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Deux ans en tout-doux-cratie : bilan et perspectives

Par : Chosto
24 octobre 2022 Ă  05:42

Ce billet est la seconde et derniĂšre partie d’une enquĂȘte sur la gouvernance associative. La premiĂšre partie est par ici : https://framablog.org/2022/09/05/de-la-bureau-cratie-a-la-tout-doux-cratie-refonder-la-gouvernance-associative


TL;DR : Picasoft est un chaton majoritairement Ă©tudiant actif depuis 2016. Comme nombre d’associations 1901, il fonctionnait avec un bureau classique : prĂ©sident·e, trĂ©sorier·e
 et, dans notre cas, responsable technique. Les responsables ont bon dos : grand pouvoir, grande responsabilitĂ©, tout ça. Quand cette pression devient trop forte, des conflits Ă©clatent, remettant en question l’existence mĂȘme du bureau. On dĂ©cide alors de changer de mode de gouvernance : il nous faut quelque chose de plus horizontal, qui rĂ©partit la charge mentale. Mais quand on a dit horizontalitĂ©, on a tout et rien dit. Comme le rappelle Jo Freeman dans La tyrannie de l’absence de structure, l’horizontalitĂ© sans structure risque de reproduire des rapports de domination sans les rendre palpables.

C’est dans ce sillage que s’inscrit la tout-doux-cratie : un mode de gouvernance qui tente de concilier fluiditĂ©, dĂ©mocratie et bienveillance. L’accĂšs Ă  l’information pour tout·es y est central. Les actions se divisent en deux catĂ©gories : ordinaires, qui peuvent ĂȘtre menĂ©e sans consensus a priori, et extraordinaire, qui requiĂšrent un consensus ou, du moins, une absence de dissensus. La charge de prouver qu’une action ne devrait pas ĂȘtre menĂ©e est transfĂ©rĂ©e sur la personne qui n’est pas d’accord. Sans consensus explicite, l’action peut ĂȘtre menĂ©e Ă  l’expiration d’un dĂ©lai. La discussion et la recherche de compromis sont privilĂ©giĂ©s sur le vote, qui n’intervient qu’en dernier recours.

RĂ©sumĂ© du processus d’action en tout-doux-cratie, extrait de la premiĂšre partie du billet.

Voilà pour le résumé à la hache. Pour les détails
 je vous renvoie à la premiÚre partie.

Dans ce billet, je vous propose de faire un bilan aprĂšs plus de deux ans en tout-doux-cratie : d’abord en examinant quelques statistiques, puis en rentrant dans le dĂ©tail de cas difficiles, sujets Ă  tensions. Enfin, je passerai en revue les limites possible de ce mode de gouvernance.

La tout-doux-cratie en chiffres

La premiĂšre partie du billet Ă©tait essentiellement thĂ©orique. En pratique, Picasoft est en tout-doux-cratie depuis prĂšs de deux ans, ce qui est un dĂ©lai raisonnable pour une premiĂšre Ă©valuation. Pour ce faire, on a dĂ©veloppĂ© un petit script qui produit des statistiques sur les actions. L’idĂ©e est de voir si dans notre cas, le systĂšme est fonctionnel. Je vous propose de regarder les chiffres et de les commenter.

Les actions initiĂ©es totalisent Ă  108 : 50 ordinaires et 58 extraordinaires. Le nombre d’actions ordinaires est sous-estimĂ©, car pas toujours formalisĂ© de sorte Ă  ce que le script le dĂ©tecte. Sur les actions repĂ©rĂ©es, quelques statistiques :

Intitulé Taux
Actions avec une majoritĂ© contre 0 %
Actions avec au moins un contre 2 %
Actions avec au moins un contre acceptĂ©es par dĂ©lai 1 %
Participation moyenne aux actions extraordinaires 60 %
Actions extraordinaires sans vote contre acceptĂ©es par dĂ©lai 10 %
Actions avec au moins un neutre 12 %
Participation moyenne aux actions ordinaires 50 %

 

Le premier chiffre important Ă  regarder est le taux d’actions avec une majoritĂ© contre (Ă©quivalent Ă  un contre-vote Ă  majoritĂ© pour), car c’est le seul cas oĂč une action est refusĂ©e. Ce taux est littĂ©ralement nul, c’est-Ă -dire que l’ensemble des actions entreprises en tout-doux-cratie depuis 2 ans ont Ă©tĂ© statutairement acceptĂ©es.

Ma premiĂšre intuition — et probablement la vĂŽtre Ă  la lecture de ce chiffre — est de sentir que le systĂšme est dysfonctionnel. En effet, que dire d’un mode de dĂ©cision qui a laissĂ© passer l’absolue totalitĂ© des actions initiĂ©es 2 ans durant ? Il semble n’y avoir que deux solutions. Soit tout le monde est tout le temps d’accord


AllĂ©gorie extrĂȘmement rĂ©aliste de la vie en tout-doux-cratie.


soit les dĂ©saccords ne sont pas exprimĂ©s au niveau du vote. Et en fait, l’acceptation de la quasi-totalitĂ© des dĂ©cisions — malgrĂ© des dĂ©saccords — est prĂ©cisĂ©ment le signe d’une tout-doux-cratie qui fonctionne. Je m’explique.

On l’a vu, le vote contre est un outil de dernier recours. En d’autres termes, les membres n’ont pas soumis d’actions dont ils savaient qu’elles faisaient l’objet de dissensus trop forts. Cette affirmation se vĂ©rifie par le taux d’actions avec au moins un vote contre : 2 %. Parmi elles, la moitiĂ© n’ont pas rĂ©coltĂ© une majoritĂ© de votes pour, mais n’ont pas non plus rĂ©coltĂ© de majoritĂ© de votes contre. Les rĂšgles de la tout-doux-cratie autorisent alors l’auteur·ice de l’action Ă  la rĂ©aliser. La sĂ©lection est rĂ©alisĂ©e en amont du vote.

Pour autant, ces actions ont Ă©tĂ© abandonnĂ©es, sur un principe de bonne foi : on pensait bien faire, mais on constate que l’action ne fait pas consensus, alors on abandonne.

DeuxiĂšme chiffre crucial : la participation moyenne aux actions extraordinaires. Ces actions pouvant avoir un impact fort sur l’association, il est dĂ©sirable qu’elles soient dĂ©cidĂ©es par le plus grand nombre. Cette participation est de 60 %, c’est-Ă -dire qu’en moyenne, plus de la moitiĂ© des membres donnent leur avis sur les actions extraordinaires. Si on peut se satisfaire de ce minimum, le chiffre reste un peu faible pour des actions de cette importance.

On peut toutefois justifier la faiblesse de ce chiffre par le contexte associatif ; le bĂ©nĂ©volat passe souvent aprĂšs les obligations et les Ă©tudiant·es qui se dĂ©sintĂ©ressent de l’association mettent du temps Ă  actualiser leur statut de membre.

Le dernier chiffre significatif correspond au nombre d’actions extraordinaires qui ont Ă©tĂ© acceptĂ©es par expiration du dĂ©lai : ce sont les actions sans contre, mais sans adhĂ©sion majoritaire. PrĂšs d’une action sur dix est concernĂ©e ; ce sont Ă  peu prĂšs les mĂȘmes qui recueillent des votes neutres. Le neutre n’étant pas formalisĂ© dans les statuts, il est difficile d’estimer Ă  quel point l’absence de vote vaut un neutre, une abstention ou un manque de rĂ©activitĂ©. Pour autant, l’acceptation de ces actions n’est pas pathologique dans la mesure oĂč les membres de l’association se sont engagé·es Ă  se tenir informé·es ; Ă  l’expiration du dĂ©lai, l’ensemble des membres a eu l’opportunitĂ© de donner son avis. Par fluiditĂ©, on avance mĂȘme si le consensus n’est pas explicite.

Pour donner corps Ă  ces chiffres, je vous propose d’examiner dans le dĂ©tail certaines des actions tout-doux-cratiques concernĂ©es.

La tout-doux-cratie Ă  l’épreuve

Dans les deux situations qui suivent, la tout-doux-cratie a Ă©tĂ© mise Ă  l’épreuve : image de l’association fortement engagĂ©e, pas de consensus facile et nĂ©cessitĂ© de dĂ©cider dans l’urgence.

Picasoft au concours de la reine du muguet

À CompiĂšgne, chaque annĂ©e, la mairie organise un concours sexiste, discriminatoire, conservateur et paternaliste : la reine du muguet. Chaque annĂ©e, une nouvelle « reine Â» est Ă©lue et a pour prĂ©rogative de reprĂ©senter la ville Ă  tous les Ă©vĂ©nements qui chantent Ă  la mairie. Pour rendre compte de l’absurditĂ© de ce concours, voici quelques mots choisis de son rĂšglement :

La participation d’une candidate Ă  l’élection implique de pouvoir rĂ©pondre aux conditions suivantes :
‐ Avoir entre 18 et 22 ans lors de l’inscription et ĂȘtre de nationalitĂ© française.
[
] ‐ Être cĂ©libataire, sans enfant.
[
] ‐ Être d’une taille minimum de 1,65 m.
[
] Une fois Ă©lues, [
] elles s’engagent Ă  ne porter l’écharpe et la couronne qu’avec l’accord de la Ville, Ă  porter la tenue offerte par la Ville, Ă  ne pas fumer et ne pas utiliser de tĂ©lĂ©phone portable lors de reprĂ©sentations publiques.
[
] La Candidate veillera à porter, pour toutes les convocations officielles décrites ci dessus, une tenue correcte exigée (robe et chaussures).
[
] La Candidate s’engage Ă  se comporter en toutes circonstances et en tous lieux avec grĂące, Ă©lĂ©gance et dignitĂ©.

Ces extraits se passent de commentaires.

Le conseil municipal en plein brainstorming pour disrupter la prochaine Ă©dition.

 

En revanche, le rĂšglement ne dit rien sur le sexe de la candidate ; seul le pronom elle, qui dĂ©note le genre, est employĂ©. Si on peut raisonnablement douter que la mairie de CompiĂšgne soit sensible Ă  cet argument, il n’en fallait pas plus pour qu’un·e membre de sexe masculin de Picasoft, rĂ©pondant par ailleurs aux conditions formulĂ©es (dĂ©tenteur·ice d’un formidable mĂštre quatre-vingt, non fumeur·se, cĂ©libataire, rempli·e de grĂące, Ă©quipé·e en robe et chaussure de bon ton) dĂ©cide d’aller troller le concours en s’y prĂ©sentant avec la dignitĂ© de circonstances.

Seulement, il y a un hic : les candidates doivent « ĂȘtre prĂ©sentĂ©e[s] par un commerçant ou une association de CompiĂšgne Â». Qu’à cela ne tienne, Picasoft est domiciliĂ©e Ă  CompiĂšgne. Une action extraordinaire est lancĂ©e dans la mesure oĂč l’image de Picasoft est engagĂ©e. Les avis divergent particuliĂšrement. Picasoft est-elle prĂȘte Ă  mettre les pieds dans le plat pourri de la politique locale et Ă  en assumer les consĂ©quences ? Est-ce raisonnable de parrainer une candidature alors que c’est sans rapport aucun avec l’objet de l’association ?

Neuf jours plus tard, c’est la deadline pour s’inscrire au concours de la reine du muguet. Or le dĂ©lai de 10 jours avant levĂ©e du verrou bloquant concernant une action extraordinaire n’est pas passĂ©. Aucun vote contre, quelques votes pour, mais clairement pas encore assez pour dĂ©gager une majoritĂ©. Conclusion en tout-doux-cratie : le soutien de la candidature n’est pas autorisĂ©.

