dont les entreprises rĂ©coltent et vendent mes donnĂ©es. Je me figurais essentiellement que je pouvais me cacher dans ce vaste chaos. Je pensais qu’ils rĂ©coltaient tellement de donnĂ©es alĂ©atoires dans le monde entier qu’ils ne pouvaient pas espĂ©rer me trouver, moi petite aiguille dans cette botte de foin planĂ©taire.

Et puis les rĂ©vĂ©lations de Snowden ont Ă©clatĂ©, et il a dit : « Ne vous y trompez pas Â», en dĂ©voilant tous les ignobles programmes de surveillance de masse. C’est alors que j’ai compris qu’ils ne se contenteraient pas de moissonner le foin, mais aussi des aiguilles.

Depuis, j’ai essayĂ© de m’éduquer et d’adopter de meilleurs outils, dĂ©couvrant au passage des logiciels libres et open source respectueux de la vie privĂ©e, dont certains des excellents services proposĂ©s par Framasoft.

Lorsque j’ai retrouvĂ© la bande dessinĂ©e de McCloud quelque temps aprĂšs les rĂ©vĂ©lations de Snowden, j’ai soudain rĂ©alisĂ© qu’il s’agissait d’un vĂ©ritable trĂ©sor, il ne manquait que quelques pages


Qu’est-ce qui t’a motivĂ©e, Ă  partir de ce moment ?

L’indignation, principalement, et le besoin de faire quelque chose contre un statu quo scandaleux. Il y a un dĂ©calage tellement affreux entre la sociĂ©tĂ© que nous nous efforçons d’ĂȘtre, fondĂ©e sur des valeurs et les droits de l’homme, et les Ă©normes structures d’entreprises barbares comme Google, qui rĂ©coltent agressivement des masses gigantesques de donnĂ©es personnelles sans jamais se soucier d’obtenir le consentement Ă©clairĂ© de l’utilisateur, sans aucune conscience de leurs responsabilitĂ©s sur les retombĂ©es individuelles ou sociĂ©tales, et sans aucun Ă©gard pour les consĂ©quences que cela a sur le processus dĂ©mocratique lui-mĂȘme.

En lisant Shoshana Zuboff, j’ai vu comment ce viol massif de donnĂ©es touche Ă  la racine de la libertĂ© personnelle de chacun de se forger sa propre opinion politique, et comment il renforce ainsi les rĂ©gimes et les modes de pensĂ©e autoritaires.

Trop de gens n’ont aucune idĂ©e de ce qui est activĂ© en continu 24 heures sur 24 au sein de leur propre maisons intelligente et sur les tĂ©lĂ©phones de leurs enfants, et je voulais contribuer Ă  changer ça.

Certains aspects de la surveillance via le navigateur Chrome sont faciles Ă  deviner, cependant ta BD va plus en profondeur et rĂ©vĂšle la chronologie qui va des promesses rassurantes du lancement Ă  la situation actuelle qui les trahit. Est-ce que tu as bĂ©nĂ©ficiĂ© d’aide de la part de la communautĂ© des dĂ©fenseurs de la vie privĂ©e sur certains aspects ou bien as-tu menĂ© seule ton enquĂȘte ?

Comme on peut le voir dans les nombreuses annotations Ă  la fin de la bande dessinĂ©e, il s’agit d’un Ă©norme effort collectif. En fin de compte, je n’ai fait que rassembler et organiser les conclusions de tous ces militants, chercheurs et journalistes. J’ai Ă©galement rencontrĂ© certains d’entre eux en personne, notamment des experts reconnus qui ont menĂ© des recherches universitaires sur Google pendant de nombreuses annĂ©es. Je leur suis trĂšs reconnaissante du temps qu’ils ont consacrĂ© Ă  ma bande dessinĂ©e, qui n’aurait jamais existĂ© sans cette communautĂ© dynamique.

Pourquoi avoir choisi un « remix Â» ou plutĂŽt un dĂ©tournement de la BD promotionnelle, plutĂŽt que de crĂ©er une bande dessinĂ©e personnelle avec les mĂȘmes objectifs ?

En relisant la BD pro-Google de McCloud, j’ai constatĂ© que, comme dans toute bonne bande dessinĂ©e, les images et le texte ne racontaient pas exactement la mĂȘme histoire. Alors que le texte vantait les fonctionnalitĂ©s du navigateur comme un bonimenteur sur le marchĂ©, certaines images me murmuraient Ă  l’oreille qu’il existait un monde derriĂšre la fenĂȘtre du navigateur, oĂč le contenu du cerveau des utilisateurs Ă©tait transfĂ©rĂ© dans d’immenses nuages, leur comportement analysĂ© par des rouages inquiĂ©tants tandis que des Ă©trangers les observaient Ă  travers un miroir sans tain.

Pour rendre ces murmures plus audibles, il me suffisait de rĂ©arranger certaines cases et bulles, un peu comme un puzzle Ă  piĂšces mobiles. Lorsque les Ă©lĂ©ments se sont finalement mis en place un jour, ils se sont mis Ă  parler d’une voix trĂšs claire et concise, et ont rĂ©vĂ©lĂ© beaucoup plus de choses sur Chrome que l’original.

Lawrence Lessig a expliquĂ© un jour que, tout comme les essais critiques commentent les textes qu’ils citent, les Ɠuvres de remixage commentent le matĂ©riel qu’elles utilisent. Dans mon cas, la BD originale de Chrome expliquait prĂ©tendument le fonctionnement de Chrome, et j’ai transformĂ© ce matĂ©riel en une BD qui rend compte de son vĂ©ritable fonctionnement.

Est-ce que tu as enregistrĂ© des rĂ©actions du cĂŽtĂ© de l’équipe de dĂ©veloppement de Chrome ? Ou du cĂŽtĂ© de Scott Mc Cloud, l’auteur de la BD originale ?

Non, c’est le silence radio. Du cĂŽtĂ© de l’entreprise, il semble qu’il y ait eu quelques opĂ©rations de nettoyage Ă  la Voldemort : Des employĂ©s de Google sur Reddit et Twitter, se sont conseillĂ© mutuellement de ne pas crĂ©er de liens vers le site, de ne pas y rĂ©agir dans les fils de discussion publics, exigeant mĂȘme parfois que les tweets contenant des images soient retirĂ©s.

