Un grand pouvoir mais aucune responsabilité
Mise Ă jour â 2 avril 16:20 : Remplacement du terme « merdification » par « emmerdification ».
Cory Doctorow, blogueur, journaliste et auteur de science-fiction canado-britannique bien connu chez les lecteur·ices assidu·es du Framablog, et Ă©tant notamment Ă lâorigine du nĂ©ologisme dâ « emmerdification » des espaces numĂ©riques, a rĂ©cemment publiĂ© sur son blog une transcription dâune confĂ©rence quâil donnait lors de la confĂ©rence Ursula Franklin ayant lieu au Innis College de lâUniversitĂ© de Toronto. Si lâauteur parle avant tout de son point de vue de canadien, son analyse de la situation et ses pistes de rĂ©flexion nous semblent mĂ©riter toute votre attention.
Notez enfin que lâauteur a aussi rĂ©cemment Ă©tĂ© publiĂ© en français chez C&F Ăditions avec lâouvrage « Le rapt dâInternet ».
Cet article est une traduction de la publication de Cory Doctorow. Il est traduit et republiĂ© avec lâaccord de lâauteur selon les termes de la licence CC BY 4.0. Cette traduction apporte un certain nombre dâillustrations et de liens non prĂ©sents dans la version originale, afin de rendre la lecture plus agrĂ©able. Une vidĂ©o de la confĂ©rence est Ă©galement disponible.
Traduction Framalang : cwpute, retrodev, MO, Jums, spf, Booteille, tcit
Hier soir, je me suis rendu Ă Toronto pour pour lâĂ©vĂšnement annuel de la ConfĂ©rence Ursula Franklin, pour lequel jâai donnĂ© un discours, au Innis College de lâUniversitĂ© de Toronto.
La confĂ©rence Ă©tait intitulĂ©e « Un grand pouvoir nâa impliquĂ© aucune responsabilitĂ© : comment lâemmerdification a conquis le XXIĂšme siĂšcle, et comment nous pouvons la renverser ». Il sâagit du dernier grand discours de ma sĂ©rie sur le sujet, qui avait commencĂ© avec la confĂ©rence McLuhan de lâannĂ©e derniĂšre Ă Berlin.
Et qui sâĂ©tait poursuivie pendant lâĂ©tĂ© avec une confĂ©rence introductive au Defcon.
Ce discours aborde spĂ©cifiquement les opportunitĂ©s uniques de dĂ©semmerdification crĂ©Ă©es par le « dĂ©sassemblage imprĂ©vu en plein-air » du systĂšme de libre-Ă©change international par Trump. Les Ătats-Unis ont utilisĂ© des accords commerciaux pour forcer presque tous les pays du monde Ă adopter les lois sur la propriĂ©tĂ© intellectuelle qui rendent lâemmerdification possible, et peut-ĂȘtre mĂȘme inĂ©vitable. Alors que Trump rĂ©duit en cendres ces accords commerciaux, le reste du monde a une opportunitĂ© sans prĂ©cĂ©dent pour riposter Ă lâintimidation amĂ©ricaine en se dĂ©barrassant de ces lois et en produisant les outils, les appareils et les services qui peuvent protĂ©ger chaque utilisateur·ice de la Tech (Ă©tasunien·nes y compris) de se faire arnaquer par les grandes entreprises Ă©tasuniennes de la Tech.
Je suis trĂšs reconnaissant Ă lâidĂ©e de pouvoir donner cette confĂ©rence. Jâai Ă©tĂ© accueilli pour la journĂ©e par le Centre for Culture and Technology, fondĂ© par Marshall McLuhan, et installĂ© dans le relais de poste quâil utilisait comme bureau. La confĂ©rence, elle, sâest dĂ©roulĂ©e dans le Innis College, nommĂ© en hommage Ă Harold Innis, le Mashall McLuhan des penseurs et penseuses. De plus, jâai eu pour enseignante la fille dâInnis, Anne Innis Dagg, une biologiste fĂ©ministe, brillante et radicale, qui a quasiment inventĂ© le domaine de giraffologie (lâĂ©tude des girafes fossiles, NDT).
Cependant, et avec tout le respect que jâai pour Anne et son pĂšre, Ursula Franklin est la Harold Innis des penseur·euses. Une scientifique, activiste, et communicante brillante qui a dĂ©diĂ© sa vie Ă lâidĂ©e que ce nâest pas tant ce que la technologie fait qui est important, mais plutĂŽt Ă qui elle le fait et pour le bĂ©nĂ©fice de qui.
Avoir lâopportunitĂ© de travailler depuis le bureau de McLuhan afin de prĂ©senter une confĂ©rence dans lâamphithĂ©Ăątre dâInnis qui tient son nom de Franklin ? Ăa me fait tout chaud Ă lâintĂ©rieur !Voici le texte de la confĂ©rence, lĂ©gĂšrement modifiĂ©.
Je sais que la confĂ©rence de ce soir est sensĂ©e porter sur la dĂ©gradation des plateformes tech, mais jâaimerais commencer par parler des infirmiĂšres.
Un rapport de janvier 2025, provenant du Groundwork Collective, documente comment les infirmiĂšres sont de plus en plus recrutĂ©es par des applis de mise en relation â « le Uber des infirmiĂšres » Ââ ce qui fait quâelles ne savent jamais dâun jour sur lâautre si elles vont pouvoir travailler et combien elles seront payĂ©es.
Il y a quelque chose de high-tech qui se trame ici vis-Ă -vis du salaire des infirmiĂšres. Ces applis pour infirmiĂšres â un cartel de trois entreprises : Shiftkey, Shiftmed et Carerev â peuvent jouer comme elles lâentendent avec le prix de la main dâĆuvre.
Avant que Shiftkey ne fasse une offre dâemploi Ă une infirmiĂšre, lâentreprise achĂšte lâhistorique dâendettement de sa carte de crĂ©dit via un courtier en donnĂ©es. Plus spĂ©cifiquement, elle paie pour savoir combien lâinfirmiĂšre a de dettes sur sa carte de crĂ©dit, et sâil y a un retard de remboursement.
Plus la situation financiĂšre de lâinfirmiĂšre est dĂ©sespĂ©rĂ©e, plus le salaire quâon lui proposera sera bas. Parce que plus vous ĂȘtes dĂ©sespĂ©rĂ©e, moins ça coĂ»tera de vous faire venir travailler comme un Ăąne Ă soigner les malades, les personnes ĂągĂ©es et les mourant·es.
Bon, il y a plein de choses qui se passent dans cette histoire, et elles sont toutes terrifiantes. Plus encore, elles sont emblĂ©matiques de lâ « emmerdification » (« enshittification » en anglais), ce mot que jâai forgĂ© pour dĂ©crire la dĂ©gradation des plateformes en ligne.
Quand jâai commencĂ© Ă Ă©crire sur le sujet, je me focalisais sur les symptĂŽmes externes de lâemmerdification, un processus en trois Ă©tapes :
Dâabord, la plateforme est bĂ©nĂ©fique pour ses usager·es, tout en trouvant un moyen de les enfermer.
Comme Google, qui limitait les pubs et maximisait les dépenses en ingénierie du moteur de recherche, tout en achetant leur position dominante, en offrant à chaque service ou produit qui avait une barre de recherche de la transformer en barre de recherche Google.
Ainsi, peu importe le navigateur, le systĂšme dâexploitation mobile, le fournisseur dâaccĂšs que vous utilisiez, vous feriez toujours des recherches Google. CâĂ©tait devenu tellement dĂ©lirant quâau dĂ©but des annĂ©es 2020, Google dĂ©pensait tous les 18 mois assez dâargent pour acheter Twitter tout entier, juste pour sâassurer que personne nâessaie un autre moteur de recherche que le sien.
Câest la premiĂšre Ă©tape : ĂȘtre bon envers les utilisateur·ices, enfermer les utilisateur·ices.
La deuxiĂšme Ă©tape câest lorsque la plateforme commence Ă abuser des utilisateur·ices pour attirer et enrichir ses client·es professionnel·les. Pour Google, il sâagit des annonceur·euses et des Ă©diteur·ices web. Une part toujours plus importante des pages de rĂ©sultats Google est consacrĂ©e aux annonces, qui sont signalĂ©es par des libellĂ©s toujours plus subtils, toujours plus petits et toujours plus gris. Google utilise ses donnĂ©es de surveillance commerciales pour cibler les annonces qui nous sont adressĂ©es.
Donc voilĂ la deuxiĂšme Ă©tape : les choses empirent pour les utilisateur·ices et sâamĂ©liorent pour les client·es professionnel·les.
Mais ces client·es professionnel·les sont également fait·es prisonnier·Úres de la plateforme, dépendant·es de ces client·es. DÚs lors que les entreprises tirent au moins 10 % de leurs revenus de Google, quitter Google devient un risque existentiel. On parle beaucoup du pouvoir de « monopole » de Google, qui découle de sa domination en tant que vendeur. Mais Google est aussi un monopsone, un acheteur puissant.
Ainsi, vous avez maintenant Google qui agit comme un monopoliste vis-Ă -vis de ses utilisateur·ices (premiĂšre Ă©tape) et comme un monopsoniste vis-Ă -vis de ses client·es professionnel·les (deuxiĂšme Ă©tape), puis vient la troisiĂšme Ă©tape : Google rĂ©cupĂšre toute la valeur de la plateforme, Ă lâexception dâun rĂ©sidu homĂ©opathique calculĂ© pour garder les utilisateur·ices prisonnier·Úres de la plateforme, et les client·es professionnel·es enchaĂźné·es Ă ces utilisateur·ices.
Google se merdifie.
En 2019, Google a connu un tournant dĂ©cisif. Son activitĂ© de recherche avait cru autant que possible. Plus de 90 % dâentre-nous utilisaient Google pour leur recherches, et nous lâutilisions pour absolument tout. Chaque pensĂ©e ou vaine question qui nous venait en tĂȘte, nous la tapions dans Google.
Comment Google pouvait-il encore grandir ? Il nây avait plus dâautre utilisateur·ice pour adopter Google. On allait pas se mettre Ă chercher plus de choses. Que pouvait faire Google ?
Eh bien, grĂące Ă des mĂ©mos internes publiĂ©s dans le cadre du procĂšs anti-trust de lâannĂ©e derniĂšre contre Google, nous savons ce quâils ont fait. Ils ont dĂ©gradĂ© la recherche. Ils ont rĂ©duit la prĂ©cision du systĂšme, de sorte que vous ayez Ă faire deux recherches ou plus afin de trouver votre rĂ©ponse, doublant ainsi le nombre de requĂȘtes et doublant la quantitĂ© de publicitĂ©s.
Pendant ce temps, Google a conclu un accord secret et illégal avec Facebook, nom de code Jedi Blue, pour truquer le marché de la publicité, en fixant les prix de maniÚre à ce que les annonceur·euses paient plus et que les éditeur·ices gagnent moins.