Mais pour interroger la tout-doux-cratie, imaginons un monde alternatif oĂč l’action aurait Ă©tĂ© lancĂ©e un jour plus tĂŽt. Pas de vote contre, pas de majoritĂ© non plus ; 10 jours passent, le verrou expire, l’action aurait Ă©tĂ© validĂ©e. C’est cette expĂ©rience de pensĂ©e qui anime une autre discussion entre les membres : est-ce normal qu’une dĂ©cision qui engage l’image de l’association et qui rencontre de nombreux doutes soit validĂ©e par manque de participation ?

Ce qui en ressort, c’est que voter contre est un acte trĂšs fort en tout-doux-cratie. Pour rappel, voter contre bloque la dĂ©cision pendant 10 jours et enjoint le·la contre-votant·e Ă  faire consensus autour du rejet pour bloquer dĂ©finitivement l’action. Aussi, les votes sont publics et un vote contre peut ĂȘtre pris personnellement, particuliĂšrement dans ce genre de cas.

D’un autre cĂŽtĂ©, voter pour quand on a une faible implication dans l’asso n’est pas Ă©vident : la personne qui vote ne sera pas forcĂ©ment lĂ  pour assumer les consĂ©quences, mĂȘme si elle est pour sur le principe.

Ces frilositĂ©s Ă  se positionner clairement sont virtuellement des votes blancs, qui ne sont pas distincts de l’abstention dans les statuts. En pratique, un smiley de drapeau blanc donne des indices sur le canal de vote. Et voter blanc est dans ce cas dans l’esprit de la tout-doux-cratie : je me m’engage pas, je ne suis sĂ»r⋅e, mais je ne veux pas bloquer la dĂ©cision. La fluiditĂ© et les compromis prĂ©valent sur les blocages. Si d’autres personnes sont ok, alors ça me va que ça se fasse, mais sinon il faut me convaincre.

Ce coĂ»t du vote contre est assumĂ© : Ă  n’utiliser qu’en dernier recours, quand une action est particuliĂšrement conflictuelle et qu’il faut trancher formellement. Ici, l’action aurait Ă©tĂ© certes statutairement validĂ©e, mais elle n’aurait pas produit de consensus. Le·a membre en question s’était d’ailleurs engagé·e Ă  ne pas prĂ©senter sa candidature sans un consensus fort. Question de confiance, donc
 dont on reparlera en derniĂšre partie.

Picasoft au ministĂšre de l’intĂ©rieur du KoweĂŻt

Le 7 dĂ©cembre 2021, Picasoft reçoit un curieux mail, intitulĂ© « threating e-mail using drop@picasoft.net urgent disclosure request Â». Le corps du message est un court message (Kindly find attached our request – Awaiting your kind reply) qui fait rĂ©fĂ©rence Ă  une piĂšce jointe au format PDF.

Son contenu va vous surprendre.

Autant vous dire que jusque lĂ , ça ressemble Ă  un dĂ©but de scam, du phising ou que sais-je encore. Le courrier provient supposĂ©ment du ministĂšre de l’intĂ©rieur du KoweĂŻt et explique que notre instance de Lufi — un service libre et sĂ©curisĂ© de partage de fichiers — est utilisĂ©e entre autres pour envoyer des menaces de mort et de kidnapping Ă  une famille qui a portĂ© plainte.

Le courrier se finit par une demande :

En bref, nous sommes enjoints Ă  transmettre Ă  l’expĂ©diteur les informations personnelles sur l’utilisateur de Lufi Ă  l’origine des menaces. Le courrier contient en annexe les mails reçus par la victime. Leur contenu est particuliĂšrement violent. Une derniĂšre annexe reproduit la carte d’identitĂ© de la victime et la plainte qu’elle a dĂ©posĂ©e.

C’est le premier cas du genre qui se prĂ©sente chez Picasoft. Bien que l’approche soit extrĂȘmement douteuse, nos investigations confirment que le courrier est authentique 1

À ce stade, les membres qui ont authentifiĂ© la demande et pris connaissance de la gravitĂ© des menaces font face Ă  un dilemme Ă©thique : que faire, sachant que des vies sont peut-ĂȘtre en danger ? Il n’est alors pas exclu de transmettre l’information demandĂ©e, malgrĂ© l’illĂ©galitĂ© d’une telle action, Ă  la condition de communiquer publiquement sur l’ensemble du processus de dĂ©cision.

Un mail est envoyĂ© dans la foulĂ©e au ministĂšre de l’intĂ©rieur du KoweĂŻt pour confirmer la rĂ©ception de leur demande et leur demander de patienter. Comme l’action engage trĂšs fortement l’association, une action extraordinaire est nĂ©cessaire. En revanche, il semble difficile de se prononcer sans prendre connaissance de l’ensemble des Ă©lĂ©ments. Or, lire ces documents, c’est aussi s’exposer Ă  leur lourde violence. L’idĂ©e est alors de dĂ©lĂ©guer la dĂ©cision finale Ă  un groupe de volontaires :

[
] Un groupe de membres s’est donc constituĂ© et je demande par cette action qu’on leur dĂ©lĂšgue le droit de dĂ©cider en conscience de l’action Ă  mener, transmettre ou pas les Ă©ventuelles infos, sachant que [
] s’ils dĂ©cident de le faire c’est bien une dĂ©cision de l’asso, parce qu’on aura considĂ©rĂ© ici qu’il existe des cas ou il est lĂ©gitime de le faire et qu’on leur aura donnĂ© mandat pour cette action.

La situation est urgente, il est difficile de prendre du recul. À rebours complet des discussion jusqu’alors, un membre intervient et recadre le dĂ©bat : il faut sans aucun doute rĂ©pondre par la nĂ©gative. Le KoweĂŻt n’a pas Ă  intervenir directement auprĂšs d’un ressortissant français, quelle que soit l’urgence, et connaĂźt les procĂ©dures pour passer par les autoritĂ©s françaises. Il est donc inconcevable de leur transmettre la moindre information et ce mandat n’a pas lieu d’ĂȘtre. Cette objection reconfigure le dĂ©bat et deux points Ă©mergent :

  • Il ne devrait pas ĂȘtre de notre responsabilitĂ© de prendre cette dĂ©cision, mais aux autoritĂ©s françaises. Engager la responsabilitĂ© du responsable administratif Ă  travers une action illĂ©gale est extrĂȘmement problĂ©matique.
  • Le KoweĂŻt est un rĂ©gime autoritaire capable de monter un dossier crĂ©dible pour obtenir des informations sur un opposant au rĂ©gime, par exemple.

Cette action est la premiĂšre Ă  cumuler plusieurs votes contre. Selon le formalisme des statuts, une majoritĂ© de votes contre est nĂ©cessaire pour invalider l’action. Il ne sera pas nĂ©cessaire d’en arriver lĂ  : les arguments font consensus et l’action est spontanĂ©ment abandonnĂ©e. Le ministĂšre de l’intĂ©rieur du KoweĂŻt est renvoyĂ© aux autoritĂ©s françaises.

Ce qu’illustre bien cet exemple, c’est que la tout-doux-cratie s’est montrĂ©e fonctionnelle non pas tant par son processus technique (action extraordinaire, verrou bloquant
) que par ce que ce processus produit :

  • Une nĂ©cessitĂ© d’informer correctement et clairement tous les membres. Une proposition d’action doit ĂȘtre vulgarisĂ©e et reformulĂ©e pour que chacun·e soit en capacitĂ© de donner son avis.
  • Une obligation pour les membres de s’informer et donc la possibilitĂ© de donner son avis dans un dĂ©lai raisonnable.

Ici, l’urgence de la situation a conduit un petit groupe de membres Ă  considĂ©rer une option — divulguer des informations personnelles Ă  un rĂ©gime autoritaire en toute illĂ©galitĂ© — qui semble inconcevable a posteriori. La communication pour donner mandat d’agir Ă  ce groupe a permis de faire Ă©merger un dĂ©bat contradictoire et d’éviter une dĂ©cision que l’on aurait pu regretter longtemps.

Des limites de la tout-doux-cratie

AprĂšs avoir dĂ©fendu le bon fonctionnement de la tout-doux-cratie dans les prĂ©cĂ©dentes parties de cet article, une dose d’auto-critique est plus que bienvenue.

Je pense que les limites de ce mode de gouvernance peuvent ĂȘtre interrogĂ©es par trois prismes : faiblesses du mode de scrutin, difficultĂ©s de transposition Ă  d’autres structures et possibilitĂ©s d’abus du systĂšme.

Un mécanisme de vote faible

Il me semble que le mĂ©canisme de vote simpliste des actions (pour ou contre) pose problĂšme Ă  plusieurs Ă©gards. En premier lieu, l’abstention et le blanc sont tout bonnement absents des statuts et sont distribuĂ©s de maniĂšre informelle. De ce fait, il est impossible de savoir si une action a reçu peu de votes par manque d’information ou par prudence, abstention, position neutre


Portant, cette information est essentielle, car elle rend compte de la bonne santĂ© d’une tout-doux-cratie. Voter blanc ou s’abstenir, c’est donner activement son avis tout en manifestant une volontĂ© de ne pas bloquer une action. Peut-ĂȘtre qu’alors, le nombre de blancs/abstentions devrait rentrer en compte pour la validation d’une action extraordinaire ; ce qui compterait, c’est que suffisamment de membres se soient exprimĂ©s, plus que le nombre de « pour Â».

Aussi, les statuts ne prĂ©voient pas de dĂ©lai de rĂ©flexion obligatoire pour les dĂ©cisions qui impactent fortement l’image de l’association. Je n’ai pas vraiment d’opinion argumentĂ©e sur la pertinence d’un tel dĂ©lai, mais on a vu qu’il aurait pu se montrer utile avec le cas du ministĂšre de l’intĂ©rieur du KoweĂŻt.

Enfin, les votes sont publics. C’est un choix qui n’est pas neutre et qui prĂ©suppose que les membres sont en capacitĂ© de recevoir l’opinion des autres sur une action sans la prendre personnellement. En miroir, les membres sont supposĂ©s se sentir lĂ©gitimes et Ă  l’aise d’exprimer leur opinion publiquement. Ce n’est pas une Ă©vidence, et dans un groupe avec des tensions ou des liens interpersonnels forts, le vote public peut conduire Ă  une auto-censure qui donne l’impression d’un systĂšme en bonne santĂ©, alors qu’il masque des dissensus.

Une dépendance à la participation

Plus haut dans ce billet, j’ai affirmĂ© que la participation active aux prises de dĂ©cision est essentielle au bon fonctionnement de la tout-doux-cratie. Pourtant, ce point suscite des controverses : que faire des membres inactif·ves ? Les virer manu militari ? Bien entendu, ce n’est pas le genre de la maison, mais tout de mĂȘme
 on grince un peu des dents quand les dĂ©cisions sont prises Ă  une majoritĂ© faiblarde.