Quant Ă  Scott, rien non plus jusqu’à prĂ©sent, et j’ai la mĂȘme curiositĂ© que vous.

Ton travail a suscitĂ© beaucoup d’intĂ©rĂȘt dans diverses communautĂ©s, de sorte que les traductions plusieurs langues sont maintenant disponibles (anglais, allemand, français et d’autres Ă  venir
). Tu t’attendais Ă  un tel succĂšs ?

Absolument pas. Le jour oĂč je l’ai mis en ligne, il n’y a eu aucune rĂ©action de qui que ce soit, et je me souviens avoir pensĂ© : « bah, tu t’attendais Ă  quoi d’autre, de toutes façons ? Â». Je n’aurais jamais imaginĂ© le raz-de-marĂ©e qui a suivi. Tant de personnes proposant des traductions, qui s’organisaient, tissaient des liens. Et tous ces messages de remerciement et de soutien, certaines personnes discutent de ma BD dans les Ă©coles et les universitĂ©s, d’autres l’impriment et la placent dans des espaces publics. Ça fait vraiment plaisir de voir tout ça.

Il y a une sorte de rĂ©confort Ă©trange dans le fait que tant d’ĂȘtres humains diffĂ©rents, de tous horizons et de tous les coins de la planĂšte, partagent ma tristesse et mon horreur face au systĂšme du capitalisme de surveillance. Cette tristesse collective ne devrait pas me rendre heureuse, et pourtant elle me donne le courage de penser Ă  un avenir trĂšs diffĂ©rent.

Quel navigateur utilises-tu au lieu de Chrome ? Lequel recommanderais-tu aux webnautes soucieux de prĂ©server leur vie privĂ©e ?

Je suis peut-ĂȘtre allĂ©e un peu loin dĂ©sormais, mais je pratique ce que je prĂȘche dans la BD : pour 95 % de ma navigation, j’utilise simplement le navigateur Tor. Et lorsque Tor est bloquĂ© ou lorsqu’une page ne fonctionne pas correctement, j’utilise Firefox avec quelques modifications et extensions pour amĂ©liorer la confidentialitĂ©.

Donc gĂ©nĂ©ralement, que je cherche des recettes de muffins, que je vĂ©rifie la mĂ©tĂ©o ou que je lise les nouvelles, c’est toujours avec Tor. Parce que j’ai l’impression que le navigateur Tor ne peut prendre toute sa valeur que si suffisamment de personnes l’utilisent en mĂȘme temps, pour qu’un brouillard suffisamment grand de non-sens triviaux entoure et protĂšge les personnes vulnĂ©rables dont la sĂ©curitĂ© dĂ©pend actuellement de son utilisation.

Pour moi, c’est donc une sorte de devoir civique en tant que citoyenne de la Terre. De plus, je peux parcourir mes recettes de muffins en ayant la certitude qu’il ne s’agit que d’un navigateur et non d’un miroir sans tain.

Merci Leah et Ă  bientĂŽt peut-ĂȘtre !


Cliquez sur l’image ci-dessous pour accĂ©der Ă  la version française de Contra chrome

 

Écosocialisme numĂ©rique : une alternative aux big tech ?

Je vous propose la traduction, d’abord publiĂ©e sur mon blog avec l’aimable autorisation de son auteur Michael Kwet, d’un essai sur lequel je suis rĂ©cemment tombĂ©. Je pense qu’il mĂ©rite toute notre attention, car il pose non seulement un constat politique dĂ©taillĂ© et sourcĂ© sur le capitalisme numĂ©rique, mais il lui oppose aussi une vĂ©ritable alternative.

D’accord ou pas d’accord, le fait d’avoir ce genre d’alternative est salutaire. Car si la politique, c’est la capacitĂ© Ă  faire des choix, alors nous avons besoin d’avoir plusieurs alternatives entre lesquelles choisir. Autrement nous ne choisissons rien, puisque nous suivons l’unique chemin qui est devant nous. Et nous avançons, peut-ĂȘtre jusqu’au prĂ©cipice


L’article initial ainsi que cette traduction sont sous licence Creative Commons, ne vous privez donc pas de les partager si comme moi, vous trouvez cet essai extrĂȘmement stimulant et prĂ©cieux pour nos rĂ©flexions. Dans le mĂȘme esprit, les commentaires sont Ă  vous si vous souhaitez rĂ©agir ou partager d’autres rĂ©flexions.

— Louis Derrac


Écosocialisme numĂ©rique – Briser le pouvoir des Big Tech

Nous ne pouvons plus ignorer le rĂŽle des Big Tech dans l’enracinement des inĂ©galitĂ©s mondiales. Pour freiner les forces du capitalisme numĂ©rique, nous avons besoin d’un Accord sur les Technologies NumĂ©riques 1 Ă©cosocialiste

En l’espace de quelques annĂ©es, le dĂ©bat sur la façon d’encadrer les Big Tech a pris une place prĂ©pondĂ©rante et fait l’objet de discussions dans tout le spectre politique. Pourtant, jusqu’à prĂ©sent, les propositions de rĂ©glementation ne tiennent pas compte des dimensions capitalistes, impĂ©rialistes et environnementales du pouvoir numĂ©rique, qui, ensemble, creusent les inĂ©galitĂ©s mondiales et poussent la planĂšte vers l’effondrement. Nous devons de toute urgence construire un Ă©cosystĂšme numĂ©rique Ă©cosocialiste, mais Ă  quoi cela ressemblerait-il et comment pouvons-nous y parvenir ?

Cet essai vise Ă  mettre en Ă©vidence certains des Ă©lĂ©ments fondamentaux d’un programme socialiste numĂ©rique – un Accord sur les Technologies NumĂ©riques (ATN) – centrĂ© sur les principes de l’anti-impĂ©rialisme, de l’abolition des classes, des rĂ©parations et de la dĂ©croissance qui peuvent nous faire passer Ă  une Ă©conomie socialiste du 21e siĂšcle. Il s’appuie sur des propositions de transformation ainsi que sur des modĂšles existants qui peuvent ĂȘtre mis Ă  l’échelle, et cherche Ă  les intĂ©grer Ă  d’autres mouvements qui prĂŽnent des alternatives au capitalisme, en particulier le mouvement de la dĂ©croissance. L’ampleur de la transformation nĂ©cessaire est Ă©norme, mais nous espĂ©rons que cette tentative d’esquisser un Accord sur les Technologies NumĂ©riques socialiste suscitera d’autres rĂ©flexions et dĂ©bats sur l’aspect que pourrait prendre un Ă©cosystĂšme numĂ©rique Ă©galitaire et les mesures Ă  prendre pour y parvenir.