Et câest ainsi que nous arrivons au Google merdifiĂ© dâaujourdâhui, oĂč chaque requĂȘte renvoie une bouillie gĂ©nĂ©rĂ©e par IA, au dessus de cinq rĂ©sultats payants signalĂ©s par le mot SPONSORISĂ Ă©crit en gris police 8pt sur fond blanc, eux-mĂȘme, placĂ©s au dessus de dix liens remplis de spam qui renvoient vers des sites SEO (Search Engine Optimization, des sites conçus pour ĂȘtre affichĂ©s dans les premiers rĂ©sultats de Google, NDT) produits Ă la pelle et remplis dâencore plus de bouillie gĂ©nĂ©rĂ©e par IA.
Et pourtant, nous continuons dâutiliser Google, parce que nous y sommes enfermé·es. Câest lâemmerdification, vue de lâextĂ©rieur. Une entreprise qui est bĂ©nĂ©fique pour ses utilisateur·ices, tout en les enfermant. Puis les choses empirent pour les utilisateur·ices, de maniĂšre Ă ce quâelles sâamĂ©liorent pour les client·es professionnel·les, tout en enfermant ces dernier·Úres. Puis elle rĂ©cupĂšre toute la valeur pour elle-mĂȘme et se transforme en un Ă©norme tas de merde.
Lâemmerdification, une tragĂ©die en trois actes.
Jâai commencĂ© en me concentrant sur les signes extĂ©rieurs de lâemmerdification, mais je pense quâil est temps de commencer Ă rĂ©flĂ©chir Ă ce quâil se passe Ă lâintĂ©rieur des entreprises qui rendent cette emmerdification possible.
Quel est le mĂ©canisme technique de lâemmerdification ? Jâappelle cela le bidouillage (« twiddling »). Les merveilleux ordinateurs qui les font tourner lĂšguent aux entreprises du numĂ©rique leur infinie flexibilitĂ©. Cela veut dire que les entreprises peuvent bidouiller les commandes qui contrĂŽlent les aspects les plus fondamentaux de leur activitĂ©. Chaque fois que vous interagissez avec une entreprise, tout est diffĂ©rent : les prix, les coĂ»ts, lâordre des rĂ©sultats, les recommandations.
Ce qui me ramĂšne Ă nos infirmiĂšres. Vous vous rappelez de lâarnaque, celle oĂč vous consultez le degrĂ© dâendettement de lâinfirmiĂšre pour rĂ©duire en temps rĂ©el le salaire que vous lui offrez ? Ăa câest du bidouillage. Câest quelque chose quâon ne peut faire quâavec un ordinateur. Les patrons qui le font ne sont pas plus malfaisants que les patrons dâantan, ils ont juste de meilleurs outils.
Notez que ce ne sont mĂȘme pas des patrons de la Tech. Ce sont des patrons de la santĂ©, qui se trouvent disposer des outils de la Tech.
La numĂ©risation â tisser des rĂ©seaux informatiques Ă lâintĂ©rieur dâune entreprise ou dâun domaine dâactivitĂ© â rend possible ce genre de bidouillage qui permet aux entreprises de dĂ©placer la valeur depuis les utilisateur·ices vers les client·es professionnel·les, puis des client·es professionnel·les vers les utilisateur·ices, et enfin, inĂ©vitablement, vers elles-mĂȘmes.
Et la numĂ©risation est en cours dans tous les domaines â dont celui des infirmiĂšres. Ce qui signifie que lâemmerdification est en cours dans tous les domaines â dont celui des infirmiĂšres.
La juriste Veena Dubal a inventĂ© un terme pour dĂ©crire le bidouillage qui comprime le salaire des infirmiĂšres endettĂ©es. Ăa sâappelle la « Discrimination Salariale Algorithmique » (Algorithmic Wage Discrimination), et cela fait suite Ă lâĂ©conomie Ă la tĂąche.
LâĂ©conomie Ă la tĂąche est un lieu central de lâemmerdification, et câest la dĂ©chirure la plus importante dans la membrane sĂ©parant le monde virtuel du monde rĂ©el. Le boulot Ă la tĂąche, câest lĂ oĂč votre patron de merde est une application de merde, et oĂč vous nâavez mĂȘme pas le droit de vous considĂ©rer comme un employé·e.
Uber a inventĂ© cette astuce. Les chauffeurs et chauffeuses qui font les difficiles pour choisir les contrats que lâappli leur affiche commencent par recevoir des offres avec de meilleurs paies. Mais si iels succombent Ă la tentation et prennent lâune de ces options mieux payĂ©es, alors les paies commencent Ă nouveau Ă rĂ©duire, Ă intervalles alĂ©atoires, petit Ă petit, imaginĂ©s pour ĂȘtre en dessous du seuil de perception humain. Ăvitant de cuire la grenouille pour seulement la pocher, lâentreprise attend que lae chauffeur·euse Uber se soit endetté·e pour acheter une nouvelle voiture et ait abandonnĂ© tout boulot annexe qui lui permettait alors de choisir les meilleures contrats. Et câest ainsi que leurs revenus diminuent, diminuent, diminuent.
Le bidouillage est une astuce grossiĂšre faite Ă la va-vite. Nâimporte quelle tĂąche assez simple mais chronophage est une candidate idĂ©ale Ă lâautomatisation, et ce genre de vol de revenus serait insupportablement pĂ©nible, fastidieux et coĂ»teux Ă effectuer manuellement. Aucun entrepĂŽt du XIXĂšme siĂšcle rempli de bonhommes Ă visiĂšre vertes penchĂ©s sur des livres de compte ne pourrait faire ça. La numĂ©risation est nĂ©cessaire.
Bidouiller le salaire horaire des infirmiĂšres est un exemple parfait du rĂŽle de la numĂ©risation dans lâemmerdification. Parce que ce genre de choses nâest pas seulement mauvais pour les infirmiĂšres, câest aussi mauvais pour les patient·es. Pensons-nous vraiment que payer les infirmiĂšres en fonction de leur degrĂ© de dĂ©sespoir, avec un taux calculĂ© pour accroĂźtre ce niveau de dĂ©sespoir, et donc dĂ©croĂźtre le salaire pour lequel elles vont sans doute travailler, aura pour consĂ©quence de meilleurs soins ?
Voulez-vous que votre cathĂ©ter soit posĂ© par une infirmiĂšre nourrie par les Restos du CĆur, qui a conduit un Uber jusquâĂ minuit la nuit derniĂšre, et qui a sautĂ© le petit dĂ©jeuner ce matin pour pouvoir payer son loyer ?
VoilĂ pourquoi il est si naĂŻf de dire « si câest gratuit, câest que câest vous le produit ». « Si câest gratuit » attribue aux services financĂ©s par la publicitĂ© un pouvoir magique : celui de contourner nos facultĂ©s critiques en nous surveillant, et en exploitant les dossiers qui en rĂ©sultent pour localiser nos angle-morts mentaux, et en les transformant en armes pour nous faire acheter tout ce quâun publicitaire vend.
Avec cette expression, nous nous rendons complices de notre propre exploitation. En choisissant dâutiliser des services « gratuits », nous invitons les capitalistes de la surveillance Ă notre propre exploitation, ceux-lĂ mĂȘme qui ont dĂ©veloppĂ© un rayon-laser de contrĂŽle mental alimentĂ© par les donnĂ©es de surveillance que nous fournissons volontairement en choisissant des services financĂ©s par la publicitĂ©.
La morale, câest que si nous revenions Ă simplement payer pour avoir des choses, plutĂŽt que de demander leur gratuitĂ© de maniĂšre irrĂ©aliste, nous rendrions au capitalisme son Ă©tat fonctionnel de non-surveillance, et les entreprises recommenceraient Ă mieux sâoccuper de nous, car nous serions les client·es, et non plus les produits.
Câest pour cette raison que lâhypothĂšse du capitalisme de surveillance Ă©lĂšve les entreprises comme Apple au rang dâalternatives vertueuses. PuisquâApple nous fait payer avec de lâargent, plutĂŽt quâavec notre attention, elle peut se concentrer sur la crĂ©ation de services de qualitĂ©, plutĂŽt que de nous exploiter.
Si on regarde de façon superficielle, il y a une logique plausible Ă tout cela. AprĂšs, tout, en 2022, Apple a mis Ă jour son systĂšme dâexploitation iOS, qui tourne sur les iPhones et autres appareils mobiles, ajoutant une case Ă cocher qui vous permet de refuser la surveillance par des tiers, notamment Facebook.
96 % des client·es dâApple ont cochĂ© cette case. Les autres 4 % Ă©taient probablement ivres, ou des employé·es de Facebook, ou des employé·es de Facebook ivres. Ce qui est logique car, si je travaillais pour Facebook, je serais ivre en permanence.
Il semble donc, Ă premiĂšre vue, quâApple ne traite pas ses client·es comme un « produit ». Mais, en mĂȘme temps que cette mesure de protection de la vie privĂ©e, Apple activait secrĂštement son propre systĂšme de surveillance pour les propriĂ©taires dâiPhone, qui allait les espionner de la mĂȘme maniĂšre que Facebook lâavait fait, et exactement dans le mĂȘme but : vous envoyer des publicitĂ©s ciblĂ©es en fonction des lieux que vous avez visitĂ©s, des choses que vous avez recherchĂ©es, des communications que vous avez eues, des liens sur lesquels vous avez cliquĂ©. Apple nâa pas demandĂ© la permission Ă ses client·es pour les espionner. Elle ne leur a pas permis de refuser cette surveillance. Elle ne leur en a mĂȘme pas parlĂ© et, quand elle a Ă©tĂ© prise la main dans le sac, Apple a menti.
Il va sans dire que le rectangle Ă distractions Ă 1000 dollars dâApple, celui-la mĂȘme qui est dans votre poche, câest bien vous qui lâavez payĂ©. Le fait que vous lâayez payĂ© nâempĂȘche pas Apple de vous traiter comme un produit. Apple traite aussi ses client·es professionnel·les â les vendeur·euses dâapplications â comme un produit, en leur extorquant 30 centimes sur chaque dollar quâils gagnent, avec des frais de paiement obligatoires qui sont 1000 % plus Ă©levĂ©s que les normes dans le domaine, dĂ©jĂ exorbitantes. Apple traite ses utilisateur·ices â les gens qui dĂ©boursent une brique pour un tĂ©lĂ©phone â comme un produit, tout en les espionnant pour leur envoyer des publicitĂ©s ciblĂ©es.
Apple traite tout le monde comme un produit.
VoilĂ ce quâil se passe avec nos infirmiĂšre Ă la tĂąche : les infirmiĂšres sont le produit. Les patient·es sont le produit. Les hĂŽpitaux sont le produit. Dans lâemmerdification, « le produit » est chaque personne qui peut ĂȘtre productifiĂ©e.