On m’a signalĂ© les vidĂ©os de Jean-Michel Cornu, spĂ©cialiste de la coopĂ©ration et de l’intelligence collective. Dans une vidĂ©o intitulĂ©e « Ă  quoi servent ceux qui ne font rien dans vos collectifs Â», Cornu propose que le ratio d’actif·ves et d’inactif·ves reste constant dans les grands groupes, i.e. plusieurs dizaines de personnes. Chercher Ă  faire disparaĂźtre les inactif·ves, c’est risquer de faire diminuer le taux de participation encore plus. Dans une autre vidĂ©o, « le truc contre-intuitif pour avoir un groupe durable Â», Cornu rappelle qu’en plus des inactif·ves, des rĂ©actif·ves et des proactif·ves, il y a aussi les observateur·ices. Peut-ĂȘtre en ĂȘtes vous un·e vous-mĂȘme : vous lisez cet article, vous suivez les actualitĂ©s de Framasoft, mais vous ne les commentez pas. Je vous connais Ă  prĂ©sent moins que vous ne me connaissez ; et pourtant, vous ĂȘtes partie intĂ©grante du groupe. Les observateur·ices peuvent Ă  tout moment passer le cap : prendre un rĂŽle vacant, donner leur avis, rĂ©agir Ă  une proposition


La tout-doux-cratie a encore du chemin pour ĂȘtre vraiment inclusive : les personnes qui ne participent pas activement on en rĂ©alitĂ© un rĂŽle essentiel dans le collectif.

C’est pourquoi il est essentiel de ne pas les exclure de la vie de l’association. Les statuts actuels ne reconnaissent que les membres actifs. Peut-ĂȘtre serait-il bon de formaliser un rĂŽle de sympathisant·e, qui aurait alors toutes les cartes en main pour participer un jour : accĂšs Ă  l’information, autonomie, structure adĂ©quate, processus d’intĂ©gration, rĂ©flexions sur l’inclusivitĂ© dans le collectif
 C’est un autre dĂ©bat passionnant qui mĂ©ritera(it) son propre billet. En attendant, prenons soin de celles et ceux qui nous sont invisibles et dont la tout-doux-cratie a radicalement discrĂ©ditĂ© le rĂŽle.

La gestion des membres inactifs ou « disparus Â»

Ce point est liĂ© au prĂ©cĂ©dent : que faire lorsque des membres de la tout-doux-cratie n’ont plus aucune interaction avec l’association depuis plusieurs mois ? Les membres actifs se dĂ©clarent en « vacances Â» s’ils savent qu’ils seront absents pour une durĂ©e de plusieurs jours, pour Ă©viter de bloquer les votes par abstention. Mais des membres ne donnant plus de signes de vie, ça ne se met pas en vacances


Le fonctionnement de l’UniversitĂ© de CompiĂšgne divise l’annĂ©e en deux semestres, avec des vacances de 1 mois l’hiver et 2 mois l’étĂ©. Toutes les associations Ă©tudiantes fonctionnent donc au semestre : au dĂ©but du semestre, une journĂ©e des associations est organisĂ©e au sein de l’établissement, chaque Ă©tudiant « s’inscrit Â» Ă  une ou plusieurs associations sur le portail interne, les associations font leurs demandes de subventions auprĂšs des organismes de l’établissement ; en fin de semestre, il est demandĂ© Ă  chaque association de rĂ©aliser son bilan, puis les inscriptions sur le portail sont automatiquement rĂ©initialisĂ©es. Ce mode de fonctionnement incite les Ă©tudiants Ă  s’inscrire dĂšs les premiers jours dans ces associations sans pour autant participer Ă  celles-ci durant le semestre — il y a notamment beaucoup de « disparitions Â» lorsque les premiĂšres notes arrivent. De plus, la majoritĂ© des Ă©tudiants rompent tout contact avec les associations une fois diplĂŽmĂ©s.

Picasoft a dĂšs le dĂ©part fait le choix de s’ouvrir Ă  l’extĂ©rieur du milieu scolaire bien que la quasi-totalitĂ© de ses membres soient en lien direct avec l’UTC (Ă©tudiant·e, vacataire ou personnel interne). Les cas de dĂ©crochages — des personnes qui ne donnent plus signe de vie au bout d’un mois — s’accumulent. Ces cas finissent par interpeller les autres membres, menant Ă  des petits dĂ©bats lors des assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales ordinaires. Si la suspension des accĂšs aux identifiants partagĂ©s et aux machines de Picasoft, aprĂšs demande directe auprĂšs des personnes concernĂ©es, fait l’unanimitĂ©, leur prĂ©sence fantĂŽme Ă  la tout-doux-cratie est source de dissensus. Plusieurs pistes ont Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©es :

  • Laisser les membres quitter la tout-doux-cratie par eux-mĂȘme : c’est la solution actuelle, qui a montrĂ© rapidement ses limites pour les actions extraordinaires, qui nĂ©cessitent des consensus.
  • À chaque fin de semestre, contacter les personnes une-Ă -une pour leur demander si elles souhaitent continuer Ă  participer ; c’est la solution actuelle pour les accĂšs techniques. C’est fastidieux, et il faut de plus trancher sur la maniĂšre de rĂ©agir si une personne semble injoignable.
  • À chaque fin de semestre, dĂ©finir un seuil minimal de participation et expulser les personnes en-dessous de ce seuil ; cette mĂ©thode est assez violente et peut frustrer par exemple un·e Ă©tudiant·e qui Ă©tait parti·e en stage de 6 mois en ayant oubliĂ© de se mettre en vacances. Ielle aura probablement peu envie de retourner dans l’association Ă  la fin de son stage. Il y a aussi la question de comment dĂ©terminer le seuil : 0 %, 10 %, 20 %, 30 % de participation ? L’outil que nous utilisons actuellement pour dĂ©terminer la participation ne tient pas compte des vacances, et certaines abstentions de vote peuvent ĂȘtre justifiĂ©es a posteriori.
  • Mise-en-place d’une cotisation symbolique pour adhĂ©rer Ă  la tout-doux-cratie : c’est le choix de beaucoup d’associations loi 1901 « standards Â» pour rentrer dans les instances de celles-ci. Cette solution est a priori exclue, car la tout-doux-cratie avait pour objectif de rendre l’entrĂ©e dans l’association la plus simple possible. D’une part, gĂ©rer les cotisations demande un peu d’effort logistique (dĂ©clarer chaque cotisation dans notre registre, remplir des papiers, etc). D’autre part, et surtout, rendre coĂ»teux (en temps et en argent) la participation Ă  l’association est un non-objectif.
  • À chaque dĂ©but de semestre, expulser tout le monde, puis recrĂ©er un canal de tout-doux-cratie par le bureau, et ajouter les anciens membres qui le demandent. Cette solution, bien que moins violente que l’expulsion ciblĂ©e, pose un risque lors du changement de canal : une minoritĂ© pourrait prendre le contrĂŽle de l’association en jouant sur le fait qu’elle a Ă©tĂ© temporairement majoritaire.

Le choix final final est toujours en cours de discussion. Peut-ĂȘtre aurez-vous une idĂ©e plus fĂ©conde ?

Des tout-doux-craties ?

Comme on le rappelait en introduction, il n’existe pas de bonne maniĂšre intrinsĂšque de prendre une dĂ©cision ; la tout-doux-cratie ne peut donc pas ĂȘtre un bon mode de gouvernance en soi. Mais si son bon fonctionnement chez Picasoft dĂ©pend du croisement de facteurs trop spĂ©cifiques, de notre configuration trĂšs particuliĂšre, alors ce billet ne prĂ©sente qu’un intĂ©rĂȘt limitĂ©. Ce serait comme vous faire une description extensive d’une recette de cuisine dont vous n’avez aucun moyen de vous procurer les ingrĂ©dients.

Pour essayer d’ĂȘtre le plus honnĂȘte intellectuellement, je vous propose de situer plus prĂ©cisĂ©ment les Ă -cĂŽtĂ©s de Picasoft. En effet, si on cherche ce qui fait que la tout-doux-cratie a marchĂ© chez nous mais pourrait potentiellement ne pas marcher ailleurs, je pense qu’il faut scruter les conditions de notre expĂ©rience : l’écosystĂšme dans lequel nous sommes, la taille de Picasoft, les objets sur lesquels on travaille, les gens, leur culture, leurs envies qui additionnĂ©es font les objets de Picasoft, leur vĂ©cu, leurs personnalitĂ©s.

On est peu ou prou 20-30 moitiĂ© actif·ves, Ă©tudiant·es ou universitaires. BĂ©nĂ©voles, l’asso ne nous donne aucun moyen de survie et la tout-doux-cratie n’a pas pensĂ© cet enjeu pourtant crucial. En revanche, il y a un enjeu Ă©motionnel liĂ© Ă  la valorisation de nos contributions (par le commentaire des pairs et/ou des rĂ©ussites opĂ©rationnelles). La tout-doux-cratie joue avec cet enjeu. Nos personnalitĂ©s et vĂ©cus diffĂ©rents nous font rĂ©agir trĂšs diffĂ©remment face Ă  ces enjeux qui partent dans la nature et qui sont secouĂ©s.

De plus, par un mĂ©canisme type Ɠuf ou poule, Picasoft intĂšgre des personnes pour qui la qualitĂ© des Ă©change et la bienveillance sont importantes, de sorte qu’il n’y a pas de conflits prĂ©-existants. L’inverse serait plus probable dans une association qui s’est formĂ©e contre un projet d’urbanisme par exemple, oĂč les opinions sur ce qui devrait ĂȘtre fait Ă  la place divergent a priori.

Nous passons du temps ensemble et nos dialogues prennent une certaine forme. Sur Mattermost bien sĂ»r, mais aussi au foyer Ă©tudiant, aux dĂ©tours d’une colocation, du studio de Graf’hit
 Le rythme Ă©tudiant façonne la façon dont on se retrouve et dont on se quitte. Ce mode de fonctionnement n’a rien Ă  voir avec une entreprise ; pas seulement par la tout-doux-cratie ou nos valeurs, mais aussi parce nos activitĂ©s peuvent s’organiser en petits groupes physiques qui se font et se dĂ©font au grĂ© de nos envies, disponibilitĂ©s, et hasards sympathiques de la vie dans un genre de grand campus. Ce point est Ă  nuancer vu que l’association a Ă©tĂ© particuliĂšrement active en pĂ©riode de confinement, mais il n’est pas certain qu’elle aurait perdurĂ© sur ce mode.

Alors, il est franchement difficile de faire une supposition pertinente sur la transposition de la tout-doux-cratie Ă  d’autres. Pour rĂ©sumer ce que je viens de raconter, Picasoft est une association dont les membres proviennent essentiellement de la mĂȘme classe sociale et partagent un mĂȘme environnement. En revanche, j’ai constatĂ© empiriquement que les nouveaux membres arrivĂ©s au fil des annĂ©es se sont d’abord intĂ©ressĂ©s Ă  l’objet de l’association (l’informatique libre) avant de s’intĂ©resser aux autres humains qui en font partie. L’amitiĂ© est nĂ©e aprĂšs : il semblerait abusif de mettre le bon fonctionnement de la gouvernance sur le dos d’une bonne entente prĂ©alable.

En revanche, la tout-doux-cratie favorisant la fluiditĂ© Ă  l’unanimitĂ©, il est peut-ĂȘtre dangereux de la transposer dans un contexte oĂč les actions engagent trop fortement les membres.

Quant au passage Ă  l’échelle, il est vraisemblable que la tout-doux-cratie fonctionne moins bien. En effet, une Ă©chelle plus grande va souvent de pair avec un plus grand nombre de dĂ©cisions et un champ d’action plus large. MĂ©caniquement, le pourcentage de membres en capacitĂ© de s’informer et de donner son avis sur l’ensemble des sujets diminue. L’information et la participation au vote Ă©tant les piliers d’une tout-doux-cratie saine, son application Ă  une large organisation risque d’ĂȘtre inefficace. Ceci Ă©tant, appliquer une tout-doux-cratie pour chaque groupe de travail et rĂ©server la tout-doux-cratie globale aux actions les plus importantes me semble ĂȘtre un bon compromis.