Le capitalisme numĂ©rique et les problĂšmes d’antitrust

Les critiques progressistes du secteur technologique sont souvent tirĂ©es d’un cadre capitaliste classique centrĂ© sur l’antitrust, les droits de l’homme et le bien-ĂȘtre des travailleurs. FormulĂ©es par une Ă©lite d’universitaires, de journalistes, de groupes de rĂ©flexion et de dĂ©cideurs politiques du Nord, elles mettent en avant un programme rĂ©formiste amĂ©ricano-eurocentrĂ© qui suppose la poursuite du capitalisme, de l’impĂ©rialisme occidental et de la croissance Ă©conomique.

Le rĂ©formisme antitrust est particuliĂšrement problĂ©matique car il part du principe que le problĂšme de l’économie numĂ©rique est simplement la taille et les “pratiques dĂ©loyales” des grandes entreprises plutĂŽt que le capitalisme numĂ©rique lui-mĂȘme. Les lois antitrust ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©es aux États-Unis pour promouvoir la concurrence et limiter les pratiques abusives des monopoles (alors appelĂ©s “trusts”) Ă  la fin du XIXe siĂšcle. Compte tenu de l’ampleur et de la puissance des Big Tech contemporaines, ces lois sont de nouveau Ă  l’ordre du jour, leurs dĂ©fenseurs soulignant que les grandes entreprises sapent non seulement les consommateurs, les travailleurs et les petites entreprises, mais remettent Ă©galement en question les fondements de la dĂ©mocratie elle-mĂȘme.

Les dĂ©fenseurs de la lĂ©gislation antitrust affirment que les monopoles faussent un systĂšme capitaliste idĂ©al et que ce qu’il faut, c’est un terrain de jeu Ă©gal pour que tout le monde puisse se faire concurrence. Pourtant, la concurrence n’est bonne que pour ceux qui ont des ressources Ă  mettre en concurrence. Plus de la moitiĂ© de la population mondiale vit avec moins de 7,40 dollars [7,16 euros] par jour, et personne ne s’arrĂȘte pour demander comment ils seront “compĂ©titifs” sur le “marchĂ© concurrentiel” envisagĂ© par les dĂ©fenseurs occidentaux de l’antitrust. C’est d’autant plus dĂ©courageant pour les pays Ă  revenu faible ou intermĂ©diaire que l’internet est largement sans frontiĂšres.

À un niveau plus large, comme je l’ai soutenu dans un article prĂ©cĂ©dent, publiĂ© sur ROAR, les dĂ©fenseurs de l’antitrust ignorent la division globalement inĂ©gale du travail et de l’échange de biens et de services qui a Ă©tĂ© approfondie par la numĂ©risation de l’économie mondiale. Des entreprises comme Google, Amazon, Meta, Apple, Microsoft, Netflix, Nvidia, Intel, AMD et bien d’autres sont parvenues Ă  leur taille hĂ©gĂ©monique parce qu’elles possĂšdent la propriĂ©tĂ© intellectuelle et les moyens de calcul utilisĂ©s dans le monde entier. Les penseurs antitrust, en particulier ceux des États-Unis, finissent par occulter systĂ©matiquement la rĂ©alitĂ© de l’impĂ©rialisme amĂ©ricain dans le secteur des technologies numĂ©riques, et donc leur impact non seulement aux États-Unis, mais aussi en Europe et dans les pays du Sud 2

Les initiatives antitrust europĂ©ennes ne sont pas meilleures. LĂ -bas, les dĂ©cideurs politiques qui s’insurgent contre les maux des grandes entreprises technologiques tentent discrĂštement de crĂ©er leurs propres gĂ©ants technologiques. Le Royaume-Uni vise Ă  produire son propre mastodonte de plusieurs milliards de dollars. Le prĂ©sident Emmanuel Macron va injecter 5 milliards d’euros dans des start-ups technologiques dans l’espoir que la France compte au moins 25 “licornes” – des entreprises Ă©valuĂ©es Ă  un milliard de dollars ou plus – d’ici 2025. L’Allemagne dĂ©pense 3 milliards d’euros pour devenir une puissance mondiale de l’IA et un leader mondial (c’est-Ă -dire un colonisateur de marchĂ©) de l’industrialisation numĂ©rique. Pour leur part, les Pays-Bas visent Ă  devenir une “nation de licornes”. Et en 2021, la commissaire Ă  la concurrence de l’Union europĂ©enne, Margrethe Vestager, largement applaudie, a dĂ©clarĂ© que l’Europe devait bĂątir ses propres gĂ©ants technologiques europĂ©ens. Dans le cadre des objectifs numĂ©riques de l’UE pour 2030, Mme Vestager a dĂ©clarĂ© que l’UE visait Ă  “doubler le nombre de licornes europĂ©ennes, qui est aujourd’hui de 122.”

Au lieu de s’opposer par principe aux grandes entreprises de la tech, les dĂ©cideurs europĂ©ens sont des opportunistes qui cherchent Ă  Ă©largir leur propre part du gĂąteau.

D’autres mesures capitalistes rĂ©formistes proposĂ©es, telles que l’imposition progressive, le dĂ©veloppement des nouvelles technologies en tant que service public3 et la protection des travailleurs, ne parviennent toujours pas Ă  s’attaquer aux causes profondes et aux problĂšmes fondamentaux. Le capitalisme numĂ©rique progressiste est meilleur que le nĂ©olibĂ©ralisme. Mais il est d’orientation nationaliste, ne peut empĂȘcher le colonialisme numĂ©rique, et conserve un engagement envers la propriĂ©tĂ© privĂ©e, le profit, l’accumulation et la croissance.

L’urgence environnementale et la technologie

Les crises jumelles du changement climatique et de la destruction Ă©cologique qui mettent en pĂ©ril la vie sur Terre constituent d’autres points faibles majeurs pour les rĂ©formateurs du numĂ©rique.