Un traitement juste et digne nâest pas quelque chose que vous recevez comme une rĂ©compense de fidĂ©litĂ© client, pour avoir dĂ©pensĂ© votre argent plutĂŽt que votre attention. Comment recevoir un traitement juste et digne alors ? Je vais y venir, mais restons encore un instant avec nos infirmiĂšres.
Les infirmiĂšres sont le produit et elles sont bidouillĂ©es, parce quâelles ont Ă©tĂ© enrĂŽlĂ©es dans lâindustrie de la Tech, via la numĂ©risation de leur propre industrie.
Il est tentant de rejeter la faute sur la numĂ©risation. Mais les entreprises de la Tech ne sont pas nĂ©es merdifiĂ©es. Elles ont passĂ© des annĂ©es â des dĂ©cennies â Ă concevoir des produits plaisants. Si vous ĂȘtes assez vieille ou vieux pour vous souvenir du lancement de Google, vous vous souviendrez que, au dĂ©part, Google Ă©tait magique.
Vous auriez pu interroger Ask Jeeves pendant un million dâannĂ©es, vous auriez pu remplir Altavista avec dix trilliards dâopĂ©rateurs boolĂ©ens visant Ă Ă©liminer les rĂ©sultats mĂ©diocres, sans jamais aboutir Ă des rĂ©ponses aussi nettes et utiles que celles que vous auriez obtenues avec quelques mots vaguement descriptifs dans une barre de recherche Google.
Il y a une raison pour laquelle nous sommes tous passé·es Ă Google, pour laquelle autant dâentre nous ont achetĂ© des iPhones, pour laquelle nous avons rejoint nos amis sur Facebook : tous ces services Ă©taient nativement numĂ©riques, ils auraient pu se merdifier Ă tout moment, mais ils ne lâont pas fait â jusquâĂ ce quâils le fassent, et ils lâont tous fait en mĂȘme temps.
Si vous Ă©tiez une infirmiĂšre, que tous les patient·es qui se prĂ©sentent aux urgences en titubant prĂ©sentent les mĂȘmes horribles symptĂŽmes, vous appelleriez le ministĂšre de la SantĂ© pour signaler la potentielle apparition dâun nouvelle et dangereuse Ă©pidĂ©mie.
Ursula Franklin soutenait que les consĂ©quences de la technologie nâĂ©taient pas prĂ©destinĂ©s. Elles sont le rĂ©sultat de choix dĂ©libĂ©rĂ©s. Jâaime beaucoup cette analyse, câest une maniĂšre trĂšs science-fictionnesque de penser la technologie. La bonne science-fiction ne porte pas seulement sur ce que la technologie fait, mais pour qui elle le fait, et Ă qui elle le fait.
Ces facteurs sociaux sont bien plus importants que les seules spĂ©cifications techniques dâun gadget. Ils incarnent la diffĂ©rence entre un systĂšme qui vous prĂ©vient lorsquâen voiture vous commencez Ă dĂ©vier de votre route et quâun systĂšme informe votre assurance que vous avez failli dĂ©vier de votre route, pour quâils puissent ajouter 10 dollars Ă votre tarif mensuel.
Ils incarnent la diffĂ©rence entre un correcteur orthographique qui vous informe que vous avez fait une erreur et un patrongiciel qui permet Ă votre chef dâutiliser le nombre de vos erreurs pour justifier quâil vous refuse une prime.
Ils incarnent la diffĂ©rence entre une application qui se souvient oĂč vous avez garĂ© votre voiture et une application qui utilise la localisation de votre voiture comme critĂšre pour vous inclure dans un mandat de recherche des identitĂ©s de toutes les personnes situĂ©es Ă proximitĂ© dâune manifestation contre le gouvernement.
Je crois que lâemmerdification est causĂ©e par des changements non pas des technologies, mais de lâenvironnement rĂ©glementaire. Ce sont des modifications des rĂšgles du jeu, initiĂ©es de mĂ©moire dâhumain·e, par des intervenants identifiĂ©s, qui Ă©taient dĂ©jĂ informĂ©s des probables consĂ©quences de leurs actions, qui sont aujourdâhui riches et respectĂ©s, ne subissant aucune consĂ©quence ou responsabilitĂ© pour leur rĂŽle dans lâavĂšnement du merdicĂšne. Ils se pavanent en haute sociĂ©tĂ©, sans jamais se demander sâils finiront au bout dâune pique.
En dâautres termes, je pense que nous avons crĂ©Ă© un environnement criminogĂšne, un parfait bouillon de culture des pratiques les plus pathogĂšnes de notre sociĂ©tĂ©, qui se sont ainsi multipliĂ©es, dominant la prise de dĂ©cision de nos entreprises et de nos Ătats, conduisant Ă une vaste emmerdification de tout.
Et je pense quâil y a quelques bonnes nouvelles Ă tirer de tout ça, car si lâemmerdification nâest pas causĂ©e par un nouveau genre de mĂ©chantes personnes, ou par de grandes forces de lâhistoire joignant leur poids pour tout transformer en merde, mais est plutĂŽt causĂ©e par des choix de rĂ©glementation spĂ©cifiques, alors nous pouvons revenir sur ces rĂšgles, en produire de meilleures et nous extraire du merdicĂšne, pour relĂ©guer cet internet merdifiĂ© aux rebuts de lâhistoire, simple Ă©tat transitoire entre le bon vieil internet et un bon internet tout neuf.
Je ne vais pas parler dâIA aujourdâhui, parce que, mon dieu, lâIA est un sujet tellement ennuyeux et tellement surfait. Mais je vais utiliser une mĂ©taphore qui parle dâIA, pour parler de lâentreprise Ă responsabilitĂ© limitĂ©e, qui est une sorte dâorganisme colonisateur immoral et artificiel, au sein duquel les humain·es jouent le rĂŽle dâune sorte de flore intestinale. Mon collĂšgue Charlie Stoss nomme ces sociĂ©tĂ©s des « IA lentes ».
Vous avez donc ces IA lentes, dont les boyaux grouillent de gens, et lâimpĂ©ratif de lâIA, le trombone quâelle cherche Ă optimiser, câest le profit. Pour maximiser les profits, facturez aussi cher que vous le souhaitez, payez vos travailleur·euses et vos fournisseur·euses aussi peu que vous le pouvez, dĂ©pensez aussi peu que possible pour la sĂ©curitĂ© et la qualitĂ©.
Chaque dollar que vous ne dĂ©pensez pas pour les fournisseur·euses, les travailleur·euses, la qualitĂ© ou la sĂ©curitĂ© est un dollar qui peut revenir aux cadres et aux actionnaires. Il y a donc un modĂšle simple dâentreprise qui pourrait maximiser ses profits en facturant un montant infini de dollars, en ne payant rien Ă ses travailleur·euses et Ă ses fournisseur·euses, et en ignorant les questions de qualitĂ© et de sĂ©curitĂ©.
Cependant, cette entreprise ne gagnerait pas du tout dâargent, pour la trĂšs simple raison que personne ne voudrait acheter ce quâelle produit, personne ne voudrait travailler pour elle ou lui fournir des matĂ©riaux. Ces contraintes agissent comme des forces punitives disciplinaires, qui attĂ©nuent la tendance de lâIA Ă facturer Ă lâinfini et ne rien payer.
Dans la Tech, on trouve quatre de ces contraintes, des sources de discipline anti-emmerdificatoires qui amĂ©liorent les produits et les services, rĂ©munĂšrent mieux les travailleur·euses et empĂȘchent les cadres et des actionnaires dâaccroĂźtre leur richesse au dĂ©triment des client·es, des fournisseur·euses et des travailleur·euses.
La premiĂšre de ces contraintes, câest le marchĂ©. Toutes choses Ă©gales par ailleurs, une entreprise qui facture davantage et produit moins perdra des client·es au profit dâentreprises qui sont plus gĂ©nĂ©reuses dans leur partage de la valeur avec les travailleur·euses, les client·es et les fournisseur·euses.
Câest la base de la thĂ©orie capitaliste, et le fondement idĂ©ologique de la loi sur la concurrence, que nos cousins Ă©tasuniens nomment « loi anti-trust ».
En 1890, le Sherman Act a été premiÚre loi anti-trust, que le sénateur John Sherman, son rapporteur, défendit devant le Sénat en disant :
Si nous refusons de subir le pouvoir dâun roi sur la politique, nous ne devrions pas le subir sur la production, les transports, ou la vente des produits nĂ©cessaires Ă la vie. Si nous ne nous soumettons pas Ă un empereur, nous ne devrions pas nous soumettre Ă un autocrate du commerce disposant du pouvoir dâempĂȘcher la concurrence et de fixer les prix de tous les biens.
Le sĂ©nateur Sherman faisait Ă©cho Ă lâindignation du mouvement anti-monopoliste de lâĂ©poque, quand des propriĂ©taires de sociĂ©tĂ©s monopolistiques jouaient le rĂŽle de dictateurs, ayant le pouvoir de dĂ©cision sur qui pouvait travailler, qui mourait de faim, ce qui pourrait ĂȘtre vendu et Ă quel prix.
En lâabsence de concurrence, ils Ă©taient trop gros pour Ă©chouer, trop gros pour ĂȘtre emprisonnĂ©s, et trop gros pour sâen prĂ©occuper. Comme Lily Tomlin disait dans ses publicitĂ©s parodiques pour AT&T dans lâĂ©mission Saturday Night Live : « Nous nâen avons rien Ă faire. Nous nâen avons pas besoin. Nous sommes lâentreprise de tĂ©lĂ©phone. »
Quâest-il donc arrivĂ© Ă la force disciplinaire de la concurrence ? Nous lâavons tuĂ©e. Depuis une quarantaine dâannĂ©es, la vision reaganienne des Ă©conomistes de lâĂcole de Chicago a transformĂ© lâanti-trust. Ils ont rejetĂ© lâidĂ©e de John Sherman selon laquelle nous devrions maintenir la concurrence entre les entreprises pour empĂȘcher lâĂ©mergence dâ« autocrates du commerce », et installĂ© lâidĂ©e que les monopoles sont efficaces.
En dâautres termes, si Google possĂšde 90 % des parts de marchĂ©, ce qui est le cas, alors on se doit dâinfĂ©rer que Google est le meilleur moteur de recherche au monde, et le meilleur moteur de recherche possible. La seule raison pour laquelle un meilleur moteur de recherche nâa pas pu se dĂ©marquer est que Google est tellement compĂ©tent, tellement efficace, quâil nây a aucun moyen concevable de lâamĂ©liorer.
On peut aussi dire que Google est le meilleur parce quâil a le monopole, et on peut dire que le monopole est juste puisque Google est le meilleur.
Il y a 40 ans, donc, les Ătats-Unis â et ses partenaires commerciaux majeurs â ont adoptĂ© une politique de concurrence commerciale explicitement pro-monopole.