Confiance humaine, confiance procédurale

Les autres points limites de la tout-doux-cratie, dont certains ont Ă©tĂ© Ă©voquĂ©s plus haut, posent Ă  mon avis la mĂȘme question : les rĂšgles d’un mode de gouvernance doivent-elles ĂȘtre infaillibles ?

Avant de rĂ©pondre, voici quelques exemples oĂč le fonctionnement de la tout-doux-cratie pourrait ĂȘtre abusĂ©, volontairement ou non.

Prenons une action extraordinaire qui reçoit un vote contre, qui n’a pas de majoritĂ© de vote pour — par exemple car, conjoncturellement, plusieurs membres sont peu disponibles Ă  cette pĂ©riode. Mettons que cette action dĂ©passe le dĂ©lai du verrou bloquant. TrĂšs clairement, elle ne fait pas consensus, elle engage l’association et elle est pourtant validĂ©e statutairement parlant. Quid d’une personne qui dĂ©ciderait alors de forcer l’action ?

Autre exemple : un groupe de personnes malveillantes rejoignent l’association et votent sa dissolution. Un putsch facile et efficace. En rĂ©alitĂ©, le processus serait beaucoup plus complexe 2 mais le risque n’est pas nul.

De façon gĂ©nĂ©rale, les membres sont peu Ă  ĂȘtre rĂ©ellement actifs dans l’association, ce qui peut crĂ©er un sentiment d’illĂ©gitimitĂ© Ă  s’exprimer chez les membres moins actifs. Les « vieux Â» qui connaissent le systĂšme pourraient alors mener une politique conservatrice, en dĂ©courageant les nouveaux membres de s’investir.

Toutes ces limites sont rĂ©elles et valides. La tout-doux-cratie n’est pas une baguette magique. Elle fonctionne aussi, et nĂ©cessairement car les membres de l’association sont rĂ©putĂ©s bienveillants, attentifs aux autres, se remettent en question et recherchent le compromis plutĂŽt que le conflit, prennent le temps de s’informer, se connaissent de prĂšs ou de loin et s’entendent sur les valeurs portĂ©es par l’association.

Mais
 est-ce un problĂšme ? Tout dĂ©pend du point de vue. Un systĂšme de gouvernance ne s’évalue qu’à la lumiĂšre de ses objectifs. Si l’objectif de la tout-doux-cratie Ă©tait de produire des actions nĂ©cessairement conformes Ă  l’opinion de la majoritĂ© sans aucune possibilitĂ© d’action malveillante, alors c’est ratĂ©.

Et c’est sans doute le plus grand parti-pris : ne pas offrir ces garanties grĂące Ă  des moyens procĂ©duraux techniques ou juridiques, mais crĂ©er un climat de confiance entre humains, propice Ă  la discussion. Alors, oui, ça fait bisounours, mais ça fonctionne. Peut-ĂȘtre que ça fera rĂ©agir certain·es d’entre vous. En tout cas, moi, quand je lis ce genre de choses, j’objecte souvent en mon for intĂ©rieur : « oui, mais quand mĂȘme, si n’importe qui peut rentrer dans l’asso, et voter ci, et bloquer ça, et si personne s’en rend compte, et [
] Â», j’ai peur. Et quand j’ai peur, je voudrais trouver un moyen de me protĂ©ger, d’empĂȘcher les abus de confiance Ă  coup sĂ»r.

Moi et mes cauchemars, quand j’ai peur. Ça donne pas bien envie de laisser des failles traĂźner, non ?

Mais se protĂ©ger Ă  coup sĂ»r, c’est souvent crĂ©er des procĂ©dures dĂ©sincarnĂ©es et compliquĂ©es. Si on fait un pas de cĂŽtĂ©, c’est notamment cette peur qui a conduit Ă  l’émergence des blockchains. Dans ce monde du zero-trust, le premier postulat est que personne n’est digne de confiance, sauf vous. Alors, des mĂ©canismes cryptographiques infalsifiables garantissent que rien ni personne ne peut nier que ce machin est Ă  vous, ou que vous avez envoyĂ© telle quantitĂ© de cryptomonnaies Ă  bidule. Sans aller jusque lĂ , c’est aussi cette peur (justifiĂ©e) qui fonde le chiffrement de bout en bout : il existe forcĂ©ment quelqu’un qui pourrait regarder ou utiliser mes donnĂ©es sans ma permission.

Mais une solution technique serait profondĂ©ment dysfonctionnelle Ă  l’échelle d’une association. Une association n’est pas un systĂšme ouvert et anonyme comme Internet, mais un lieu oĂč les gens ont envie de rĂ©aliser des choses ensemble. Les risques thĂ©oriques sont valides, mais c’est par choix : nous ne voulons pas de processus bureaucratiques complexes et pseudo-neutres, nous voulons crĂ©er du lien.

Nous voulons affirmer que la confiance, Ă  cette Ă©chelle, doit ĂȘtre un a priori.

Nous pensons qu’essayer de tout prĂ©voir, tout englober, se prĂ©munir de tous les risques est vouĂ© Ă  l’échec. Des cas problĂ©matiques se prĂ©senteront quoi qu’il arrive. Ils nous feront grandir.

C’est ça, pour nous, la tout-doux-cratie : offrir un cadre sans Ă©lites ni stars pour crĂ©er du lien avec respect et bienveillance – renouer avec les dĂ©bats joyeux.

Un grand merci Ă  Antoine, GaĂ«tan, JĂ©rĂŽme, Stph, R01, Tobias, et tout·es les membres de Picasoft et de Framasoft, en particulier Ă  Goofy, pour leurs contributions, relecture, corrections et leur accueil bienveillant !

De la bureau-cratie Ă  la tout-doux-cratie : refonder la gouvernance associative

Par : Chosto
5 septembre 2022 Ă  06:50

Une asso qui se lance, comment ça marche ? Ou plutĂŽt quels Ă©cueils ça rencontre, comment on peut les contourner, quel mode de gouvernance installer
 ? Ces questions et bien d’autres qui agitent ses membres jusqu’à les rendre perplexes, Quentin et ses complices les ont affrontĂ©es au sein de l’association Picasoft


Faut-il prĂ©ciser que chez Framasoft, asso dĂ©jĂ  plus ancienne, ces questions et leurs rĂ©ponses nous ont tout de suite « parlĂ© Â», car d’une saison Ă  l’autre ce sont bien les mĂȘmes perplexitĂ©s que nous avons rencontrĂ©s et retrouvons encore pĂ©riodiquement sans avoir beaucoup plus de certitudes malgrĂ© les annĂ©es


C’est donc avec beaucoup de plaisir et d’intĂ©rĂȘt que nous avons lu l’analyse trĂšs fine et teintĂ©e d’humour que propose Quentin et que nous vous partageons, tant il nous semble que beaucoup de membres d’associations diverses (et pas seulement les CHATONS) pourraient en tirer profit, du moins une saine rĂ©flexion.


Ce billet raconte une histoire : l’histoire d’un hĂ©bergeur associatif Ă©tudiant et universitaire face Ă  ses dilemmes internes. Un chaton au bord de la crise de nerfs. Mieux sĂ©curiser les donnĂ©es des utilisateur·ices au prix d’un flicage des bĂ©nĂ©voles ? Militer pour des thĂšmes qui ne parlent pas Ă  tout le monde ou rester consensuel ?

En fait, c’est l’histoire de dilemmes qui se transforment en crise. Je vous propose de me suivre dans cette enquĂȘte pour comprendre ce qui n’a pas fonctionnĂ©, et comment on a rĂ©agi. On y rĂ©alisera notamment que cette histoire est terriblement banale et que le ver Ă©tait dans le fruit depuis le dĂ©but. Toute organisation, tĂŽt ou tard, doit regarder ses tensions dans les yeux sous peine d’imploser, et il y a fort Ă  parier que certains machins rĂ©sonneront avec vos propres histoires.

Rappelons d’abord qu’il n’y a pas de mĂ©thode optimale pour rĂ©soudre des conflits, ou plus gĂ©nĂ©ralement, pour dĂ©cider de la bonne chose Ă  faire – en premier lieu parce que tout le monde a ses propres besoins et ses propres valeurs et qu’il est rare de pouvoir les satisfaire simultanĂ©ment et pleinement. Tout processus de dĂ©cision porte en lui-mĂȘme des arbitrages. Il peut favoriser la fluiditĂ© au dĂ©triment du consensus. Il peut prĂ©fĂ©rer la lenteur Ă  l’urgence. Il peut chercher Ă  maximiser la satisfaction globale quitte Ă  autoriser une insatisfaction marginale trĂšs forte. En bref, un processus de dĂ©cision n’est jamais neutre.

Et pourtant, on verra qu’il est indispensable de choisir explicitement un processus de dĂ©cision, sous peine de laisser les rapports de domination se reproduire subrepticement. Le nĂŽtre, c’est la tout-doux-cratie, qui occupera la suite de ce billet. Nous l’avons Ă©crit avec l’espoir qu’il essaimera et fera fleurir des idĂ©es fĂ©condes, pour nos ami·es CHATONS mais pas seulement ; vers toutes les structures qui, un jour, se retrouveront face Ă  des dilemmes explosifs. Bonne lecture ! â˜ș

J’oubliais
 Ă©videmment, ce systĂšme n’est pas parfait, alors aprĂšs la thĂ©orie, il sera utile de regarder la pratique. Deux ans de tout-doux-cratie plus tard, je vous proposerai un retour d’expĂ©rience, quelques cas pratiques et un essai d’auto-critique. Mais ça
 ce sera pour un autre billet. 😉

Qui sont-ils ? Quel est leur projet ?

Nous, je, on, c’est Picasoft. Je vous propose un peu de contexte pour se mettre dans le bain. Picasoft est une association Ă©tudiante crĂ©Ă©e en 2016 Ă  l’UniversitĂ© de Technologie de CompiĂšgne (UTC). Elle est membre du collectif CHATONS.

Le logo de Picasoft fait référence au collectif CHATONS et à la décentralisation du web, deux thÚmes largement repris des campagnes de Framasoft.

Le nombre de membres est plutĂŽt stable dans le temps : entre cinq et dix membres actifs, entre vingt et trente enthousiastes prĂȘt·es Ă  donner un coup de main. Ses bĂ©nĂ©voles sont Ă©tudiant·es ou enseignant·es chercheur·ses.

Quant à notre projet


L’Association Picasoft a pour objet de promouvoir et dĂ©fendre une approche libriste inclusive, respectueuse de la vie privĂ©e, respectueuse de la libertĂ© d’expression, respectueuse de la solidaritĂ© entre les humains et respectueuse de l’environnement, notamment dans le domaine de l’informatique.

C’est un extrait de nos statuts. Vous l’aurez compris, la voie est libre. Plus concrĂštement, Picasoft s’est engagĂ©e dans trois voies :

  1. HĂ©berger des services web libres et respectueux de la vie privĂ©e ;
  2. Sensibiliser les citoyenn·es aux enjeux autour du numĂ©rique ;
  3. Former les Ă©tudiant·es ingĂ©nieur·es Ă  des façons de faire (auto-hĂ©bergement, hĂ©bergement Ă  petite Ă©chelle
) peu ou pas traitĂ©es en cours.

Par exemple, on propose :

 

Un chamboule tout avec des services propriétaires à renverser, et des gùteaux sous licence libre.

Un chamboule-tout avec des services propriĂ©taires Ă  renverser, et des gĂąteaux sous licence libre. Voyez comme chez Picasoft, on sait s’amuser. N’hĂ©sitez pas Ă  nous inviter pour mettre l’ambiance Ă  tous vos Ă©vĂ©nements.