De plus en plus d’études montrent que les crises environnementales ne peuvent ĂȘtre rĂ©solues dans un cadre capitaliste fondĂ© sur la croissance, qui non seulement augmente la consommation d’énergie et les Ă©missions de carbone qui en rĂ©sultent, mais exerce Ă©galement une pression Ă©norme sur les systĂšmes Ă©cologiques.

Le PNUE4 estime que les Ă©missions doivent diminuer de 7,6 % chaque annĂ©e entre 2020 et 2030 pour atteindre l’objectif de maintenir l’augmentation de la tempĂ©rature Ă  moins de 1,5 degrĂ©. Des Ă©valuations universitaires estiment la limite mondiale d’extraction de matiĂšres durables Ă  environ 50 milliards de tonnes de ressources par an, mais Ă  l’heure actuelle, nous en extrayons 100 milliards de tonnes par an, ce qui profite largement aux riches et aux pays du Nord.

La dĂ©croissance doit ĂȘtre mise en Ɠuvre dans un avenir immĂ©diat. Les lĂ©gĂšres rĂ©formes du capitalisme vantĂ©es par les progressistes continueront Ă  dĂ©truire l’environnement. En appliquant le principe de prĂ©caution, nous ne pouvons pas nous permettre de risquer une catastrophe Ă©cologique permanente. Le secteur des technologies n’est pas un simple spectateur, mais l’un des principaux moteurs de ces tendances.

Selon un rapport rĂ©cent, en 2019, les technologies numĂ©riques – dĂ©finies comme les rĂ©seaux de tĂ©lĂ©communications, les centres de donnĂ©es, les terminaux (appareils personnels) et les capteurs IoT (internet des objets) – ont contribuĂ© Ă  4 % des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre, et leur consommation d’énergie a augmentĂ© de 9 % par an.

Et aussi Ă©levĂ© que cela puisse paraĂźtre, cela sous-estime probablement l’utilisation de l’énergie par le secteur numĂ©rique. Un rapport de 2022 a rĂ©vĂ©lĂ© que les gĂ©ants de la grande technologie ne s’engagent pas Ă  rĂ©duire l’ensemble des Ă©missions de leur chaĂźne de valeur. Des entreprises comme Apple prĂ©tendent ĂȘtre “neutres en carbone” d’ici 2030, mais cela “ne comprend actuellement que les opĂ©rations directes, qui reprĂ©sentent un microscopique 1,5 % de son empreinte carbone.”

En plus de surchauffer la planĂšte, l’extraction des minĂ©raux utilisĂ©s dans l’électronique – tels que le cobalt, le nickel et le lithium – dans des endroits comme la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, le Chili, l’Argentine et la Chine est souvent destructive sur le plan Ă©cologique.

Et puis il y a le rĂŽle central des entreprises numĂ©riques dans le soutien d’autres formes d’extraction non durable. Les gĂ©ants de la technologie aident les entreprises Ă  explorer et Ă  exploiter de nouvelles sources de combustibles fossiles et Ă  numĂ©riser l’agriculture industrielle. Le modĂšle Ă©conomique du capitalisme numĂ©rique tourne autour de la diffusion de publicitĂ©s visant Ă  promouvoir la consommation de masse, un facteur clĂ© de la crise environnementale. Dans le mĂȘme temps, nombre de ses dirigeants milliardaires ont une empreinte carbone des milliers de fois supĂ©rieure Ă  celle des consommateurs moyens des pays du Nord.

Les rĂ©formateurs du numĂ©rique partent du principe que les grandes entreprises technologiques peuvent ĂȘtre dĂ©couplĂ©es des Ă©missions de carbone et de la surconsommation de ressources et, par consĂ©quent, ils concentrent leur attention sur les activitĂ©s et les Ă©missions particuliĂšres de chaque entreprise. Pourtant, la notion de “dĂ©couplage” de la croissance de l’utilisation des ressources matĂ©rielles a Ă©tĂ© remise en question par les universitaires, qui notent que l’utilisation des ressources suit de prĂšs la croissance du PIB Ă  travers l’histoire. Des chercheurs ont rĂ©cemment constatĂ© que le transfert de l’activitĂ© Ă©conomique vers les services, y compris les industries Ă  forte intensitĂ© de connaissances, n’a qu’un potentiel limitĂ© de rĂ©duction des impacts environnementaux mondiaux en raison de l’augmentation des niveaux de consommation des mĂ©nages par les travailleurs des services.

En rĂ©sumĂ©, les limites de la croissance changent tout. Si le capitalisme n’est pas Ă©cologiquement soutenable, les politiques numĂ©riques doivent tenir compte de cette rĂ©alitĂ© brutale et difficile.

Le socialisme numérique et ses composantes

Dans un systĂšme socialiste, la propriĂ©tĂ© est dĂ©tenue en commun. Les moyens de production sont directement contrĂŽlĂ©s par les travailleurs eux-mĂȘmes par le biais de coopĂ©ratives de travailleurs, et la production est destinĂ©e Ă  l’utilisation et aux besoins plutĂŽt qu’à l’échange, au profit et Ă  l’accumulation. Le rĂŽle de l’État est contestĂ© parmi les socialistes, certains soutenant que la gouvernance et la production Ă©conomique devraient ĂȘtre aussi dĂ©centralisĂ©es que possible, tandis que d’autres plaident pour un plus grand degrĂ© de planification de l’État.

Ces mĂȘmes principes, stratĂ©gies et tactiques s’appliquent Ă  l’économie numĂ©rique. Un systĂšme de socialisme numĂ©rique Ă©liminerait progressivement la propriĂ©tĂ© intellectuelle, socialiserait les moyens de calcul, dĂ©mocratiserait les donnĂ©es et l’intelligence numĂ©rique et confierait le dĂ©veloppement et la maintenance de l’écosystĂšme numĂ©rique Ă  des communautĂ©s du domaine public.