Vous serez content·es dâapprendre que ce nâest pas ce qui sâest passĂ© au Canada. Le ReprĂ©sentant du Commerce Ă©tasunien nâest pas venu ici pour nous forcer Ă bĂąillonner nos lois sur la compĂ©titivitĂ©. Mais ne faites pas trop les fier·es ! Ce nâest pas arrivĂ© pour la simple raison quâil nây en avait pas besoin. Parce que le Canada nâa pas de loi sur la concurrence qui mĂ©rite cette appellation, et nâen a jamais eue.
Au cours de toute son histoire, le Bureau de la Concurrence (« Competition Bureau ») a contestĂ© trois fusions dâentreprise, et a empĂȘchĂ© exactement zĂ©ro fusion, ce qui explique comment nous nous sommes retrouvĂ©s avec un pays qui doit tout aux ploutocrates les plus mĂ©diocres quâon puisse imaginer comme les Irving, les Weston, les Stronach, les McCain et les Rogers.
La seule raison qui explique comment ces prodiges sans vergogne ont Ă©tĂ© capables de conquĂ©rir ce pays est que les Ă©tasuniens avaient boostĂ© leurs monopolistes avant quâil ne soient capables de conquĂ©rir les Ătats-Unis et de porter leur attention sur nous. Mais il y a 40 ans, le reste du monde adoptait le « standard de bien-ĂȘtre du consommateur » pro-monopole de la Chicago School (Consumer Welfare Standard, CWS), et on sâest retrouvé·es avec⊠des monopoles. Des monopoles en pharmaceutique, sur le marchĂ© de la biĂšre, celui des bouteilles de verre, des Vitamine C, des chaussures de sport, des microprocesseurs, des voitures, des lunettes de vue, et, bien sĂ»r, celui du catch professionnel.
Souvenez-vous : ces politiques spĂ©cifiques ont Ă©tĂ© adoptĂ©es de mĂ©moire dâhumain·e, par des individus identifiables, qui ont Ă©tĂ© informĂ©s, qui sont devenus riches, et nâen ont jamais subi les consĂ©quences. Les Ă©conomistes qui ont conçu ces politiques sont encore dans le coin aujourdâhui, en train de polir leurs faux prix Nobel, de donner des cours dans des Ă©coles dâĂ©lite, de se faire des millions en expertise-conseil pour des entreprise de premier ordre. Quand on les interroge sur le naufrage que leurs politiques ont provoquĂ©, ils clament leur innocence, affirmant â sans ciller â quâil nây a aucune maniĂšre de prouver lâinfluence des politiques pro-monopole dans lâavĂšnement des monopoles.
Câest comme si on avait lâhabitude dâutiliser de la mort-au-rat sans avoir de problĂšme de rats. Donc ces gens nous demandent dâarrĂȘter, et maintenant les rats nous dĂ©vorent le visage. Alors ils prennent leurs grands yeux innocents et disent : « Comment pouvez-vous ĂȘtre sĂ»rs que notre politique contre la mort-au-rat et lâinvasion globale de rats soient liĂ©es ? Câest peut-ĂȘtre simplement lâĂre des Rats ! Peut-ĂȘtre que les tĂąches solaires ont rendu les rats plus fĂ©conds quâĂ dâautres moments de lâhistoire ! Ils ont achetĂ© les usines de mort-au-rat puis les ont fermĂ©, et alors quoi ? Fermer ces usines aprĂšs quâon ait dĂ©cidĂ© dâarrĂȘter dâutiliser de la mort-au-rat est une dĂ©cision rationnelle et Pareto-optimale. »
Les marchĂ©s ne punissent pas les entreprises de la Tech parce quâelles ne font pas de concurrence avec leurs rivaux, elles les achĂštent. Câest une citation, de Mark Zuckerberg :
Il vaut mieux acheter que dâentrer en concurrence.
Câest pour cela que Mark Zuckerberg a achetĂ© Instagram pour un milliard de dollars, mĂȘme si lâentreprise nâavait que 12 salarié·es et 25 millions dâutilisateur·ices. Comme il lâĂ©crivait Ă son Directeur Financier dans un e-mail nocturne particuliĂšrement mal avisĂ©, il Ă©tait obligĂ© dâacheter Instagram, parce que les utilisateur·ices de Facebook Ă©taient en train de quitter Facebook pour Instagram. En achetant Instagram, Zuck sâassurait que quiconque quitterait Facebook â la plateforme â serait toujours prisonnier·Úre de Facebook â lâentreprise.
MalgrĂ© le fait que Zuckerberg ait posĂ© sa confession par Ă©crit, lâadministration Obama lâa laissĂ© entreprendre cette fusion, parce que tous les gouvernement, de tous les bords politiques, et ce depuis 40 ans, ont pris comme position de croire que les monopoles sont performants.
Maintenant, pensez Ă notre infirmiĂšre bidouillĂ©e et paupĂ©risĂ©e. Les hĂŽpitaux font partie des secteurs les plus consolidĂ©s des Ătats-Unis. Dâabord, on a dĂ©rĂ©gularisĂ© les fusions du secteur pharmaceutique, les entreprises pharmaceutiques se sont entre-absorbĂ©es Ă la vitesse de lâĂ©clair, et elles ont gonflĂ© les prix des mĂ©dicaments. Alors les hĂŽpitaux ont eux aussi fusionnĂ© vers le monopole, une manĆuvre dĂ©fensive qui a laissĂ© une seule chaĂźne dâhĂŽpitaux sâaccaparer la majoritĂ© dâune rĂ©gion ou dâune ville et dire aux entreprises pharmaceutiques : « Soit vous baissez le prix de vos produits, soit vous ne pouvez plus les vendre Ă aucun de nos hĂŽpitaux ».
Bien sĂ»r, une fois cette mission accomplie, les hĂŽpitaux ont commencĂ© Ă arnaquer les assureurs, qui mettaient en scĂšne leur propre orgie incestueuse, achetant et fusionnant jusquâĂ ce que les Ă©tasunien·nes nâaient plus le choix quâentre deux ou trois assurances. Ăa a permis aux assureurs de riposter contre les hĂŽpitaux, en laissant les patient·es et les travailleur·es de la santĂ© sans dĂ©fense contre le pouvoir consolidĂ© des hĂŽpitaux, des entreprises pharmaceutiques, des gestionnaire de profits pharmacologiques, des centrales dâachats, et des autres cartels de lâindustrie de la santĂ©, duopoles et monopoles.
Ce qui explique pourquoi les infirmiĂšres signent pour travailler dans des hĂŽpitaux qui utilisent ces effroyables applis, remplaçant des douzaines dâagences de recrutement qui entraient auparavant en compĂ©tition pour lâemploi des infirmiĂšres.
Pendant ce temps, du cĂŽtĂ© des patient·es, la concurrence nâa jamais eu dâeffet disciplinaire. Personne nâa jamais fait de shopping Ă la recherche dâune ambulance moins chĂšre ou dâun meilleur service dâurgences alors quâiel avait une crise cardiaque. Le prix que les gens sont prĂȘts Ă payer pour ne pas mourir est « tout ce que jâai ».
Donc, vous avez ce secteur qui nâa au dĂ©part aucune raison de devenir une entreprise commerciale, qui perd le peu de restrictions quâelle subissait par la concurrence, pavant le chemin pour lâemmerdification.
Mais jâai dit quâil y avait 4 forces qui restreignaient les entreprises. La deuxiĂšme de ces forces, câest la rĂ©gulation, la discipline imposĂ©e par les Ă©tats.
Câest une erreur de voir la discipline du marchĂ© et la discipline de lâĂtat comme deux champs isolĂ©s. Elles sont intimement connectĂ©es. Parce que la concurrence est une condition nĂ©cessaire pour une rĂ©gulation effective.
Laissez-moi vous lâexpliquer en des termes que mĂȘme les libertariens les plus idĂ©ologiques peuvent comprendre. Imaginons que vous pensiez quâil nâexiste prĂ©cisĂ©ment quâune seule rĂ©gulation Ă faire respecter par lâĂtat : honorer les contrats. Pour que le gouvernement puisse servir dâarbitre sur le terrain, il doit avoir le pouvoir dâinciter les joueurs Ă honorer leurs contrats. Ce qui veut dire que le plus petit gouvernement que vous pouvez avoir est dĂ©terminĂ© par la plus grande entreprise que vous voulez bien tolĂ©rer.
Alors mĂȘme si vous ĂȘtes le genre de libertarien complĂštement gaga de Musk et qui ne peut plus ouvrir son exemplaire de La GrĂšve tellement sont toutes collĂ©es entre elles, qui trĂ©pigne Ă lâidĂ©e dâun marchĂ© du rein humain, et demande le droit de se vendre en esclavage, vous devriez quand mĂȘme vouloir un robuste rĂ©gime anti-monopole, pour que ces contrats puissent ĂȘtre honorĂ©s. Quand un secteur se cartelise, quand il sâeffondre et se transforme en oligarchie, quand internet devient « cinq sites internet gĂ©ants, chacun dâeux remplit des dâĂ©cran des quatre autres », alors celui-ci capture ses rĂ©gulateurs.
AprĂšs tout, un secteur qui comporte 100 entreprises en compĂ©tition est une meute de criminels, qui se sautent Ă la gorge les uns les autres. Elles ne peuvent pas se mettre dâaccord sur quoi que ce soit, et surtout pas sur la façon de faire du lobbying.
Tandis quâun secteur de 5 entreprises â ou 4 â ou 3 â ou 2 â ou une â est un cartel, un trafic organisĂ©, une conspiration en devenir. Un secteur qui sâest peu Ă peu rĂ©duit en une poignĂ©e dâentreprises peut se mettre dâaccord sur une position de lobbying commune.
Et plus encore, elles sont tellement isolĂ©es de toute « concurrence inefficace » quâelles dĂ©bordent dâargent, quâelles peuvent mobiliser pour transformer leurs prĂ©fĂ©rences rĂ©gulatoires en rĂ©gulations. En dâautres termes, elles capturent leurs rĂ©gulateurs.
La « capture rĂ©glementaire » peut sembler abstraite et compliquĂ©e, aussi laissez-moi vous lâexpliquer avec des exemples concrets. Au Royaume-Uni, le rĂ©gulateur anti-trust est appelĂ© lâAutoritĂ© des MarchĂ©s et de la Concurrence (« Competition and Markets Authority », abbrĂ©gĂ© CMA), dirigĂ© â jusquâĂ rĂ©cemment â par Marcus Bokkerink. Le CMA fait partie des enquĂȘteurs et des rĂ©gulateurs les plus efficaces du monde contre les conneries de la Big Tech.
Le mois dernier (le 21 janvier 2025, NDT), le Premier ministre britannique Keir Starmer a virĂ© Bokkerink et lâa remplacĂ© par Doug Gurr, lâancien prĂ©sident dâAmazon UK. Hey Starmer, on a le poulailler au tĂ©lĂ©phone, ils veulent faire entrer le renard.