 

Par ailleurs, Picasoft s’inscrit dans un Ă©cosystĂšme particulier, qui est important pour la suite ; je vous prie donc de me pardonner ces prĂ©cisions administratives. L’UTC compte plus d’une centaine d’associations Ă©tudiantes, fĂ©dĂ©rĂ©es de maniĂšre trĂšs verticale jusqu’au Bureau Des Étudiants (BDE), un organe essentiellement administratif.

Lors de sa crĂ©ation, Picasoft fait le choix de se constituer en association loi 1901, pour s’assurer une relative indĂ©pendance par rapport au BDE. En effet, les autres associations, des genres de « projets Â» du BDE, n’ont pas d’existence lĂ©gale propre ni de compte en banque. Pour autant, le couplage entre Picasoft et l’UTC reste trĂšs fort, notamment Ă  travers le soutien fort du laboratoire de sciences humaines et sociales, Costech.

Et qui dit association loi 1901 dit statuts.

Les statuts sont l’acte fondateur d’une association [qui comporte] les informations dĂ©crivant l’objet (ou le but) de l’association et ses rĂšgles de fonctionnement.1

Ça ne rigole pas, des rĂšgles de fonctionnement. Finie l’insouciance, fini de se rouler dans l’herbe pieds nus en jouant du djembĂ© : il faut rĂ©diger des statuts et les envoyer Ă  la prĂ©fecture (bruit de tonnerre).

Alors l’équipe de l’époque s’attelle Ă  la tĂąche. L’idĂ©e est moins de contrĂŽler ses membres que de faciliter les roulements dans l’association en lui donnant un cadre. En effet, l’UTC fonctionne sur un rythme semestriel. Tous les semestres, des Ă©tudiant·es partent en stage ou Ă  l’étranger : il faut sans cesse renouveler les membres, transmettre les savoir-faire technique, financier et administratif, s’assurer d’un service minimum
 En bref, faire de Picasoft un chaton Ă©tudiant durable et compostable.

Alors, on signe oĂč et quoi ?

Vieux pots et (dé)confiture

Les premiers statuts de Picasoft sont calquĂ©s sur ceux de Rhizome, le Fournisseur d’AccĂšs Ă  Internet Ă©tudiant de l’UTC. Et pour cause, c’est KyĂąne, un ancien membre de Rhizome, qui a aidĂ© Ă  lancer l’aventure Picasoft.

logo_rhizome

ExpĂ©rimentĂ© plusieurs annĂ©es chez Rhizome, c’est un modĂšle trĂšs classique qui a « fait ses preuves Â». Examinons-en quelques concepts-clĂ©s. D’abord, les dĂ©cisions sont prises par un sous-ensemble des membres.

L’Association est dirigĂ©e par un Bureau d’au moins trois membres. [
] Toute prise de dĂ©cision relevant du Bureau est soumise au vote. Ce vote a lieu lors d’une rĂ©union oĂč doivent ĂȘtre prĂ©sents au minimum deux-tiers des membres du Bureau. La dĂ©cision est adoptĂ©e Ă  la majoritĂ© absolue des membres du Bureau.

Les membres doivent adhĂ©rer Ă  l’association (chez Rhizome, c’est 1€ symbolique).

Est membre de l’Association toute personne Ă  jour de la cotisation fixĂ©e dans le RĂšglement IntĂ©rieur.

Le bureau est renouvelé réguliÚrement


L’AssemblĂ©e GĂ©nĂ©rale Ordinaire se rĂ©unit obligatoirement au moins une fois par semestre. [
] Il est aussi procĂ©dĂ© Ă  l’élection des membres du Bureau.


et doit rendre des comptes.

Lors de cette rĂ©union dite « semestrielle Â», le PrĂ©sident soumet Ă  l’AssemblĂ©e GĂ©nĂ©rale un rapport sur l’activitĂ© de l’Association. Le TrĂ©sorier soumet le rapport financier comportant les comptes de l’exercice Ă©coulĂ©.

L’intention de ces statuts est de dĂ©lĂ©guer aux membres de l’association Ă  un bureau Ă©lu lors des AssemblĂ©es GĂ©nĂ©rales (AG). En pratique, le bureau assure la gestion quotidienne, sous mandat de l’AG. Notamment, s’il est en rupture avec les autres membres, il peut ĂȘtre dissous par les membres.

Alors, Ă  parler de bureau, d’AG et de prĂ©fecture, le suspense monte inĂ©vitablement. Je vous devine derriĂšre l’écran, les yeux pĂ©tillants, Ă  vous demander : mais quand est-ce-qu’on arrive ? qu’est-ce-qui a mal tournĂ© alors que tout semblait si bien parti ?

Eh bien pour le savoir, il faut examiner dans le dĂ©tail les cruels dilemmes qui ont dĂ©chirĂ© l’association (le lecteur dĂ©couvrira plus tard que j’en fais trop, mais j’espĂšre pour l’heure avoir retenu son attention).

Picasoft, « respectueux de la vie privĂ©e Â» ?

À la fin de l’annĂ©e 2017, nos services connaissent leur premiĂšre hausse de frĂ©quentation. 1000 utilisateur·ices sur Mattermost, 500 pads crĂ©Ă©s
 C’est modeste, mais c’est aussi l’occasion de se poser une question : quelles sont les garanties que les utilisateur·ices sont en droit d’attendre ? Il y a en effet une tension entre la prĂ©sentation de nos services et nos Conditions GĂ©nĂ©rales d’Utilisation.

D’un cĂŽtĂ©, on pourrait tendre l’oreille sur un stand Picasoft et glaner un bout de conversation :

L’idĂ©e, c’est de proposer une alternative locale, pour les services collaboratifs mais pas que. Tes donnĂ©es restent Ă  toi, on ne les regarde pas, on ne les vend pas, elles restent sur nos serveurs et personne n’y touche ! 😙 — un·e sympathisant·e de Picasoft

De l’autre, nos CGU sont plus prudentes :

Picasoft fera tout son possible pour que vos donnĂ©es personnelles ne puissent ĂȘtre consultĂ©es par personne d’autre que vous et votre destinataire le cas Ă©chĂ©ant. [
] On n’est pas obligĂ© de rĂ©parer. Picasoft propose ce service gratuitement et librement. Si vous perdez des donnĂ©es, par votre faute ou par la nĂŽtre, dĂ©solĂ©, mais ça arrive. — nos sympathiques CGU

Cette prudence est naturelle : personne n’a envie d’engager la responsabilitĂ© juridique de Picasoft parce que quelqu’un a perdu son pad. Le message est clair : on fait de notre mieux. Mais est-ce vraiment cette version que les utilisateur·ices ont en tĂȘte ? Car mĂ©caniquement, plus le public s’agrandit, plus le lien humain avec l’association est tĂ©nu. Et, aux convaincu·es du dĂ©but, s’ajoutent deux types de personnes : les convaincu·es par un·e convaincu·e et les obligé·es par un·e convaincu·e. Avec un public encore Ă©largi, on peut y ajouter les personnes qui dĂ©couvrent les services par hasard.

Le public de Picasoft s’élargit petit Ă  petit
 vers des publics diffĂ©rents.

 

Dans tous les cas, ces personnes n’ont gĂ©nĂ©ralement pas lu nos CGU ni Ă©changĂ© avec nous. Les convaincu·es attendent a minima que leur vie privĂ©e soit effectivement respectĂ©e tandis que les autres attendent que leurs donnĂ©es soient accessibles et intĂšgres. Cette pseudo-catĂ©gorisation est bien entendu trĂšs rĂ©ductrice ; on y oublie par exemple les personnes qui ont conscience de l’aspect artisanal des petites structures comme Picasoft. Ces derniĂšres savent que la disponibilitĂ© permanente nĂ©cessite un fort investissement et se fait parfois au prix d’une infrastructure technique complexe, coĂ»teuse et Ă©nergivore. Par ce prisme, il semble raisonnable que les services soient parfois indisponibles. Mais l’image marketing du Cloud, partout-tout-le-temps-pour-toujours, invisibilise la difficultĂ© et les moyens Ă  dĂ©ployer pour obtenir ces garanties.

Alors, pour beaucoup, un service Picasoft c’est au pire un Ă©niĂšme service, au mieux un service qui lui, respecte la confidentialitĂ©. La confidentialitĂ© est un des Ă©lĂ©ments du triptyque de la sĂ©curitĂ© informatique : confidentialitĂ© (ma vie privĂ©e est respectĂ©e), intĂ©gritĂ© (mes donnĂ©es ne sont pas perdues) et disponibilitĂ© (mes donnĂ©es sont accessibles). Ces attributs sont gĂ©nĂ©ralement pris comme des prĂ©supposĂ©s. Alors, quelle posture adopter ? Il est dĂ©licat de se cacher derriĂšre nos CGU, car nous ne voulons pas ternir l’image du libre et des CHATONS, mais nous ne voulons pas non plus jouer le jeu des « Cloud Â» commerciaux2.

Nous souhaitons vĂ©ritablement faire de notre mieux pour la sĂ©curitĂ©. Et en matiĂšre de sĂ©curitĂ©, les dĂ©clarations d’intention ne suffisent pas. Les risques sont nombreux et concrets : clĂ©s d’accĂšs aux machines perdues dans la nature, failles de sĂ©curitĂ© non corrigĂ©es et exploitĂ©es par un·e attaquant·e, curiositĂ© mal placĂ©e d’un·e membre
 Au boulot : un des processus de base pour amĂ©liorer la sĂ©curitĂ© d’une infrastructure est de rĂ©duire la surface d’attaque, c’est-Ă -dire la rĂ©union des points d’entrĂ©e par lesquels une attaque est susceptible de se produire. Intuitivement, plus il y a de logiciels installĂ©s sur les serveurs et plus il y a de personnes qui y ont accĂšs, plus la surface d’attaque augmente.

Cette question cruciale est dĂ©battue pendant l’AG extraordinaire de l’étĂ© 2018, a fortiori car Ă  cette Ă©poque, personne n’est vĂ©ritablement en maĂźtrise des accĂšs Ă  l’infrastructure. Ils sont donnĂ©s de la main Ă  la main, sans trace nette, et ne sont jamais rĂ©voquĂ©s, mĂȘme pas aprĂšs que le dĂ©part des membres. L’idĂ©e que cette situation est problĂ©matique fait consensus. Parmi les options pour y remĂ©dier, la dĂ©signation d’une personne qui centralise la gestion des accĂšs Ă  l’infrastructure. C’est la solution retenue et de nouveaux statuts sont rĂ©digĂ©s dans ce sens.

Le Responsable technique est responsable de la gestion de l’équipe technique et des accĂšs Ă  l’infrastructure de Picasoft. C’est la personne qui est apte Ă  donner ou retirer les accĂšs aux diffĂ©rents bĂ©nĂ©voles de l’équipe technique. De plus le Responsable technique s’assure que l’infrastructure de Picasoft est correctement maintenue dans le temps.

C’est Ă  ce moment de l’histoire que la pĂ©ripĂ©tie principale entre en piste (bruits de roulement de tambour).

Une mayonnaise qui ne prend pas

On a testĂ© pour vous : mĂ©langer bureaucratie sĂ©curitaire et fluiditĂ© artisanale, puis secouer trĂšs fort. Eh bien, ne refaites pas ça chez vous : ça explose. Prenons un peu de recul et mettons-nous en quĂȘte du ver dans la pomme.