Bon nombre des Ă©lĂ©ments constitutifs d’une Ă©conomie numĂ©rique socialiste existent dĂ©jĂ . Les logiciels libres et open source (FOSS5) et les licences Creative Commons, par exemple, fournissent les logiciels et les licences nĂ©cessaires Ă  un mode de production socialiste. Comme le note James Muldoon dans Platform Socialism, des projets urbains comme DECODE (DEcentralised Citizen-owned Data Ecosystems) fournissent des outils d’intĂ©rĂȘt public open source pour des activitĂ©s communautaires oĂč les citoyens peuvent accĂ©der et contribuer aux donnĂ©es, des niveaux de pollution de l’air aux pĂ©titions en ligne et aux rĂ©seaux sociaux de quartier, tout en gardant le contrĂŽle sur les donnĂ©es partagĂ©es. Les coopĂ©ratives de plates-formes, telles que la plate-forme de livraison de nourriture Wings Ă  Londres6, fournissent un modĂšle de milieu de travail remarquable dans lequel les travailleurs organisent leur travail par le biais de plates-formes open source dĂ©tenues et contrĂŽlĂ©es collectivement par les travailleurs eux-mĂȘmes. Il existe Ă©galement une alternative socialiste aux mĂ©dias sociaux dans le FĂ©divers7, un ensemble de rĂ©seaux sociaux qui interagissent en utilisant des protocoles partagĂ©s, qui facilitent la dĂ©centralisation des communications sociales en ligne.

Mais ces Ă©lĂ©ments de base auraient besoin d’un changement de politique pour se dĂ©velopper. Des projets comme le FĂ©divers, par exemple, ne sont pas en mesure de s’intĂ©grer Ă  des systĂšmes fermĂ©s ou de rivaliser avec les ressources massives et concentrĂ©es d’entreprises comme Facebook. Un ensemble de changements politiques radicaux serait donc nĂ©cessaire pour obliger les grands rĂ©seaux de mĂ©dias sociaux Ă  s’interopĂ©rer, Ă  se dĂ©centraliser en interne, Ă  ouvrir leur propriĂ©tĂ© intellectuelle (par exemple, les logiciels propriĂ©taires), Ă  mettre fin Ă  la publicitĂ© forcĂ©e (publicitĂ© Ă  laquelle les gens sont soumis en Ă©change de services “gratuits”), Ă  subventionner l’hĂ©bergement des donnĂ©es afin que les individus et les communautĂ©s – et non l’État ou les entreprises privĂ©es – puissent possĂ©der et contrĂŽler les rĂ©seaux et assurer la modĂ©ration du contenu. Cela aurait pour effet d’étouffer les gĂ©ants de la technologie.

La socialisation de l’infrastructure devrait Ă©galement ĂȘtre Ă©quilibrĂ©e par de solides garanties pour la vie privĂ©e, des restrictions sur la surveillance de l’État et le recul de l’État sĂ©curitaire carcĂ©ral. Actuellement, l’État exploite la technologie numĂ©rique Ă  des fins coercitives, souvent en partenariat avec le secteur privĂ©. Les populations immigrĂ©es et les personnes en dĂ©placement sont fortement ciblĂ©es par un ensemble de camĂ©ras, d’avions, de capteurs de mouvements, de drones, de vidĂ©osurveillance et d’élĂ©ments biomĂ©triques. Les enregistrements et les donnĂ©es des capteurs sont de plus en plus centralisĂ©s par l’État dans des centres de fusion et des centres de criminalitĂ© en temps rĂ©el pour surveiller, prĂ©voir et contrĂŽler les communautĂ©s. Les communautĂ©s marginalisĂ©es et racisĂ©es ainsi que les militants sont ciblĂ©s de maniĂšre disproportionnĂ©e par l’État de surveillance high-tech. Ces pratiques doivent ĂȘtre interdites alors que les militants s’efforcent de dĂ©manteler et d’abolir ces institutions de violence organisĂ©e.

L’accord sur les Technologies NumĂ©riques

Les grandes entreprises technologiques, la propriĂ©tĂ© intellectuelle et la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de calcul sont profondĂ©ment ancrĂ©es dans la sociĂ©tĂ© numĂ©rique et ne peuvent ĂȘtre Ă©teintes du jour au lendemain. Ainsi, pour remplacer le capitalisme numĂ©rique par un modĂšle socialiste, nous avons besoin d’une transition planifiĂ©e vers le socialisme numĂ©rique.

Les Ă©cologistes ont proposĂ© de nouveaux “accords” dĂ©crivant la transition vers une Ă©conomie verte. Les propositions rĂ©formistes comme le Green New Deal amĂ©ricain et le Green Deal europĂ©en fonctionnent dans un cadre capitaliste qui conserve les mĂ©faits du capitalisme, comme la croissance terminale, l’impĂ©rialisme et les inĂ©galitĂ©s structurelles. En revanche, les modĂšles Ă©cosocialistes, tels que le Red Deal de la Nation Rouge, l’Accord de Cochabamba et la Charte de justice climatique d’Afrique du Sud, offrent de meilleures alternatives. Ces propositions reconnaissent les limites de la croissance et intĂšgrent les principes Ă©galitaires nĂ©cessaires Ă  une transition juste vers une Ă©conomie vĂ©ritablement durable.

Cependant, ni ces accords rouges ni ces accords verts n’intĂšgrent de plans pour l’écosystĂšme numĂ©rique, malgrĂ© sa pertinence centrale pour l’économie moderne et la durabilitĂ© environnementale. À son tour, le mouvement pour la justice numĂ©rique a presque entiĂšrement ignorĂ© les propositions de dĂ©croissance et la nĂ©cessitĂ© d’intĂ©grer leur Ă©valuation de l’économie numĂ©rique dans un cadre Ă©cosocialiste. La justice environnementale et la justice numĂ©rique vont de pair, et les deux mouvements doivent s’associer pour atteindre leurs objectifs.