Mais revenons Ă nos infirmiĂšres : il y a une multitude dâexemples de capture rĂ©glementaire qui se cachent dans cette situation, mais je vais vous sĂ©lectionner le plus flagrant dâentre eux, le fait quâil existe des courtiers en donnĂ©es qui vous revendront les informations dâĂ©tasunien·nes lambda concernant leurs dettes sur carte de crĂ©dit.
Câest parce que le congrĂšs Ă©tasunien nâa pas passĂ© de nouvelle loi sur la vie privĂ©e des consommateur·ices depuis 1988, quand Ronald Reagan a signĂ© la loi appelĂ©e « Video Privacy Protection Act » ( Loi de Protection de la Vie PrivĂ©e relative aux VidĂ©os) qui empĂȘche les vendeur·euses de cassettes vidĂ©o de dire aux journaux quelles cassettes vous avez emmenĂ©es chez vous. Que le congrĂšs nâait pas remis Ă jour les protections de la vie privĂ©e des Ă©tasunien·nes depuis que Die Hard est sorti au cinĂ©ma nâest pas une coĂŻncidence ou un oubli. Câest lâinaction payĂ©e au prix fort par une industrie irrespectueuse de la vie privĂ©e, fortement concentrĂ©e â et donc follement profitable â et qui a monĂ©tisĂ© lâabus des droits humains Ă une Ă©chelle inconcevable.
La coalition favorable Ă maintenir gelĂ©es les lois sur la vie privĂ©e depuis la derniĂšre saison de HĂŽpital St Elsewhere continue de grandir, parce quâil existe une infinitĂ© de façons de transformer lâinvasion systĂ©matique de nos droits humains en argent. Il y a un lien direct entre ce phĂ©nomĂšne et les infirmiĂšres dont le salaire baisse lorsquâelles ne peuvent pas payer leurs factures de carte de crĂ©dit.
Donc la concurrence est morte, la rĂ©gulation est morte, et les entreprises ne sont punies ni par la discipline du marchĂ©, ni par celle de lâĂ©tat. Mais il y a bien quatre forces capables de discipliner les entreprises, de contribuer Ă lâenvironnement hostile pour la reproduction des monstres merdifiants et sociopathes.
Alors parlons des deux autres forces. La premiĂšre est lâinteropĂ©rabilitĂ©, le principe selon lequel deux ou plusieurs autres choses peuvent fonctionner ensemble. Par exemple, vous pouvez mettre les lacets de nâimporte qui sur vos chaussures, lâessence de nâimporte qui dans votre voiture, et les ampoules de nâimporte qui dans vos lampes. Dans le monde non-numĂ©rique, lâinteropĂ©rabilitĂ© demande beaucoup de travail, vous devez vous mettre dâaccord sur une direction, une grandeur, un diamĂštre, un voltage, un ampĂ©rage, une puissance pour cette ampoule, ou alors quelquâun va se faire exploser la main.
Mais dans le monde numĂ©rique, lâinteropĂ©rabilitĂ© est intĂ©grĂ©e, parce que nous ne savons faire quâun seul type dâordinateur, la machine universelle et Turing-complĂšte de von Neumann, une machine de calcul capable dâexĂ©cuter tout programme valide.
Ce qui veut dire que pour chaque programme dâemmerdification, il y a un programme de contre-emmerdification en attente dâĂȘtre lancĂ©. Quand HP Ă©crit un programme pour sâassurer que ses imprimantes refusent les cartouches tierces, quelquâun dâautre peut Ă©crire un programme qui dĂ©sactive cette vĂ©rification.
Pour les travailleur·euses Ă la tĂąche, les applis dâanti-emmerdification peuvent endosser le rĂŽle du fidĂšle serviteur. Par exemple, les conducteur·ices de taxi Ă la tĂąche en IndonĂ©sie se sont monté·es en coopĂ©rative qui commissionnent les hackers pour Ă©crire des modifications dans leurs applis de rĂ©partition de travail. Par exemple, une appli de taxi ne contractera pas un·e conducteur·ice pour aller cherche un·e client·e Ă la gare, Ă moins quâiel soit juste Ă la sortie de celle-ci, mais quand les gros trains arrivent en gare câest une scĂšne cauchemardesque de chaos total et lĂ©tal.
Alors les conducteur·ices ont une appli qui leur permet dâimiter leur GPS, ce qui leur permet de se garer Ă lâangle de la rue, mais laisse lâappli dire Ă leur patron quâiels sont juste devant la sortie de la gare. Quand une opportunitĂ© se prĂ©sente, iels nâont plus quâĂ se faufiler sur quelques mĂštres pour prendre leur client·e, sans contribuer Ă la zizanie ambiante.
Aux Ătats-Unis, une compagnie du nom de Para proposait une appli pour aider les conducteur·ices chez Doordash Ă ĂȘtre mieux payé·es. Voyez-vous, câest sur les pourboires que les conducteur·ices Doordash se font le plus dâargent, et lâappli Doordash pour ses conducteur·ices cache le montant du pourboire jusquâĂ ce que vous acceptiez la course, ce qui veut dire que vous ne savez pas avant de la prendre si vous acceptez une course qui vous paiera 1,15$ ou 11,50$ avec le pourboire. Alors Para a construit une appli qui extrayait le montant du pourboire et le montrait aux conducteur·ices avant quâiels ne sâengagent.
Mais Doordush a fermĂ© lâappli, parce quâaux Ătats-Unis dâAmĂ©rique, les applis comme Para sont illĂ©gales. En 1998, Bill Clinton a signĂ© une loi appelĂ©e le « Digital Millenium Copyright Act » (Loi du MillĂ©naire NumĂ©rique relative aux Droits dâauteur, abrĂ©gĂ© DMCA), et la section 1201 du DMCA dĂ©finit le fait de « contourner un accĂšs contrĂŽlĂ© par un travail soumis aux droits dâauteur » comme un dĂ©lit passible de 500.000$ dâamende et dâune peine de prison de 5 ans pour une premiĂšre condamnation. Un simple acte de rĂ©tro-ingĂ©nierie sur une appli comme Doordash est un dĂ©lit potentiel, et câest pour cela que les compagnies sont tellement excitĂ©es Ă lâidĂ©e de vous faire utiliser leurs applis plutĂŽt que leurs sites internet.
La toile est ouverte, les applis sont fermĂ©es. La majoritĂ© des internautes ont installĂ© un bloqueur de pubs (qui est aussi un outil de protection de vie privĂ©e). Mais personne nâinstalle de bloqueur de pubs pour une appli, parce que câest un dĂ©lit de distribuer un tel outil, parce que vous devez faire de la rĂ©tro-ingĂ©nierie sur cette appli pour y arriver. Une appli câest juste un site internet enrobĂ© dans assez de propriĂ©tĂ© intellectuelle pour que la compagnie qui lâa crĂ©Ă©e puisse vous envoyer en prison si vous osez la modifier pour servir vos intĂ©rĂȘts plutĂŽt que les leurs.
Partout dans le monde, on a promulguĂ© une masse de lois quâon appelle « lois sur la propriĂ©tĂ© intellectuelle », qui rendent illĂ©gal le fait de modifier des services, des produits ou des appareils afin quâils servent vos propres intĂ©rĂȘts, plutĂŽt que les intĂ©rĂȘts des actionnaires.
Comme je lâai dĂ©jĂ dit, ces lois ont Ă©tĂ© promulguĂ©es de mĂ©moire dâhumain·e, par des personnes qui nous cĂŽtoient, qui ont Ă©tĂ© informĂ©es des Ă©videntes et prĂ©visibles consĂ©quences de leurs plans tĂ©mĂ©raires, mais qui les ont tout de mĂȘme appliquĂ©es.
En 2010, deux ministres du gouvernement Harper (Premier ministre canadien, NDT) ont décidé de copier-coller le DMCA étasunien dans la loi canadienne. Ils ont entrepris une consultation publique autour de la proposition qui rendrait illégale toute rétro-ingénierie dans le but modifier des services, produits ou appareils, et ils en ont pris plein les oreilles ! 6138 canadien·nes leurs ont envoyé des commentaires négatifs sur la consultation. Ils les ont mis en garde que rendre illégale le détournement des verrous propriétaire interférerait avec la réparation des appareils aussi divers que les tracteurs, les voitures, et les équipements médicaux, du ventilateur à la pompe à insuline.
Ces canadien·nes ont prĂ©venu que des lois interdisant le piratage des verrous numĂ©riques laisseraient les gĂ©ants Ă©tasuniens de la Tech sâemparer du marchĂ© numĂ©rique, nous forçant Ă acheter nos applis et nos jeux depuis les magasins dâappli Ă©tasuniens, qui pourraient royalement choisir le montant de leur commission. Ils ont prĂ©venu que ces lois Ă©taient un cadeau aux monopolistes qui cherchaient Ă gonfler le prix de lâencre ; que ces lois sur les droits dâauteur, loin de servir les artistes canadien·nes, nous soumettraient aux plateformes Ă©tasuniennes. Parce que chaque fois que quelquâun dans notre public achĂšterait une de nos crĂ©ations, un livre, une chanson, un jeu, une vidĂ©o verrouillĂ©e et enchaĂźnĂ©e Ă une appli Ă©tasunienne, elle ne pourrait plus jamais ĂȘtre dĂ©verrouillĂ©e.
Alors si nous, les travailleur·euses crĂ©atif·ves du Canada, nous mettions Ă migrer vers un magasin canadien, notre public ne pourrait pas venir avec nous. Il ne pourrait pas transfĂ©rer leurs achats depuis lâappli Ă©tasunienne vers lâappli canadienne.
6138 canadien·nes le leur ont dit, tandis que seulement 54 rĂ©pondant·es se sont rangé·es du cĂŽtĂ© du Ministre du Patrimoine canadien, James Moore, et du Ministre de lâIndustrie, Tony Clement. Alors, James Moore a fait un discours, Ă la rĂ©union de la Chambre Internationale du Commerce ici Ă Toronto, oĂč il a dit quâil allait seulement Ă©couter les 54 grincheux·ses qui supportaient ses idĂ©es affreuses, sur la base que les 6138 autres personnes qui nâĂ©taient pas dâaccord avec lui Ă©taient des « braillard·es⊠extrĂ©mistes radicaux·ales ».
Donc en 2012, nous avons copiĂ© les horribles lois de verrouillage numĂ©rique Ă©tasuniennes dans notre livre de lois canadien, et nous vivons maintenant dans le monde de James Moore et Tony Clement, oĂč il est illĂ©gal de pirater un verrou numĂ©rique. Donc si une entreprise mets un verrou numĂ©rique sur un produit, ils peuvent faire nâimporte quoi derriĂšre ce verrou, et câest un crime de passer passer outre.
Par exemple, si HP met un verrou numĂ©rique sur ses imprimantes qui vĂ©rifie que vous nâĂȘtes pas en train dâutiliser des cartouches dâencre tierces ou de recharger une cartouche HP, câest un crime de contourner ce verrou et dâutiliser une encre tierce. Et câest pour ça que HP peut continuer de nous racketter sur le prix de lâencre en le faisant monter, et monter, et monter.