État de Picasoft aprĂšs un semestre de nouveaux statuts : allĂ©gorie. CrĂ©dit photo : SDIS du Bas-Rhin

 

D’un cĂŽtĂ©, le rĂŽle de responsable technique est trĂšs inconfortable. Mettez-vous en condition : vous ĂȘtes seul·e responsable de la distribution des accĂšs. Grand pouvoir, grandes responsabilitĂ©s, tout ça. Une seule erreur de votre part et l’image publique de Picasoft part en lambeaux, la confiance avec. Une mise Ă  jour de sĂ©curitĂ© oubliĂ©e, un compte de bĂ©nĂ©vole piratĂ©, une machine et ses donnĂ©es inondĂ©es : vous ĂȘtes techniquement responsable. Votre obsession devient dĂšs lors la rĂ©duction systĂ©matique de la surface d’attaque de l’infrastructure. Pour autant, trancher entre « avoir accĂšs Â» et « ne pas avoir accĂšs Â» est trop binaire ; un membre pourrait avoir des droits d’édition sur la documentation sans pouvoir supprimer la base de donnĂ©es de Mattermost. Vous appliquez naturellement le trĂšs classique principe de moindre privilĂšge (principle of least privilege en anglais). Chacun·e ne doit pouvoir faire que ce dont iel a strictement besoin, et pas plus. Autrement dit, la compromission des accĂšs d’un·e membre ou ses maladresses ont un impact limitĂ© Ă  ses privilĂšges — un compte de wiki ne pourra jamais supprimer les donnĂ©es de Mattermost. La question Ă©pineuse, en tant que responsable technique, est de dĂ©finir les contours du besoin de chaque membre. Bien entendu, vous pourriez faire confiance et considĂ©rer que chacun·e demande les accĂšs dont il a besoin. Mais c’est vous qui portez cette lourde responsabilitĂ© ; c’est vous qui connaissez les risques. Alors Ă  dĂ©faut de sombrer dans la folie, vous prĂ©parez des procĂ©dures standardisĂ©es et un examen minutieux des demandes d’accĂšs. Pas de sĂ©curitĂ© sans ordre.

Maintenant, changement de costume. Vous ĂȘtes membre de Picasoft, enthousiaste et plein·e de vie. Vous aimez son fonctionnement artisanal et les projets spontanĂ©s qui en Ă©mergent. Pour vous, pas de doute : on se forme en faisant, et surtout en faisant des erreurs. C’est d’ailleurs aussi pour vous former que vous avez rejoint le navire. Alors, vous faites de votre mieux. Parfois vous cassez quelque chose, vous pleurez en vous demandant pourquoi vous n’avez pas choisi le maraĂźchage, puis, aprĂšs vous ĂȘtre fait une raison, vous rĂ©parez du mieux que vous pouvez. Vous en sortez grandi. D’ailleurs, ces temps-ci, personne ne s’occupe de la maintenance des services — il faut dire que c’est un peu rĂ©barbatif. Pas facile de se motiver. Mais aujourd’hui, aprĂšs votre meilleur chocolat chaud, vous vous sentez en pleine forme. Time to upgrade. Vous enfilez votre plus beau hoodie, et quand vient minuit, vous vous lancez. Sur l’écran, les commandes se succĂšdent au rythme effrĂ©nĂ© de vos frappes. Les tests sont impeccables, la conclusion implacable : plus qu’à mettre en production et aller vous coucher. Mais au moment de lancer la derniĂšre commande, un message s’affiche : permission denied. AccĂšs refusĂ©. IncrĂ©dule, vous essayez Ă  nouveau, comme on tente d’ouvrir une porte qu’on sait fermement verrouillĂ©e. Il faut vous rendre Ă  l’évidence, impossible de faire quoi que ce soit : on ne nĂ©gocie pas plus avec les ordinateurs qu’avec les portes. Frustré·e, votre motivation tombe Ă  plat. Vous rallumez la lumiĂšre et vous partagez votre malheureuse aventure au reste de l’équipe technique, avant d’aller vous rouler en boule sous votre couette.

Le lendemain matin, la rĂ©ponse manque de vous faire tomber de votre chaise : ce refus n’est pas une erreur, bien au contraire : vous n’aviez pas besoin a priori de ces accĂšs. Question de surface d’attaque. Si vous avez pour projet de faire la maintenance des services, pas de soucis : prĂ©venez un peu avant et on vous donnera les accĂšs nĂ©cessaires. Question de sĂ©curitĂ©. Vous ne voudriez pas mettre Ă  mal la confiance des gens, n’est-ce-pas ? Et puis c’est quand mĂȘme pas grand-chose, de demander des accĂšs. On ne vous interdit rien, on fait juste de la prĂ©vention. Pas de quoi en faire un plat.

Dernier tour de veste : vous ĂȘtes franchement arrivé·e dans l’équipe technique, et motivé·e comme jamais pour monter un nouveau service. On s’y met ? Eh ien, j’espĂšre que vous avez du temps devant vous. Car avec le raisonnement qui prĂ©cĂšde, chaque Ă©tape (test, partage, dĂ©ploiement, gestion des sauvegardes, communication
) nĂ©cessite des accĂšs diffĂ©rents, et autant de potentielles discussions et argumentations sur votre lĂ©gitimitĂ© Ă  briguer ces accĂšs. LĂ©gitimitĂ© dont l’apprĂ©ciation revient en derniĂšre instance au/Ă  la responsable technique.

J’espĂšre que cette mise en situation, quoique caricaturale, donne une bonne intuition des tensions qui macĂšrent pendant cette annĂ©e. D’un cĂŽtĂ©, une responsabilitĂ© forte et mal dĂ©finie qui repose sur une seule personne ; de l’autre, des membres de bonne volontĂ© qui perdent leur autonomie et dont les actions sont sous contrĂŽle.

Libre ou open source ?

À l’étĂ© 2019, le semestre se clĂŽt par une assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale Ă©lectrique. Les tensions accumulĂ©es appellent un changement radical, c’est-Ă -dire un changement qui prend le problĂšme Ă  la racine. Or ces tensions ne sont que des manifestations d’un problĂšme plus fondamental. La boĂźte de Pandore est ouverte.

Le procĂšs verbal de l’AG donne quelques exemples de dissensus qui agitent les membres :

— Picasoft peut-elle ĂȘtre militante ou politique ?
— Picasoft doit-elle se positionner sur des questions Ă©thiques, par exemple pour le choix d’une banque ?
— Qui doit dĂ©cider de l’attribution des accĂšs Ă  l’infrastructure ? Faut-il privilĂ©gier la sĂ©curitĂ© ou l’ouverture ?
— La monnaie libre rentre-t-elle dans les prĂ©rogatives de l’association ?

Passer Ă  une banque plus dosĂ©e en Ă©thique et payer plus cher, donc avoir moins d’argent pour agir, ou rester clients d’une banque bon marchĂ©, mais qui finance des projets Ă©cocides ? Organiser des Ă©vĂ©nements autour de la monnaie libre, dont l’écosystĂšme est trĂšs libriste-compatible, mais qui assume une critique radicale du systĂšme Ă©conomique ?

En sous-texte de toutes ces questions, on retrouve en rĂ©alitĂ© la question Ă  cent balles : une association d’informatique libre a-t-elle vocation Ă  se positionner politiquement et idĂ©ologiquement ? Cette question fera peut-ĂȘtre tiquer certain·es d’entre vous, car elle est mal posĂ©e : elle suppose qu’il soit possible d’agir apolitiquement. Or, dans les exemples prĂ©cĂ©dents, ne pas se positionner signifie en rĂ©alitĂ© adhĂ©rer au systĂšme dominant. Ne pas choisir une banque qui refuse de soutenir des projets Ă©cocides quand on en a les moyens, c’est adhĂ©rer, mĂȘme mollement, Ă  la ruine Ă©cologique. Par cette affirmation, je ne cherche Ă  culpabiliser personne. Mais surtout en tant qu’association, c’est-Ă -dire en tant que personne morale, il est important de rĂ©aliser ce que veut vraiment dire rester apolitique. Ce qui ne veut pas dire que c’est une posture indĂ©fendable.

À gauche, on lit « Proposition : je suis apolitique. Â»
À droite, on lit : « Traduction : je suis privilĂ©giĂ© et ne suis pas affectĂ© par les politiques actuelles, j’en suis mĂȘme peut-ĂȘtre bĂ©nĂ©ficiaire Â».

 

Dans notre milieu, cette question prend la forme de la vieille dispute open source versus libre. Ce dĂ©bat est restĂ© relativement confidentiel, bien que la mainmise d’Amazon, Google ou Microsoft sur des outils open-source contribue Ă  amplifier les voix qui s’élĂšvent contre l’open source. Je vous en propose un rĂ©sumĂ© Ă  la hache. Open source et libre partagent les mĂȘmes libertĂ©s fondamentales, exprimĂ©es par des licences qui ont valeur de contrat. Ces quatre libertĂ©s ne sont plus Ă  prĂ©senter : droit d’utiliser, d’étudier, de modifier et de redistribuer.

Les tenants de l’open source s’intĂ©ressent particuliĂšrement Ă  la sĂ©curitĂ© et Ă  la performance : par exemple, l’ouverture du code d’un logiciel au plus grand nombre permet de dĂ©tecter les failles plus rapidement. Aussi, les efforts des dĂ©veloppeur·ses pourront se concentrer en un seul point plutĂŽt que d’ĂȘtre gaspillĂ©s pour dĂ©velopper dix fois le mĂȘme logiciel (competitive waste). Dans l’open source, l’accent est mis sur la libertĂ© absolue : on ne vous donne que des droits mais aucun devoir. L’exemple typique est la licence MIT, qui dit en substance : faites ce que vous voulez. Vous pouvez donc faire de l’open source tout en crĂ©ant un Ă©cosystĂšme qui utilise tous les leviers pour rendre vos utilisateurs captifs d’outils qui, par ailleurs, ne sont pas libres3.

En miroir, le mouvement du libre a pour vocation de crĂ©er des communs. Un commun ne peut pas ĂȘtre appropriĂ© par une personne qui en tirerait du profit sans contrepartie. Cette vision des communs prĂŽne l’absolue libertĂ©. L’exemple typique serait alors la licence GPL, qui est contagieuse : si vous utilisez un programme sous licence GPL comme base d’un autre programme, celui-ci devra Ă©galement ĂȘtre sous licence GPL ou Ă©quivalent. De la sorte, vous rendez Ă  la communautĂ© ce qu’elle vous a donnĂ©. Cette contrainte ne contredit pas les 4 libertĂ©s fondamentales, mais porte en elle une vision marquĂ©e de l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral : il ne saurait ĂȘtre optimisĂ© par une libertĂ© totale, bien au contraire. Pour le dire en peu de mots, le libre est anti-libĂ©ral.

Pour clarifier cette affirmation un peu provocatrice, il est intĂ©ressant de s’attarder sur Eric S. Raymond, un dĂ©fenseur emblĂ©matique de l’open source. Il est notamment l’auteur de la CathĂ©drale et le Bazar, un essai populaire qui thĂ©orise diffĂ©rents modes de dĂ©veloppement de logiciels open source. Dans une rĂ©ponse Ă  une critique, il clarifie son positionnement idĂ©ologique :

In fact, I find the imputation of Marxism deeply and personally offensive as well as untrue. While I have made a point of not gratuitously waving my politics around in my papers, it is no secret in the open-source world that I am a libertarian, a friend of the free market, and implacably hostile to all forms of Marxism and socialism (which I regard as coequal in evil with Nazism).