À cet effet, je propose un Accord sur les Technologies NumĂ©riques Ă©cosocialiste qui incarne les valeurs croisĂ©es de l’anti-impĂ©rialisme, de la durabilitĂ© environnementale, de la justice sociale pour les communautĂ©s marginalisĂ©es, de l’autonomisation des travailleurs, du contrĂŽle dĂ©mocratique et de l’abolition des classes. Voici dix principes pour guider un tel programme :

1. Veiller Ă  ce que l’économie numĂ©rique ne dĂ©passe pas les limites sociales et planĂ©taires

Nous sommes confrontĂ©s Ă  une rĂ©alitĂ© : les pays les plus riches du Nord ont dĂ©jĂ  Ă©mis plus que leur juste part du budget carbone – et cela est Ă©galement vrai pour l’économie numĂ©rique dirigĂ©e par les Big Tech qui profite de maniĂšre disproportionnĂ©e aux pays les plus riches. Il est donc impĂ©ratif de veiller Ă  ce que l’économie numĂ©rique ne dĂ©passe pas les limites sociales et planĂ©taires. Nous devrions Ă©tablir une limite scientifiquement informĂ©e sur la quantitĂ© et les types de matĂ©riaux qui peuvent ĂȘtre utilisĂ©s et des dĂ©cisions pourraient ĂȘtre prises sur les ressources matĂ©rielles (par exemple, la biomasse, les minĂ©raux, les vecteurs d’énergie fossile, les minerais mĂ©talliques) qui devraient ĂȘtre consacrĂ©es Ă  tel ou tel usage (par exemple, de nouveaux bĂątiments, des routes, de l’électronique, etc.) en telle ou telle quantitĂ© pour telle ou telle personne. On pourrait Ă©tablir des dettes Ă©cologiques qui imposent des politiques de redistribution du Nord au Sud, des riches aux pauvres.

2. Supprimer progressivement la propriété intellectuelle

La propriĂ©tĂ© intellectuelle, notamment sous la forme de droits d’auteur et de brevets, donne aux entreprises le contrĂŽle des connaissances, de la culture et du code qui dĂ©termine le fonctionnement des applications et des services, ce qui leur permet de maximiser l’engagement des utilisateurs, de privatiser l’innovation et d’extraire des donnĂ©es et des rentes. L’économiste Dean Baker estime que les rentes de propriĂ©tĂ© intellectuelle coĂ»tent aux consommateurs 1 000 milliards de dollars supplĂ©mentaires par an par rapport Ă  ce qui pourrait ĂȘtre obtenu sur un “marchĂ© libre” sans brevets ni monopoles de droits d’auteur. L’élimination progressive de la propriĂ©tĂ© intellectuelle au profit d’un modĂšle de partage des connaissances basĂ© sur les biens communs permettrait de rĂ©duire les prix, d’élargir l’accĂšs Ă  l’éducation et de l’amĂ©liorer pour tous, et fonctionnerait comme une forme de redistribution des richesses et de rĂ©paration pour le Sud.

3. Socialiser l’infrastructure physique

Les infrastructures physiques telles que les fermes de serveurs cloud, les tours de tĂ©lĂ©phonie mobile, les rĂ©seaux de fibres optiques et les cĂąbles sous-marins transocĂ©aniques profitent Ă  ceux qui les possĂšdent. Il existe des initiatives de fournisseurs d’accĂšs Ă  internet gĂ©rĂ©s par les communautĂ©s et des rĂ©seaux maillĂ©s sans fil qui peuvent aider Ă  placer ces services entre les mains des communautĂ©s. Certaines infrastructures, comme les cĂąbles sous-marins, pourraient ĂȘtre entretenues par un consortium international qui les construirait et les entretiendrait au prix coĂ»tant pour le bien public plutĂŽt que pour le profit.

4. Remplacer les investissements privés de production par des subventions et une production publiques.

La coopĂ©rative numĂ©rique britannique de Dan Hind est peut-ĂȘtre la proposition la plus dĂ©taillĂ©e sur la façon dont un modĂšle socialiste de production pourrait fonctionner dans le contexte actuel. Selon ce programme, “les institutions du secteur public, y compris le gouvernement local, rĂ©gional et national, fourniront des lieux oĂč les citoyens et les groupes plus ou moins cohĂ©sifs peuvent se rassembler et sĂ©curiser une revendication politique.” AmĂ©liorĂ©e par des donnĂ©es ouvertes, des algorithmes transparents, des logiciels et des plateformes Ă  code source ouvert et mise en Ɠuvre par une planification participative dĂ©mocratique, une telle transformation faciliterait l’investissement, le dĂ©veloppement et la maintenance de l’écosystĂšme numĂ©rique et de l’économie au sens large.

Si Hind envisage de dĂ©ployer ce systĂšme sous la forme d’un service public dans un seul pays – en concurrence avec le secteur privĂ© -, il pourrait Ă  la place constituer une base prĂ©liminaire pour la socialisation complĂšte de la technologie. En outre, il pourrait ĂȘtre Ă©largi pour inclure un cadre de justice globale qui fournit des infrastructures en guise de rĂ©parations au Sud, de la mĂȘme maniĂšre que les initiatives de justice climatique font pression sur les pays riches pour qu’ils aident le Sud Ă  remplacer les combustibles fossiles par des Ă©nergies vertes.

5. DĂ©centraliser Internet

Les socialistes prĂŽnent depuis longtemps la dĂ©centralisation de la richesse, du pouvoir et de la gouvernance entre les mains des travailleurs et des communautĂ©s. Des projets comme FreedomBox8 proposent des logiciels libres et gratuits pour alimenter des serveurs personnels peu coĂ»teux qui peuvent collectivement hĂ©berger et acheminer des donnĂ©es pour des services comme le courrier Ă©lectronique, les calendriers, les applications de chat, les rĂ©seaux sociaux, etc. D’autres projets comme Solid permettent aux gens d’hĂ©berger leurs donnĂ©es dans des “pods” qu’ils contrĂŽlent. Les fournisseurs d’applications, les rĂ©seaux de mĂ©dias sociaux et d’autres services peuvent alors accĂ©der aux donnĂ©es Ă  des conditions acceptables pour les utilisateurs, qui conservent le contrĂŽle de leurs donnĂ©es. Ces modĂšles pourraient ĂȘtre Ă©tendus pour aider Ă  dĂ©centraliser l’internet sur une base socialiste.

6. Socialiser les plateformes

Les plateformes Internet comme Uber, Amazon et Facebook centralisent la propriĂ©tĂ© et le contrĂŽle en tant qu’intermĂ©diaires privĂ©s qui s’interposent entre les utilisateurs de leurs plateformes. Des projets comme le FĂ©divers et LibreSocial fournissent un modĂšle d’interopĂ©rabilitĂ© qui pourrait potentiellement s’étendre au-delĂ  des rĂ©seaux sociaux. Les services qui ne peuvent pas simplement s’interopĂ©rer pourraient ĂȘtre socialisĂ©s et exploitĂ©s au prix coĂ»tant pour le bien public plutĂŽt que pour le profit et la croissance.