Lâencre dâimprimante est maintenant le fluide le plus coĂ»teux quâun·e civil·e peut acheter sans permis spĂ©cial. Câest de lâeau colorĂ©e qui coĂ»te 10.000$ le gallon (environ 2000⏠le litre, NDT) ce qui veut dire que vous imprimez votre liste de courses avec un liquide qui coĂ»te plus cher que la semence dâun Ă©talon gagnant du Derby dans le Kentucky.
Câest le monde que nous ont laissĂ© Clement et Moore, de mĂ©moire dâhumain·e, aprĂšs quâon les ait avertis, et quâils aient tout de mĂȘme appliquĂ© leur plan. Un monde oĂč les fermier·Úres ne peuvent pas rĂ©parer leurs tracteurs, oĂč les mĂ©canicien·nes indĂ©pendant·es ne peuvent pas rĂ©parer votre voiture, oĂč les hĂŽpitaux pendant les confinements de lâĂ©pidĂ©mie ne pouvaient pas mettre en service leurs respirateurs artificiels dĂ©fectueux, oĂč chaque fois quâun·e utilisateur·ice canadien·ne dâiPhone achĂšte une appli dâun·e auteur·ice canadien·ne de logiciel, chaque dollar quâiels dĂ©pensent fait un petit tour par les bureaux dâApple Ă Cupertino en Californie, avant de revenir allĂ©gĂ©s de 30 centimes.
Laissez-moi vous rappeler que câest le monde dans lequel une infirmiĂšre ne peut pas avoir de contre-appli ou dâextension pour son appli « Uber-des-infirmiĂšres » quâelles doivent utiliser pour trouver du travail, qui les laisserait Ă©changer avec dâautres infirmiĂšres pour refuser des gardes tant que les salaires pour celles-ci ne montent Ă des niveaux corrects, ou bloquer la surveillance de leurs dĂ©placements et de leur activitĂ©.
LâinteropĂ©rabilitĂ© Ă©tait une force disciplinante majeure pour les entreprises de la Tech. AprĂšs-tout, si vous rendez les publicitĂ©s sur votre site internet suffisamment inĂ©vitables, une certaine fraction de vos utilisateur·ices installera un bloqueur de pubs, et vous ne toucherez jamais plus un penny dâeux. Parce que personne dans lâhistoire des bloqueurs de pub nâa jamais dĂ©sinstallĂ© un bloqueur de pubs. Mais une fois quâil est interdit de construire un bloqueur de pubs, il nây a plus aucune raison de ne pas rendre ces pubs aussi dĂ©goĂ»tantes, invasives et inĂ©vitables que possible, afin de dĂ©placer toute la valeur depuis les utilisateur·ices vers les actionnaires et les dirigeants.
Donc on se retrouve avec des monopoles et les monopoles capturent les rĂ©gulateurs, et ils peuvent ignorer les lois quâils nâaiment pas, et empĂȘcher les lois qui pourraient interfĂ©rer avec leur comportement prĂ©dateur â comme les lois sur la vie privĂ©e â dâĂȘtre entĂ©rinĂ©es. Ils vont passer de nouvelles lois, des lois qui les laissent manipuler le pouvoir gouvernemental pour empĂȘcher dâautres compagnies dâentrer sur le marchĂ©.
Donc trois des quatre forces sont neutralisĂ©es : concurrence, rĂ©gulation, et interopĂ©rabilitĂ©. Ce ne laissait plus quâune seule force disciplinaire capable de contenir le processus dâemmerdification : la main dâĆuvre.
Les travailleur·euses de la Tech forment une curieuse main dâĆuvre, parce quâiels ont historiquement Ă©tĂ© trĂšs puissants, capables dâexiger des hauts salaires et du respect, mais iels lâont fait sans rejoindre de syndicat. La densitĂ© syndicale dans le secteur de la Tech est abyssale, presque indĂ©tectable. Le pouvoir des travailleur·euses de la Tech ne leur est pas venu de la solidaritĂ©, mais de la raretĂ©. Il nây avait pas assez de travailleur·euses pour satisfaire les offres dâemploi suppliantes, et les travailleur·euses de la Tech sont dâune productivitĂ© inconcevable. MĂȘme avec les salaires faramineux que les travailleur·euses exigeaient, chaque heure de travail quâiels effectuaient avaient bien plus de valeur pour leurs employeurs.
Face Ă un marchĂ© de lâemploi tendu, et la possibilitĂ© de transformer chaque heure de travail dâun·e travailleur·euse de la Tech en or massif, les patrons ont levĂ© tous les freins pour motiver leur main dâĆuvre. Ils ont cajolĂ© le sens du devoir des travailleur·euses, les ont convaincus quâiels Ă©taient des guerrier·Úres saint·es, appelant lâavĂšnement dâune nouvelle Ăšre numĂ©rique. Google promettait quâiels « organiseraient les informations du monde et les rendraient utiles ». Facebook leur promettait quâiels allaient « rendre le monde plus ouvert et plus connectĂ© ».
Il y a un nom pour cette tactique : la bibliothĂ©caire Fobazi Ettarh lâappelle la « fascination vocationnelle » (« vocational awe » en anglais, NDT). Câest lorsque lâintĂ©rĂȘt pour le sens du devoir et la fiertĂ© sont utilisĂ©s pour motiver les employé·es Ă travailler plus longtemps pour de moins bons salaires.
Il y a beaucoup dâemplois qui se basent sur la fascination vocationnelle : le professorat, le soin aux enfants et aux personnes ĂągĂ©es, et, bien sĂ»r, le travail dâinfirmiĂšre.
Les techos sont diffĂ©rent·es des autres travailleur·euses cependant, parce quâiels ont historiquement Ă©tĂ© trĂšs rares, ce qui veut dire que bien que les patrons pouvaient les motiver Ă travailler sur des projets auxquels iels croyaient, pendant des heures interminables, Ă lâinstant-mĂȘme oĂč les patrons leurs ordonnaient de merdifier les projets pour lesquels iels avaient ratĂ© lâenterrement de leur mĂšre pour livrer le produit dans les temps, ces travailleureuses envoyaient chier leurs patrons.
Si les patrons persistaient dans leurs demandes, les techos quittaient leur travail, traversaient la rue, et trouvaient un meilleur travail le jour-mĂȘme.
Donc pendant de longues annĂ©es, les travailleur·euses de la Tech Ă©taient la quatriĂšme et derniĂšre contrainte, tenant bon aprĂšs que les contraintes de concurrence, de rĂ©gulation et dâinteropĂ©rabilitĂ© soient tombĂ©es. Mais alors sont arrivĂ©s les licenciements de masse. 260 000 en 2023 ; 150 000 en 2024 ; des dizaines de milliers cette annĂ©e, et Facebook qui prĂ©voit dâanĂ©antir 5 % de sa masse salariale, un massacre, tout en doublant les bonus de ses dirigeants.
Les travailleur·euses de la Tech ne peuvent plus envoyer chier leurs patrons, parce quâil y a 10 autres travailleur·euses qui attendent derriĂšre pour prendre le poste.
Bon, jâai promis que je ne parlerai pas dâIA, mais je vais devoir un tout petit peu briser cette promesse, juste pour signaler que la raison pour laquelle les patrons de la Techs sont aussi excitĂ©s par lâIA câest quâils pensent quâils pourront virer tous leurs techos et les remplacer par des chatbots dociles qui ne les enverront jamais chier.
Donc voilĂ dâoĂč vient lâemmerdification : de multiples changements dans lâenvironnement. Lâeffondrement quadruple de la concurrence, de la rĂ©gulation, de lâinteropĂ©rabilitĂ© et du pouvoir de la main dâĆuvre crĂ©e un environnement merdigĂšne, oĂč les Ă©lĂ©ments les plus cupides et sociopathes du corps entrepreneurial prospĂšrent au dĂ©triment des Ă©lĂ©ments modĂ©rateurs de leur impulsion merdificatoire.
Nous pouvons essayer de soigner ces entreprises. Nous pouvons utiliser les lois anti-monopole pour les briser, leur faire payer des amendes, les amoindrir. Mais tant que nous nâaurons pas corrigĂ© lâenvironnement, la contagion se rĂ©pandra aux autres entreprises.
Alors discutons des maniĂšres de crĂ©er un environnement hostile aux merdificateurs, pour que le nombre et lâimportance des agents merdificateurs dans les entreprises retrouvent leurs bas niveaux des annĂ©es 90. On ne se dĂ©barrassera pas de ces Ă©lĂ©ments. Tant que la motivation du profit restera intacte, il y aura toujours des gens dont la poursuite du profit sera pathologique, immodĂ©rĂ©e par la honte ou la dĂ©cence. Mais nous pouvons changer cet environnement pour quâils ne dominent pas nos vies.
Discutons des lois anti-trust. AprĂšs 40 ans de dĂ©clin anti-trust, cette dĂ©cennie a vue une rĂ©surgence massive et globale de vigueur anti-trust, quâon retrouve assaisonnĂ©e aux couleurs politiques de gauche comme de droite.
Au cours des quatre derniĂšres annĂ©es, les anti-monopolistes de lâadministration Biden Ă la Federal Trade Commission (Commission FĂ©dĂ©rale du Commerce, abrĂ©gĂ© en FTC) au Department of Justice (DĂ©partement de la Justice, abrĂ©gĂ© en DoJ) et au Consumer Finance Protection Bureau (Bureau de Protection des Consommateurs en matiĂšre FinanciĂšre) ont fait plus de rĂ©pression anti-monopole que tous leurs prĂ©dĂ©cesseurs au cours des 40 annĂ©es prĂ©cĂ©dentes.
Il y a certainement des factions de lâadministration Trump qui sont hostiles Ă ce programme mais les agents de rĂ©pression anti-trust au DoJ et au FTC disent maintenant quâils vont prĂ©server et renforcer les nouvelles lignes directrices de Biden concernant les fusions dâentreprises, qui empĂȘchent les compagnies de sâentre-acheter, et ils ont effectivement dĂ©jĂ intentĂ© une action pour bloquer une fusion de gĂ©ants de la tech.
Bien Ă©videmment, lâĂ©tĂ© dernier Google a Ă©tĂ© jugĂ© coupable de monopolisation, et doit maintenant affronter la banqueroute, ce qui explique pourquoi ils ont Ă©tĂ© si gĂ©nĂ©reux et amicaux envers lâadministration de Trump.
Pendant ce temps, au Canada, le Bureau de la Concurrence Ă©dentĂ© sâest fait refaire un dentier au titane en juin dernier, lorsque le projet de loi C59 est passĂ© au Parlement, octroyant de vastes nouveaux pouvoirs Ă notre rĂ©gulateur anti-monopole.