Ce qui, traduit relativement fidĂšlement, donne ceci (tenez-vous bien) :

En fait, je trouve l’imputation de marxisme [Ă  cet essai] profondĂ©ment et personnellement offensante et inexacte. MĂȘme si j’ai toujours mis un point d’honneur Ă  ne pas Ă©taler mes convictions politiques dans mes articles [de recherche], ce n’est un secret pour personne dans le monde de l’open source que je suis libertarien favorable au libre marchĂ© et implacablement hostile Ă  toutes formes de marxisme et de socialisme (que je considĂšre comme aussi dangereux que le nazisme).

LĂ  encore, l’exemple est caricatural, mais donne une intuition correcte du conflit. La parenthĂšse Ă©tant fermĂ©e, il Ă©tait Ă©vident qu’une remise en cause de l’identitĂ© profonde de l’association ne pouvait pas ĂȘtre rĂ©solue en quelques heures.

L’AG vote alors pour le compromis suivant : le bureau proposĂ© est Ă©lu, mais Ă  la condition qu’il organise une journĂ©e de rĂ©flexion qui devra aboutir Ă  des propositions concrĂštes pour trancher ces questions. Le bureau signe le mandat, l’AG est close. Les vacances peuvent enfin aĂ©rer les esprits.

HaĂŻssez le jeu, pas les joueurs

À l’automne 2019, le premier Picacamp est organisĂ©. Pas du tout inspirĂ© du Framacamp (comme rien n’est inspirĂ© de Framasoft d’ailleurs), une Ă©quipe de choc de — tenez-vous bien — quatre bĂ©nĂ©voles se rĂ©unit Ă  cette occasion.

Quatre, c’est peu. Trop peu pour dĂ©cider de l’orientation idĂ©ologique de Picasoft. Sautons directement Ă  la conclusion de cette journĂ©e : le problĂšme n’est pas lĂ . Il est encore plus profond. DĂ©cider d’une posture politique ne changera rien, car c’est le mode de gouvernance mĂȘme de Picasoft qui est en cause.

En d’autres termes, ce qui s’est passĂ© n’est pas un problĂšme de personnes : certes, l’asso aurait pu continuer Ă  rouler quelques semestres avec une bande de potes trĂšs complices, mais ses rĂšgles de fonctionnement Ă©taient propices Ă  faire Ă©merger ce genre de tensions. Comme le rappelle le mathĂ©maticien et vulgarisateur LĂȘ NguyĂȘn Hoang dans son excellente sĂ©rie de vidĂ©os sur la dĂ©mocratie, il faut haĂŻr le jeu, pas les joueurs.

En d’autres termes, les rĂšgles du jeu — ici les statuts — dĂ©terminent trĂšs majoritairement les comportements des joueurs, sur le long terme et Ă  l’échelle globale. Une intuition de cette idĂ©e est que toutes les personnes qui jouent au Monopoly ne sont pas d’affreux·ses capitalistes ; de mĂȘme, tout·es les responsables techniques ne sont pas d’affreux·ses autoritaires. Pourtant, les rĂšgles du jeu les incitent Ă  se comporter comme tel·les.

Mais alors, si mon analyse se tient, pourquoi est-ce-que ce genre de conflits n’est pas arrivĂ© Ă  Rhizome, puisque les statuts de Picasoft sont peu ou prou les mĂȘmes ? J’ai posĂ© cette question Ă  KyĂąne — qui a adaptĂ© les statuts de Rhizome pour Picasoft. L’explication tient en ce que chez Rhizome, les modalitĂ©s d’implication sont trĂšs diffĂ©rentes. D’un cĂŽtĂ©, il y a les abonné·es, celleux qui louent un accĂšs Ă  Internet, et qui votent en AG. De l’autre cĂŽtĂ©, il y a celleux qui font, qui mettent les mains dans le cambouis. Il y a peu de bras : les personnes motivĂ©es sont plus que bienvenues. Le format « pouvoir Ă  l’AG et petit bureau qui mĂšne les affaires Â», dixit KyĂąne, fonctionne bien.

Mais chez Picasoft, les utilisateur·ices ne sont pas membres. Les membres, c’est un groupe hĂ©tĂ©roclite fait de sympathisant·es, de bonnes volontĂ©s qui donnent parfois un coup de main, de motivé·es qui passent leurs nuits Ă  dĂ©boguer, de personnes qui aiment aller en conventions, de curieux·ses timides qu’on ne voit jamais. Ce spectre de participation ne peut pas ĂȘtre correctement reprĂ©sentĂ© par un bureau qui fait autoritĂ©.

À bien y rĂ©flĂ©chir, l’entitĂ© mĂȘme de bureau n’a plus de sens quand on lui ĂŽte la fonction qu’elle avait chez Rhizome. C’est un archĂ©type, un clichĂ©, un spectre qui hante le monde associatif. C’est le modĂšle auquel nous sommes le plus exposĂ©s, des associations aux entreprises cotĂ©es en bourse en passant par notre dĂ©mocratie reprĂ©sentative. Aussi, une recherche de modĂšle de statuts sur Internet a peu de chances de donner idĂ©e d’un autre systĂšme. C’est ainsi que la bureau-cratie et ses piĂšges se reproduisent en infrabasses.

La conclusion est sans appel : la gouvernance de l’association doit ĂȘtre intĂ©gralement repensĂ©e pour permettre l’inclusion de chaque membre et la rĂ©partition des responsabilitĂ©s.

Les piĂšges de l’horizontalitĂ©

J’espĂšre vous avoir convaincu⋅e, Ă  ce stade, qu’un mode de gouvernance plus horizontal est nĂ©cessaire. Mais avec horizontal, on a tout et rien dit. On comprend bien qu’on l’oppose Ă  une gouvernance verticale, hiĂ©rarchique, et on y perçoit des vellĂ©itĂ©s d’inclusion et de participation. Mais l’horizontalitĂ© est du mĂȘme genre que la bienveillance, l’inclusion ou l’agilitĂ©, Ă  savoir un vernis qui part bien vite sans actes concrets.

Une premiĂšre approche serait prendre l’idĂ©e de bureau Ă  contre-pied et de soumettre l’ensemble des dĂ©cisions au vote. De la sorte, chaque dĂ©cision reprĂ©sente l’association dans sa majoritĂ©. Le problĂšme Ă©vident de cette approche est que toute initiative est bloquante jusqu’à participation des membres. Or tout le monde est toujours occupĂ© ; se tenir au courant des tenants et aboutissants de l’ensemble de la vie d’une association est coĂ»teux ; donner son avis sur tout est encore plus difficile4. De plus, ce systĂšme charge les personnes motivĂ©es : elles doivent convaincre tou·tes les membres et aller quĂ©mander des voix. Ce systĂšme produit facilement du dĂ©couragement et il est hostile aux initiatives originales. Il pousse Ă  un fonctionnement plutĂŽt conservateur.

Une approche orthogonale serait d’instaurer une do-ocratie : en gros, les personnes qui font ont le pouvoir. La do-ocratie est sĂ©duisante car les personnes motivĂ©es ne sont pas empĂȘchĂ©es de faire, mais ne sont pas non plus statutairement tributaires de l’autoritĂ©. Il suffit de s’impliquer activement pour avoir son mot Ă  dire. C’est d’ailleurs le mode informel qu’adoptent de nombreuses structures, oĂč « dĂ©jĂ  qu’il y a pas beaucoup personne pour faire les trucs chiants, si en plus on les emmerde, y’aura vraiment plus personne Â».

Cependant, ce systĂšme est problĂ©matique Ă  deux Ă©gards. D’abord, Ă  y regarder de plus prĂšs, c’est virtuellement le mĂȘme systĂšme que celui des premiers statuts. En effet, chez Rhizome, ce sont ceux qui font qui se prĂ©sentent pour constituer un bureau, Ă  qui l’AG confie la gestion quotidienne. À Picasoft, donc, ce sont gĂ©nĂ©ralement les personnes qui s’investissaient le plus Ă  un moment donnĂ© qui se retrouvent membres du bureau, et confisquent involontairement le pouvoir aux autres membres.

Mais ce systĂšme fait pire encore : il dĂ©structure le mode de gouvernance. Il ne donne aucun moyen de rĂ©soudre les conflits entre les doers, i.e. celles et ceux qui s’impliquent. Mais qui fait, et qui ne fait pas ? OĂč est la limite ? Qui est lĂ©gitime et aux yeux de qui ? Comment s’assurer que ce n’est pas Ă  celui qui gueule le plus fort ? À bien y regarder, ce systĂšme simpliste s’identifie Ă  la caricature classique de l’anarchisme, qui voudrait que la loi du plus fort soit le seul principe qui tienne. C’est au fond l’idĂ©e nausĂ©abonde du darwinisme social : briser tout cadre qui pourrait gĂȘner la compĂ©tition, dont sortiront vainqueur·es les plus aptes. Si l’on s’en fie Ă  cette idĂ©e, toute association sans structure devrait un jour arriver Ă  son fonctionnement optimal. Ça vous rappelle quelque chose ?

Sans transition, l’article de blog du chaton deuxfleurs au sujet de l’autogestion est particuliĂšrement Ă©clairant. Je vais en paraphraser une partie (peut-ĂȘtre mal, alors foncez le lire !). Il s’attarde sur un texte de Jo Freeman, une avocate, politologue et militante fĂ©ministe amĂ©ricaine. IntitulĂ© « La tyrannie de l’absence de structure Â», elle le prononce en 1970 devant des militant·es fĂ©ministes. On peut en trouver une traduction en français sur Infokiosques.

Ce texte s’adresse aux « groupes sans leader ni structure Â» du Mouvement de LibĂ©ration des Femmes Ă©tatsunien. Jo Freeman remarque que l’absence de structure est « passĂ©e du stade de saine contre-tendance Ă  celui d’idĂ©e allant de soi Â».

Lors de la gestation du mouvement, le caractĂšre dĂ©tendu et informel qui rĂ©gissait [le groupe de conscientisation] Ă©tait propice Ă  la participation aux discussions, et le climat de soutien mutuel qui se crĂ©ait en gĂ©nĂ©ral permettait une meilleure expression des visions personnelles. [Des problĂšmes surgirent lorsque] les petits groupes d’action Ă©puisĂšrent les vertus de la conscientisation et dĂ©cidĂšrent qu’ils voulaient faire quelque chose de plus concret.

Assez de contexte : pourquoi est-ce-que l’absence de structure ne fonctionne pas ? Jo Freeman est claire : parce que l’absence de structure n’existe pas. Nos diffĂ©rences interpersonnelles, nos intentions, la distribution des tĂąches — qu’elle soit Ă©quitable ou injuste — est de fait une structure, au mĂȘme titre que ne pas se positionner est un positionnement et l’apolitisme n’existe pas. Il est seulement possible de choisir la nature de la structure : formelle ou informelle.

Lorsque la structure est intĂ©gralement informelle, deux phĂ©nomĂšnes peuvent se produire : la formation d’élites et de stars.

Une élite est un petit groupe de gens qui domine un autre groupe plus grand [
], et qui agit fréquemment sans son consentement ou sa connaissance.

Une Ă©lite, ce n’est pas une conspiration de mĂ©chants de film. Ce peut ĂȘtre ce groupe de bons potes au sein d’un mouvement, qui boit des coups au bar et y discute du mouvement. L’élite Ă©change en son sein plus d’information que n’en reçoit le reste du groupe. Elle peut faire bloc pour pousser telle ou telle orientation, dans des discussions dĂ©sĂ©quilibrĂ©es d’avance. C’est moins par malveillance que par contingence que les Ă©lites se forment : leur activitĂ© politique et leur amitiĂ© coĂŻncident. C’est aussi ce qui rend difficile leur dissolution, car l’élite ne commet pas de faute fondamentale. Elle s’entretient par affinitĂ©, et comme gagner la confiance de l’élite existante est difficile et nĂ©cessite d’intĂ©grer ses codes, elle est sujette Ă  une certaine homogamie.