7. Socialiser l’intelligence numĂ©rique et les donnĂ©es

Les donnĂ©es et l’intelligence numĂ©rique qui en dĂ©coule sont une source majeure de richesse et de pouvoir Ă©conomique. La socialisation des donnĂ©es permettrait au contraire d’intĂ©grer des valeurs et des pratiques de respect de la vie privĂ©e, de sĂ©curitĂ©, de transparence et de prise de dĂ©cision dĂ©mocratique dans la maniĂšre dont les donnĂ©es sont collectĂ©es, stockĂ©es et utilisĂ©es. Elle pourrait s’appuyer sur des modĂšles tels que le projet DECODE Ă  Barcelone et Ă  Amsterdam.

8. Interdire la publicité forcée et le consumérisme des plateformes

La publicitĂ© numĂ©rique diffuse un flux constant de propagande d’entreprise conçue pour manipuler le public et stimuler la consommation. De nombreux services “gratuits” sont alimentĂ©s par des publicitĂ©s, ce qui stimule encore plus le consumĂ©risme au moment mĂȘme oĂč il met la planĂšte en danger. Des plateformes comme Google Search et Amazon sont construites pour maximiser la consommation, en ignorant les limites Ă©cologiques. Au lieu de la publicitĂ© forcĂ©e, les informations sur les produits et services pourraient ĂȘtre hĂ©bergĂ©es dans des rĂ©pertoires, auxquels on accĂšderait de maniĂšre volontaire.

9. Remplacer l’armĂ©e, la police, les prisons et les appareils de sĂ©curitĂ© nationale par des services de sĂ»retĂ© et de sĂ©curitĂ© gĂ©rĂ©s par les communautĂ©s.

La technologie numĂ©rique a augmentĂ© le pouvoir de la police, de l’armĂ©e, des prisons et des agences de renseignement. Certaines technologies, comme les armes autonomes, devraient ĂȘtre interdites, car elles n’ont aucune utilitĂ© pratique au-delĂ  de la violence. D’autres technologies basĂ©es sur l’IA, dont on peut soutenir qu’elles ont des applications socialement bĂ©nĂ©fiques, devraient ĂȘtre Ă©troitement rĂ©glementĂ©es, en adoptant une approche conservatrice pour limiter leur prĂ©sence dans la sociĂ©tĂ©. Les militants qui font pression pour rĂ©duire la surveillance de masse de l’État devraient se joindre Ă  ceux qui militent pour l’abolition de la police, des prisons, de la sĂ©curitĂ© nationale et du militarisme, en plus des personnes visĂ©es par ces institutions.

10. Mettre fin à la fracture numérique

La fracture numĂ©rique fait gĂ©nĂ©ralement rĂ©fĂ©rence Ă  l’inĂ©galitĂ© d’accĂšs individuel aux ressources numĂ©riques telles que les appareils et les donnĂ©es informatiques, mais elle devrait Ă©galement englober la maniĂšre dont les infrastructures numĂ©riques, telles que les fermes de serveurs cloud et les installations de recherche de haute technologie, sont dĂ©tenues et dominĂ©es par les pays riches et leurs entreprises. En tant que forme de redistribution des richesses, le capital pourrait ĂȘtre redistribuĂ© par le biais de la fiscalitĂ© et d’un processus de rĂ©paration afin de subventionner les appareils personnels et la connectivitĂ© Internet pour les pauvres du monde entier et de fournir des infrastructures, telles que l’infrastructure cloud et les installations de recherche de haute technologie, aux populations qui ne peuvent pas se les offrir.

Comment faire du socialisme numérique une réalité

Des changements radicaux sont nĂ©cessaires, mais il y a un grand Ă©cart entre ce qui doit ĂȘtre fait et oĂč nous sommes aujourd’hui. NĂ©anmoins, nous pouvons et devons prendre certaines mesures essentielles.

Tout d’abord, il est essentiel de sensibiliser, de promouvoir l’éducation et d’échanger des idĂ©es au sein des communautĂ©s et entre elles afin qu’ensemble nous puissions co-crĂ©er un nouveau cadre pour l’économie numĂ©rique. Pour ce faire, une critique claire du capitalisme et du colonialisme numĂ©riques est nĂ©cessaire.

Un tel changement sera difficile Ă  mettre en place si la production concentrĂ©e de connaissances reste intacte. Les universitĂ©s d’élite, les sociĂ©tĂ©s de mĂ©dias, les groupes de rĂ©flexion, les ONG et les chercheurs des grandes entreprises technologiques du Nord dominent la conversation et fixent l’ordre du jour de la correction du capitalisme, limitant et restreignant les paramĂštres de cette conversation. Nous devons prendre des mesures pour leur ĂŽter leur pouvoir, par exemple en abolissant le systĂšme de classement des universitĂ©s, en dĂ©mocratisant la salle de classe et en mettant fin au financement des entreprises, des philanthropes et des grandes fondations. Les initiatives visant Ă  dĂ©coloniser l’éducation – comme le rĂ©cent mouvement de protestation Ă©tudiant #FeesMustFall en Afrique du Sud et la Endowment Justice Coalition Ă  l’universitĂ© de Yale – sont des exemples des mouvements qui seront nĂ©cessaires9.

DeuxiĂšmement, nous devons connecter les mouvements de justice numĂ©rique avec d’autres mouvements de justice sociale, raciale et environnementale. Les militants des droits numĂ©riques devraient travailler avec les Ă©cologistes, les abolitionnistes, les dĂ©fenseurs de la justice alimentaire, les fĂ©ministes et autres. Une partie de ce travail est dĂ©jĂ  en cours – par exemple, la campagne #NoTechForIce menĂ©e par Mijente, un rĂ©seau de base dirigĂ© par des migrants, remet en question l’utilisation de la technologie pour contrĂŽler l’immigration aux États-Unis – mais il reste encore beaucoup Ă  faire, notamment en ce qui concerne l’environnement.