Il est vrai que le premier ministre britannique Keir Starmer vient de virer le chef du Competition and Markets Authority (AutoritĂ© des MarchĂ©s et de la Concurrence, abrĂ©gĂ© en CMA) et lâa remplacĂ© par lâex patron dâAmazon UK. Mais ce qui rend le tout si tragique câest que le CMA faisait un travail incroyablement bon au sein dâun gouvernement conservateur.
Du cĂŽtĂ© de lâUnion EuropĂ©enne, ils ont passĂ© la LĂ©gislation sur les marchĂ©s numĂ©riques (Digital Markets Act) et le RĂšglement sur les Services NumĂ©riques (Digital Services Act), et ils sâattaquent aux entreprises de la Big Tech avec le tranchant de la lame. Dâautres pays dans le monde â Australie, Allemagne, France, Japon, CorĂ©e du Sud et Chine (oui, la Chine !) â ont passĂ© de nouvelles lois anti-monopole, et lancent des actions majeures de rĂ©pression anti-monopole, donnant souvent lieu Ă des collaborations internationales.
Donc vous avez le CMA britannique qui utilise ses pouvoirs dâinvestigation pour faire des recherches et publier des enquĂȘtes de marchĂ© approfondies sur la taxe abusive pratiquĂ©e par Apple sur les applis, et ensuite lâUE qui utilise ce rapport comme feuille de route pour sanctionner Apple, puis interdire le monopole dâApple sur les paiements grĂące Ă de nouvelles rĂ©gulations. Ensuite les anti-monopolistes en CorĂ©e du Sud et au Japon traduisent lâaffaire europĂ©enne et gagnent des affaires quasi-identiques dans leurs propres cours de justice.
Et quid de la capture rĂ©glementaire ? Et bien, on commence Ă voir les rĂ©gulateurs faire preuve dâastuce pour contrĂŽler les grosses entreprises de la tech. Par exemple, la LĂ©gislation sur les MarchĂ©s NumĂ©riques et le RĂšglement sur les Services NumĂ©riques europĂ©ens ont Ă©tĂ© imaginĂ©s pour contourner les cours de justice national des Ă©tats membres de lâUE, et spĂ©cifiquement de lâIrlande, le paradis fiscal oĂč les entreprises Ă©tasuniennes de la Tech prĂ©tendent avoir leurs bureaux.
Le truc avec les paradis fiscaux câest quâils deviennent immanquablement des paradis criminels, parce quâApple peut prĂ©tendre ĂȘtre irlandaise cette semaine, ĂȘtre maltaise ou chypriote ou luxembourgeoise la semaine dâaprĂšs. Alors lâIrlande doit laisser les gĂ©ants de la Tech Ă©tasuniens ignorer les lois europĂ©ennes sur la vie privĂ©e et autres rĂ©gulations, ou le pays les perdra au profit de nations plus sordides, plus dociles et plus compĂ©titives.
Donc à partir de maintenant, la régulation européenne sur le secteur de la Tech sera exécutée en cour fédérale européenne, et pas en cour nationale, en considérant les cours irlandaises capturées comme endommagées et en les contournant.
Le Canada doit renforcer sa propre capacitĂ© Ă appliquer les rĂ©gulations sur le secteur de la Tech, en dĂ©tricotant les fusions monopolistes comme celle de Bell et Rogers, mais par dessus tout, le Canada doit poursuivre son programme sur lâinteropĂ©rabilitĂ©.
LâannĂ©e derniĂšre, le Canada a passĂ© deux projets de loi trĂšs excitants : le projet de loi C244, une loi nationale sur le Droit de RĂ©paration ; et le projet de loi C294, une loi dâinteropĂ©rabilitĂ©. NommĂ©ment, ces deux lois permettent aux canadien·nes de tout rĂ©parer, depuis les tracteurs aux pompes Ă insuline, et de modifier les logiciels dans leurs appareils, que ce soient les consoles de jeux comme les imprimantes, pour quâils puissent fonctionner avec des magasins dâapplis, des consommables, ou des extensions tierces.
Pourtant, ces projets de loi sont fondamentalement inutiles, parce quâils ne permettent pas aux canadien·nes dâacquĂ©rir les outils nĂ©cessaires pour briser les verrous numĂ©riques. Vous pouvez modifier votre imprimante pour quâelle accepte des encres tierces, ou interprĂ©ter les codes diagnostiques dâune voiture pour que nâimporte quel mĂ©canicien·ne puisse la rĂ©parer, mais seulement si il nây a pas de verrou numĂ©rique qui vous empĂȘche de le faire, parce que donner Ă quelquâun lâoutil qui permet de briser un verrou numĂ©rique reste illĂ©gal grĂące Ă la loi que James Moore et Tony Clement ont fourrĂ© dans la gosier du pays en 2012.
Et chaque imprimante sans exception, chaque enceinte connectĂ©e, voiture, tracteur, appareil mĂ©nager, implant mĂ©dical ou appareil mĂ©dical hospitalier aura un verrou numĂ©rique qui vous empĂȘchera de le rĂ©parer, de le modifier, ou dâutiliser des piĂšces, un logiciel ou des consommables tiers.
Ce qui veut dire que ces deux lois remarquables sur la rĂ©paration et lâinteropĂ©rabilitĂ© sont inutiles.

MĂšme sur les lois canadiennes sur lâinteropĂ©rabilitĂ©, gĂ©nĂ©rĂ© Ă partir dâun dessin de Gee. CC0
Alors pourquoi ne pas se dĂ©barrasser de la loi de 2012 qui interdit de briser les verrous numĂ©riques ? Parce que ces lois font partie dâaccords dâĂ©change avec les Ătats-Unis. Câest une loi dont on a besoin pour garder un accĂšs sans taxe aux marchĂ©s Ă©tasuniens.
Je ne sais pas si vous ĂȘtes au courant, mais Donald Trump va imposer 25 % de taxe sur toutes les exportations vers le Canada. La rĂ©ponse de Trudeau câest dâimposer des taxes de reprĂ©sailles, qui rendront les produits Ă©tasuniens 25 % plus chers pour les canadien·nes. DrĂŽle de façon de punir les Ătats-Unis !
Vous savez ce qui serait mieux encore ? Abolir les lois canadiennes qui protĂšgent les compagnies des gĂ©ants de la Tech Ă©tasuniens de la concurrence canadienne. Rendre lĂ©gale la rĂ©tro-ingĂ©nierie, le jailbreak (le fait de contourner les limitations volontairement imposĂ©es par le constructeur) et la modification des produits technologiques et services amĂ©ricains. Ne demandez pas Ă Facebook de payer une taxe pour chaque lien vers un site dâinformation canadien, lĂ©galisez le crochetage de toutes les applis de MĂ©ta et de bloquer toutes les pubs qui en proviennent, pour que Mark Zuckerberg ne puisse plus se faire un sou sur notre dos.
LĂ©galisez le jailbreak de votre Tesla par des mĂ©canicien·nes canadien·nes, pour dĂ©bloquer toutes les fonctionnalitĂ©s normalement disponibles sur inscription, comme le pilotage automatique, et lâaccĂšs complet Ă la batterie, pour un prix fixe et pour toujours. Pour que vous puissiez mieux profiter de votre voiture et que, quand vous la revendrez, lae prochain·ne propriĂ©taire continue de jouir de ces fonctionnalitĂ©s, ce qui veut dire quâiel paiera davantage pour votre voiture dâoccasion.
Câest comme ça que lâon peut faire du tort Ă Elon Musk : pas en sâaffichant publiquement comme horrifié·es par ses saluts nazi. Ăa ne lui coĂ»te rien. Il adore quâon parle de lui. Non ! Frappez dans sa machine Ă sous incroyablement lucrative du marchĂ© de lâabonnement dâoccasion sur lequel il se repose pour son entreprise de Swastikamions. Frappez-le en plein dans le cĂąble dâalimentation !
Laissez les canadien·nes monter un magasin dâapplis canadien pour les appareils Apple, le genre qui prend 3 % de commission sur les transactions, pas 30 %. En consĂ©quence, chaque journal canadien qui vend des abonnements en passant par cette appli, et chaque crĂ©ateur·ice de logiciel, musicien·ne ou Ă©crivain·ne canadien·ne qui vend quelque chose en passant par une plateforme numĂ©rique verra ses revenus augmenter de 25 % du jour au lendemain, sans enregistrer un·e seul nouvelle·eau client·e.
Mais nous pouvons rallier de nouvelles·aux client·es, en vendant des logiciels de jailbreak et un accĂšs aux magasins dâapplis canadiens, pour tous les appareils mobiles et les consoles, partout dans le monde, et en incitant tous les Ă©diteur·ices de jeux vidĂ©os et les dĂ©veloppeur·euses dâapplis Ă vendre via les magasins canadiens pour les client·es du monde entier sans payer 30 % aux gĂ©antes entreprises Ă©tasuniennes de la Tech.
Nous pourrions vendre à chaque mécanicien·ne dans le monde un abonnement à 100$CAD par mois pour un outil de diagnostique universel. Chaque fermier·Úre du monde pourrait acheter un kit qui leur permettrait de réparer leurs propres tracteurs John Deere sans payer 200$CAD de frais de déplacement à un·e technicien·ne de Deere pour inspecter les réparations.
Ils traceraient un chemin dans notre direction. Le Canada pourrait devenir un moteur de lâexport des technologies, tout en baissant les prix pour les usager·Úres canadien·nes, tout en rendant les affaires plus profitables pour tous ceux qui vendent des mĂ©dias ou des logiciels sur des magasins en ligne. Et â câest la partie la plus intĂ©ressante â ce serait un assaut frontal contre les entreprises Ă©tasuniennes les plus grandes, les plus profitables, les entreprises qui, Ă elles seules, maintiennent le S&P 500 Ă flot, en frappant directement dans leurs lignes de compte les plus profitables, en rĂ©duisant Ă nĂ©ant, en lâespace dâune nuit et dans le monde entier, les centaines de milliards de revenus de ces arnaques.
Nous pouvons aller plus loin quâexporter pour les Ă©tasuniens des mĂ©dicaments Ă prix raisonnable. Nous pourrions aussi exporter pour nos amis Ă©tasuniens les outils extrĂȘmement lucratifs de libĂ©ration technologique.
Câest comme ça que vous gagnez une bataille commerciale.
Quâen est-t-il des travailleur·euses ? LĂ , nous avons de bonnes et de mauvaises nouvelles.
La bonne nouvelle, câest que la popularitĂ© des syndicats dans lâopinion publique est Ă son plus haut niveau depuis le dĂ©but des annĂ©es 1970, que le nombre de travailleur·euses souhaitant rejoindre un syndicat nâa pas Ă©tĂ© aussi haut depuis des gĂ©nĂ©rations, et que les syndicats eux-mĂȘmes sont assis sur des rĂ©serves financiĂšres battant tous les records, quâils pourraient utiliser pour organiser la lutte de ces travailleur·euses.
Mais voilĂ la mauvaise nouvelle. Les syndicats ont passĂ© toutes les annĂ©es Biden â alors quâils disposaient de lâenvironnement rĂ©glementaire le plus favorable depuis lâadministration Carter, que lâopinion public Ă©tait Ă son maximum, quâun nombre record de travailleur·euses voulaient rejoindre un syndicat, quâils avaient plus dâargent que jamais Ă dĂ©penser pour syndiquer ces travailleur·euses â Ă faire que dalle. Ils nâont allouĂ© que des clopinettes aux activitĂ©s de syndicalisation, aboutissant Ă la fin des annĂ©es Biden Ă un nombre de travailleur·euses syndiqué·es infĂ©rieur Ă celui de leur dĂ©but.
Et puis nous avons eu Trump, qui a illégalement viré Gwynne Wilcox du National Labor Relations Board, laissant le NLRB sans quorum et donc incapable de réagir à des pratiques professionnelles injuste ou de certifier des élections syndicales.
Câest terrible. Mais la partie nâest pas terminĂ©e. Trump a virĂ© les arbitres, et il pense que cela signifie la fin de la partie. Mais je vais vous dire un truc : virer lâarbitre ne termine pas la partie, ça veut juste dire que lâon rejette les rĂšgles. Trump pense que câest le code du travail qui crĂ©e les syndicats, mais il a tord. Les syndicats sont la raison par laquelle nous avons un code du travail. Bien avant que les syndicats ne soient lĂ©galisĂ©s, nous avions des syndicats, qui combattaient dans la rue les voyous Ă la solde des patrons.
Cette solidaritĂ© illĂ©gale a conduit Ă lâadoption dâun code du travail, qui lĂ©galisait le syndicalisme. Le code du travail est passĂ© parce que les travailleur·euses ont acquis du pouvoir Ă travers la solidaritĂ©. La loi ne crĂ©e pas cette solidaritĂ©, elle lui donne seulement une base lĂ©gale. Retirez cette base lĂ©gale, et le pouvoir des travailleur·euses reste intacte.
Le pouvoir des travailleur·euses est la rĂ©ponse Ă la fascination vocationnelle. AprĂšs tout, il est bon pour vous et pour vos camarades travailleur·euses de considĂ©rer votre travail comme une sorte de mission. Si vous ressentez cela, si vous ressentez le devoir de protĂ©ger vos utilisateur·ices, vos patient·es, vos patron·nes, vos Ă©tudiant·es, un syndicat vous permet dâaccomplir ce devoir.
Nous avons vu cela en 2023, lorsque Doug Ford (premier ministre de lâOntario, NDT) a promis de dĂ©truire le pouvoir des fonctionnaires dâOntario. Des travailleur·euses de toute la province se sont soulevĂ©s, annonçant une grĂšve gĂ©nĂ©rale, et Doug Ford a pliĂ© comme lâun de ses costumes bas de gamme. Les travailleur·euses lui on mis une raclĂ©e, et on le refera si il le faut. Chose promise, chose due.
Le « dĂ©sassemblage imprĂ©vu en plein-air » du code du travail Ă©tasunien signifie que les travailleur·euses peuvent Ă nouveau se soutenir les uns les autres. Les travailleur·euses de la Tech ont besoin de lâaide des autres travailleur·euses, parce quâeils ne sont plus rares dĂ©sormais, plus aprĂšs un demi-million de licenciements. Ce qui signifie que les patrons de la Tech nâont plus peur dâeux.
On sait comment les patrons de la Tech traitent les travailleur·euses dont ils nâont pas peur. Regardez Jeff Bezos : les travailleur·euses dans ses entrepĂŽts se blessent trois fois plus que la moyenne nationale, ses livreur·euses doivent pisser dans des bouteilles, et iels sont surveillé·es par des camĂ©ras IA qui les balancent si leurs yeux ne regardent pas dans la direction requise ou si leur bouche est ouverte trop souvent pendant quâiels conduisent, parce que le rĂšglement interdit de chanter avec la radio.
En comparaison, les dĂ©veloppeur·euses dâAmazon ont le droit de venir travailler avec des crĂȘtes roses, des piercings au visage et des tshirts noirs qui parlent de choses incomprĂ©hensibles pour leurs patrons. Iels ont le droit de pisser quand iels veulent. Jeff Bezos nâest pas tendre avec les travailleur·euses de la Tech, de la mĂȘme maniĂšre quâil ne nourrit pas une haine particuliĂšre contre les travailleur·euses des entrepĂŽts ou les livreur·euses. Il traite ses travailleur·euses aussi mal quâil est permis de le faire. Ce qui veut dire que les dĂ©velopeur·euses aussi connaĂźtrons bientĂŽt les bouteilles de pisse.
Ce nâest pas seulement vrai pour Amazon, bien entendu. Prenons Apple. Tim Cook a Ă©tĂ© nommĂ© directeur gĂ©nĂ©ral en 2011. Le comitĂ© directeur dâApple lâa choisi pour succĂ©der au fondateur Steve Jobs parce câest le gars qui a compris comment dĂ©localiser la production dâApple vers des sous-traitants en Chine, sans rogner sur la garantie de qualitĂ© ou risquer une fuite des spĂ©cifications de produit en amont des lancements de produit lĂ©gendaires et pompeux lâentreprise.
Aujourdâhui, les produits dâApple sont fabriquĂ©s dans une gigantesque usine Foxconn Ă Zhengzhou, surnommĂ©e « iPhone City« . Effectivement, ces appareils arrivent par conteneurs dans le Port de Los Angeles dans un Ă©tat de perfection immaculĂ©e, usinĂ©s avec les marges dâerreur les plus fines, et sans aucun risque de fuite vers la presse.

Chantier de construction dâune usine Foxconn (sous-traitant principal dâApple) Ă Zhengzhou.
Photo sous licence CC BY-NC-SA par Bert van Dijk.
Pour aboutir Ă cette chaĂźne dâapprovisionnement miraculeuse, Tim Cook nâa eu quâĂ faire dâiPhone City un enfer sur Terre, un lieu dans lequel il est si horrible de travailler quâil a fallu installer des filets anti-suicide autour des dortoirs afin de rattraper les corps de travailleur·euses tellement brutalisé·es par les ateliers de misĂšre de Tim Cook quâiels tentent de mettre fin Ă leurs jours en sautant dans le vide. Tim Cook nâest pas attachĂ© sentimentalement aux travailleur·euses de la Tech, de mĂȘme quâil nâest pas hostile aux travailleur·euses Ă la chaĂźne chinois·es. Il traite simplement ses travailleur·euses aussi mal quâil est permis de le faire et, avec les licenciements massifs dans le domaine de la Tech, il peut traiter ses dĂ©veloppeur·euses bien, bien pire.
Comment les travailleur·euses de la Tech sâorganisent-iels en syndicat ? Il y a des organisations spĂ©cifiques au domaine de la Tech, comme Tech Solidarity et la Tech Workers Coalition. Mais les travailleur·euses de la Tech ne pourront massivement se syndiquer quâen faisant preuve de solidaritĂ© avec les autres travailleur·euses et en recevant leur solidaritĂ© en retour. Nous devons toustes soutenir tous les syndicats. Toustes les travailleur·euses doivent se soutenir les un·es les autres.
Nous entrons dans une pĂ©riode de polycrise omnibordĂ©lique. Le grondement menaçant du changement climatique, de lâautoritarisme, du gĂ©nocide, de la xĂ©nophobie et de la transphobie sâest transformĂ© en avalanche. Les auteurs de ces crimes contre lâhumanitĂ© ont transformĂ© internet en arme, colonisĂ© le systĂšme nerveux numĂ©rique du XXIĂšme siĂšcle, lâutilisant pour attaquer son hĂŽte, menaçant la civilisation elle-mĂȘme.
Lâinternet merdifiĂ© a Ă©tĂ© construit Ă dessein pour ce genre de co-optation apocalyptique, organisĂ©e autour de sociĂ©tĂ©s gigantesques qui Ă©changeraient une planĂšte habitable et des droits humains contre un abattement fiscal de 3 %, qui ne nous prĂ©sentent plus que des flux algorithmiques bidouillables et bloquent lâinteropĂ©rabilitĂ© qui nous permettrait dâĂ©chapper Ă leur emprise, avec le soutien de gouvernements puissants auxquels elles peuvent faire appel pour « protĂ©ger leur propriĂ©tĂ© intellectuelle ».
Ăa aurait pu ne pas se passer comme ça. Lâinternet merdifiĂ© nâĂ©tait pas inĂ©vitable. Il est le rĂ©sultat de choix rĂ©glementaires spĂ©cifiques, rĂ©alisĂ©s de mĂ©moire dâhumain·e, par des individus identifiables.
Personne nâest descendu dâune montagne avec deux tablettes de pierre en rĂ©citant « Toi Tony Clement, et toi James Moore, tu ne laisseras point les canadien·nes jailbreaker leurs tĂ©lĂ©phones ». Ces gens-lĂ ont choisi lâemmerdification, rejetant des milliers de commentaires de canadien·nes qui les prĂ©venaient de ce qui arriverait par la suite.
Nous nâavons pas Ă ĂȘtre les Ă©ternel·les prisonnier·Úres des bourdes politiques catastrophiques de ministres conservateurs mĂ©diocres. Alors que la polycrise omnibordĂ©lique se dĂ©ploie autour de nous, nous avons les moyens, la motivation et lâopportunitĂ© de construire des politiques canadiennes qui renforcent notre souverainetĂ©, protĂšgent nos droits et nous aident Ă rendre toustes les utilisateur·ices de technologie, dans chaque pays (y compris les Ătats Unis), libres.
La prĂ©sidence de Trump est une crise existentielle, mais elle prĂ©sente aussi des opportunitĂ©s. Quand la vie vous donne le SRAS, vous faites des sralsifis. Il fut un temps oĂč nous avions un bon vieil internet, dont le principal dĂ©faut Ă©tait quâil requĂ©rait un si haut niveau dâexpertise technique pour lâutiliser quâil excluait toustes nos ami·es « normalles·aux » de ce merveilleux terrain de jeu.
Les services en ligne du Web 2.0 avaient des toboggans bien graissĂ©s pour que tout le monde puisse se mettre en ligne facilement, mais sâĂ©chapper de ces jardins clos du Web 2.0 câĂ©tait comme remonter la pente dâune fosse tout aussi bien graissĂ©e. Un bon internet tout neuf est possible, et nĂ©cessaire. Nous pouvons le construire, avec toute lâauto-dĂ©termination technologique du bon vieil internet, et la facilitĂ© dâusage du Web 2.0.
Un endroit oĂč nous pourrions nous retrouver, nous coordonner et nous mobiliser pour rĂ©sister Ă lâeffondrement climatique, au fascisme, au gĂ©nocide et Ă lâautoritarisme.
Nous pouvons construire ce bon internet tout neuf, et nous le devons.