TroisiĂšmement, nous devons intensifier l’action directe et l’agitation contre les Big Tech et l’empire amĂ©ricain. Il est parfois difficile de mobiliser un soutien derriĂšre des sujets apparemment Ă©sotĂ©riques, comme l’ouverture d’un centre de cloud computing dans le Sud (par exemple en Malaisie) ou l’imposition de logiciels des Big Tech dans les Ă©coles (par exemple en Afrique du Sud). Cela est particuliĂšrement difficile dans le Sud, oĂč les gens doivent donner la prioritĂ© Ă  l’accĂšs Ă  la nourriture, Ă  l’eau, au logement, Ă  l’électricitĂ©, aux soins de santĂ© et aux emplois. Cependant, la rĂ©sistance rĂ©ussie Ă  des dĂ©veloppements tels que Free Basics de Facebook en Inde et la construction du siĂšge d’Amazon sur des terres indigĂšnes sacrĂ©es au Cap, en Afrique du Sud, montrent la possibilitĂ© et le potentiel de l’opposition civique.

Ces Ă©nergies militantes pourraient aller plus loin et adopter les tactiques de boycott, dĂ©sinvestissement et sanctions (BDS), que les militants anti-apartheid ont utilisĂ©es pour cibler les sociĂ©tĂ©s informatiques vendant des Ă©quipements au gouvernement d’apartheid en Afrique du Sud. Les militants pourraient crĂ©er un mouvement #BigTechBDS, qui ciblerait cette fois l’existence des grandes entreprises technologiques. Les boycotts pourraient annuler les contrats du secteur public avec les gĂ©ants de la technologie et les remplacer par des solutions socialistes de technologies du peuple10. Des campagnes de dĂ©sinvestissement pourraient forcer des institutions comme les universitĂ©s Ă  se dĂ©sinvestir des pires entreprises technologiques. Et les militants pourraient faire pression sur les États pour qu’ils appliquent des sanctions ciblĂ©es aux entreprises technologiques amĂ©ricaines, chinoises et d’autres pays.

QuatriĂšmement, nous devons Ɠuvrer Ă  la crĂ©ation de coopĂ©ratives de travailleurs de la tech11 qui peuvent ĂȘtre les Ă©lĂ©ments constitutifs d’une nouvelle Ă©conomie socialiste numĂ©rique. Il existe un mouvement de syndicalisation des grandes entreprises technologiques, qui peut contribuer Ă  protĂ©ger les travailleurs de la technologie en cours de route. Mais syndiquer les entreprises des Big Tech revient Ă  syndiquer les compagnies des Indes orientales, le fabricant d’armes Raytheon, Goldman Sachs ou Shell – ce n’est pas de la justice sociale et cela n’apportera probablement que de lĂ©gĂšres rĂ©formes. De mĂȘme que les militants sud-africains de la lutte contre l’apartheid ont rejetĂ© les principes de Sullivan – un ensemble de rĂšgles et de rĂ©formes en matiĂšre de responsabilitĂ© sociale des entreprises qui permettaient aux entreprises amĂ©ricaines de continuer Ă  faire des bĂ©nĂ©fices dans l’Afrique du Sud de l’apartheid – et d’autres rĂ©formes lĂ©gĂšres, en faveur de l’étranglement du systĂšme de l’apartheid, nous devrions avoir pour objectif d’abolir complĂštement les Big Tech et le systĂšme du capitalisme numĂ©rique. Et cela nĂ©cessitera de construire des alternatives, de s’engager avec les travailleurs de la tech, non pas pour rĂ©former l’irrĂ©formable, mais pour aider Ă  Ă©laborer une transition juste pour l’industrie.

Enfin, les personnes de tous horizons devraient travailler en collaboration avec les professionnels de la technologie pour Ă©laborer le plan concret qui constituerait un Accord des Technologies NumĂ©riques. Ce projet doit ĂȘtre pris aussi au sĂ©rieux que les “accords” verts actuels pour l’environnement. Avec un Accord des Technologies NumĂ©riques, certains travailleurs – comme ceux du secteur de la publicitĂ© – perdraient leur emploi, il faudrait donc prĂ©voir une transition Ă©quitable pour les travailleurs de ces secteurs. Les travailleurs, les scientifiques, les ingĂ©nieurs, les sociologues, les avocats, les Ă©ducateurs, les militants et le grand public pourraient rĂ©flĂ©chir ensemble Ă  la maniĂšre de rendre cette transition pratique.

Aujourd’hui, le capitalisme progressiste est largement considĂ©rĂ© comme la solution la plus pratique Ă  la montĂ©e en puissance des Big Tech. Pourtant, ces mĂȘmes progressistes n’ont pas su reconnaĂźtre les mĂ©faits structurels du capitalisme, la colonisation technologique menĂ©e par les États-Unis et l’impĂ©ratif de dĂ©croissance. Nous ne pouvons pas brĂ»ler les murs de notre maison pour nous garder au chaud. La seule solution pratique est de faire ce qui est nĂ©cessaire pour nous empĂȘcher de dĂ©truire notre seule et unique maison – et cela doit intĂ©grer l’économie numĂ©rique. Le socialisme numĂ©rique, concrĂ©tisĂ© par un Accord des Technologies NumĂ©riques, offre le meilleur espoir dans le court laps de temps dont nous disposons pour un changement radical, mais il devra ĂȘtre discutĂ©, dĂ©battu et construit. J’espĂšre que cet article pourra inviter les lecteurs et d’autres personnes Ă  collaborer dans cette direction.

Sur l’auteur

Michael Kwet a obtenu son doctorat en sociologie Ă  l’universitĂ© de Rhodes et il est membre invitĂ© du projet de sociĂ©tĂ© de l’information Ă  la Yale Law School. Il est l’auteur de Digital colonialism : US empire and the new imperialism in the Global South, hĂŽte du podcast Tech Empire, et a Ă©tĂ© publiĂ© par VICE News, The Intercept, The New York Times, Al Jazeera et Counterpunch.

Retrouvez Micheal sur Twitter : @Michael_Kwet.

Sur la traduction

Ce texte a Ă©tĂ© d’abord traduit avec Deepl, et ensuite revu, corrigĂ© et commentĂ© par moi-mĂȘme. N’étant pas un traducteur professionnel, j’accueillerai avec plaisir les propositions d’amĂ©lioration.

Illustration Ă  la une par Zoran Svilar

 

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