Quant aux stars, ce sont des personnes qui sont mises en avant au sein du groupe, voire qui le reprĂ©sente dans l’inconscient collectif. Mais au sens de Freeman, elle n’ont pas Ă©tĂ© dĂ©signĂ©es explicitement. Une personne charismatique qui s’exprime bien prendra souvent plus de place. En plus de favoriser les normes dominantes, le « statut Â» de star n’est pas rĂ©vocable dans la mesure oĂč il n’a Ă©tĂ© attribuĂ© par personne. La star, comme l’élite, est rarement consciente de son statut. Les critiques lĂ©gitimes qu’elle reçoit peuvent ĂȘtre vĂ©cues violemment et la conduire Ă  quitter le groupe, et par lĂ  mĂȘme, le fragiliser.

Pour lutter contre l’émergence d’élites et de stars, Jo Freeman propose 7 principes pour formaliser la structure d’un mouvement de sorte Ă  faire Ă©merger une horizontalitĂ© inclusive et politiquement efficace :

  1. Assigner dĂ©mocratiquement des tĂąches prĂ©cises Ă  des personnes concrĂštes, qui ont prĂ©fĂ©rablement manifestĂ© leur intĂ©rĂȘt.
  2. Assurer que toute personne qui exerce une autorité le fasse sous le contrÎle du groupe.
  3. Distribuer l’autoritĂ© au plus grand nombre de personnes raisonnablement possible.
  4. Faire tourner les postes ; pas trop souvent (pour avoir le temps d’apprendre), pas trop peu (pour ne pas crĂ©er d’élite).
  5. Rationaliser les critĂšres d’assignation des tĂąches, par compĂ©tence plutĂŽt que par sympathie.
  6. Diffuser l’information au plus grand nombre, le plus possible. L’information, c’est le pouvoir.
  7. Rendre accessibles les ressources de maniÚre équitable (un local, du matériel, des identifiants
)

Ce billet tirant dĂ©jĂ  en longueur, je vous laisse vous convaincre de la pertinence des propositions, et Ă  la lumiĂšre de cette analyse, je vous propose de passer Ă  l’examen de la tout-doux-cratie. 😙

Bienvenue en tout-doux-cratie

La tout-doux-cratie est le mode de gouvernance qui Ă©merge pendant le Picacamp. Il est forgĂ© selon trois principes :

  • Faire et laisser faire (permettre Ă  Picasoft d’ĂȘtre un lieu oĂč chacun·e peut agir) ;
  • Se prĂ©occuper des opinions des autres membres (partager l’information, s’informer)
  •  Rechercher le consensus (accepter les compromis, ĂȘtre amical·e et favoriser la vie ensemble).

Tout systĂšme de gouvernance s’ancre sur des partis pris adaptĂ©s au contexte dans lequel il se dĂ©ploie. Pour Picasoft, on l’a vu, il y a un vĂ©ritable enjeu Ă  faciliter l’action des personnes motivĂ©es sans Ă©craser les autres ; c’est pourquoi le nom dĂ©note la fluiditĂ© (to-do) et le soin (tout-doux). L’intention du systĂšme de rĂšgles lui-mĂȘme est d’ĂȘtre suffisamment simple pour ĂȘtre intĂ©grĂ© rapidement (fluiditĂ©) mais suffisamment robuste pour ĂȘtre mis Ă  l’épreuve dans les cas difficiles (soin).

Voyons trÚs concrÚtement comment ça se passe5. Tout membre peut engager des actions, séparées en deux catégories.

  • Une action ordinaire ressemble aux actions habituelles menĂ©es dans le cadre de l’Association. Le rĂšglement intĂ©rieur contient une tout-doux-liste qui aide Ă  dĂ©terminer si une action est ordinaire.
  • Une action extraordinaire n’est pas habituelle dans le cadre et l’historique de l’Association, en particulier lorsqu’elle n’est pas rĂ©versible.

Certaines actions (modification du rĂšglement intĂ©rieur, exclusion d’un membre, dissolution de l’association
) sont statutairement extraordinaires. En cas de doute ou de cas limite, l’action extraordinaire est prĂ©fĂ©rĂ©e. Le mode de dĂ©cision collectif diffĂšre en fonction de l’action.

Une action ordinaire peut ĂȘtre lancĂ©e sans accord prĂ©alable, Ă  partir du moment oĂč la personne informe les membres de l’association de son action. Tout membre a la possibilitĂ© de suspendre l’action en posant un verrou non-bloquant : il dispose alors de dix jours pour convaincre une majoritĂ© des membres que l’action doit ĂȘtre annulĂ©e. S’il n’y parvient pas, l’action est maintenue.

Une action extraordinaire est associĂ©e Ă  un verrou bloquant par dĂ©faut : l’action peut ĂȘtre rĂ©alisĂ©e uniquement si une majoritĂ© de membres y sont favorables, ou si dix jours se sont Ă©coulĂ©s sans qu’une majoritĂ© des membres n’y soient dĂ©favorables.

Si ce fonctionnement peut paraĂźtre alambiquĂ©, il provient du raisonnement suivant :

  1. L’horizontalitĂ© par consensus Ă  majoritĂ© absolue ne fonctionne pas ;
  2. Le « laisser-faire sauf en cas de vĂ©to Â» donne un pouvoir disproportionnĂ© Ă  chaque membre, en tant qu’il peut empĂȘcher l’action d’un autre membre seul et pour de mauvaises raisons (dĂ©truire est plus facile que construire) ;
  3. La charge doit alors peser sur la personne qui est contre ; elle devra prouver que l’action doit ĂȘtre annulĂ©e en sollicitant un rejet collectif. Si elle n’y parvient pas, alors l’action est lĂ©gitime Ă  ĂȘtre menĂ©e.

Ce raisonnement a des accents conflictuels qui semblent bien loin du tout-doux. C’est pourquoi la tout-doux-cratie n’utilise pas ce mĂ©canisme en fonctionnement nominal. En premiĂšre instance, la recherche du consensus et la discussion sont les modes d’interaction privilĂ©giĂ©s. Le vote agit gĂ©nĂ©ralement comme une chambre d’enregistrement. En d’autres termes, un membre qui a connaissance d’un dissensus devrait d’abord informer et, le cas Ă©chĂ©ant, chercher le compromis avant de lancer une action ordinaire ou extraordinaire. Si le dissensus persiste, le vote permettra de rendre compte de l’opinion gĂ©nĂ©rale des membres, tout en prĂ©servant la personne agissante d’une trop grande charge mentale.

De ce fonctionnement dĂ©coule naturellement l’abolition du bureau. L’association ayant toujours besoin de personnes pour la reprĂ©senter (juridiquement, Ă©conomiquement
), trois personnes sont Ă©lues chaque semestre pour constituer un genre de spectre de bureau :

  • Un·e reprĂ©sentant·e administratif, qui doit lever la main quand quelqu’un demande le·la prĂ©sident·e et qui signe tous les documents administratifs concernant Picasoft ;
  • Un·e reprĂ©sentant·e financie·re, qui effectue les opĂ©rations bancaires ;
  • Un·e reprĂ©sentant·e technique, qui distribue les accĂšs aux machines.

Chaque reprĂ©sentant·e est la seule personne en capacitĂ© de rĂ©aliser ces actions ou de les dĂ©lĂ©guer. En revanche, la diffĂ©rence majeure avec l’ancien bureau est que les reprĂ©sentant·es n’ont aucun pouvoir dĂ©cisionnaire ; iels exĂ©cutent simplement les dĂ©cisions de l’association.

Dans la mesure oĂč leurs actions peuvent engager leur responsabilitĂ©, iels disposent d’un droit de retrait, c’est-Ă -dire de la possibilitĂ© de dĂ©missionner sans aucune justification en cas de refus d’exĂ©cuter une action. LĂ  aussi, ce droit de retrait correspond Ă  la derniĂšre alternative et n’a en pratique jamais Ă©tĂ© utilisĂ©.

Enfin, la tout-doux-cratie a Ă©tĂ© conçue pour fonctionner correctement mĂȘme en systĂšme ouvert, c’est-Ă -dire que devient membre toute personne qui en fait la demande. Si la plupart des associations fonctionnent par cooptation, Picasoft est une association dont les membres tournent beaucoup et qui a besoin de maintenir ses effectifs. Rendre l’adhĂ©sion peu coĂ»teuse en temps et gratuite incite plus facilement Ă  tenter l’expĂ©rience. C’est sans danger, car l’arrivĂ©e d’un·e nouveau·elle ne peut pas bouleverser l’association du fait du mode de dĂ©cision : si cette nouvelle personne se trouve en opposition avec le reste des membres, elle ne sera pas en mesure de bloquer les dĂ©cisions, quel que soit son poste. Enfin, si sa prĂ©sence est rĂ©ellement problĂ©matique, son exclusion peut ĂȘtre dĂ©cidĂ©e par action extraordinaire.

Être membre implique cependant un nombre minimal d’obligations dĂ©finies dans les statuts.

  • Agir conformĂ©ment Ă  l’objet de l’Association ;
  • Aider les autres Ă  agir ;
  • Participer au processus de tout-doux-cratie, c’est-Ă -dire donner son avis lorsqu’il est demandĂ©, voter, rester informé·e et participer aux AG.

En pratique, seul la derniĂšre obligation est cruciale, capitale, essentielle, indispensable, vitale, critique ; bref, vous l’aurez compris, faut pas passer Ă  cĂŽtĂ©. Car pour bien fonctionner, la tout-doux-cratie a besoin de l’opinion de ses membres : sans prendre le temps de s’informer, on peut se lancer dans des actions conflictuelles. Sans voter, on allonge le dĂ©lai de rĂ©alisation des actions extraordinaires et on dĂ©motive ses auteur·ices. Sans participer aux discussions, on perd le lien et la dynamique qui animent Picasoft.

En dĂ©finitive, ce sont la circulation horizontale de l’information et la participation active aux dĂ©cisions qui forment les clĂ©s de voĂ»te d’une tout-doux-cratie saine.

Gardez de la place pour le dessert

Nous arrivons tranquillement Ă  la fin du premier chapitre de cette enquĂȘte. Vous l’aurez compris, Picasoft fonctionne depuis plus de deux ans en tout-doux-cratie. Ce mode de gouvernance n’a rien de rĂ©volutionnaire. Au contraire, il s’appuie sur des idĂ©es thĂ©orisĂ©es depuis plusieurs dĂ©cennies et qui structurent nombre de collectifs militants, plus ou moins informellement. On lui a donnĂ© un nom car on aime bien les jeux de mots mignons, et qu’on peut en parler plus facilement, voilĂ  tout. ✹

Pour autant, si la critique de la bureau-cratie est facile et que j’ai prĂ©sentĂ© la tout-doux-cratie sous son meilleur jour, Ă  ce stade, il vous manque cruellement de passage Ă  la pratique Ă  vous mettre sous la dent. Et l’occasion, inĂ©vitable, de relever les failles de ce systĂšme. Mais ça
 ce sera pour la seconde et derniĂšre partie de ce billet ! 😄

Un grand merci Ă  Antoine, Audrey, GaĂ«tan, JĂ©rĂŽme, Stph, R01, Tobias, et tout·es les membres de Picasoft et de Framasoft pour leurs contributions, relecture, corrections et leur accueil bienveillants !


  1. https://www.associations.gouv.fr/1001-redaction-statuts-association.html ↩
  2. En effet, l’idĂ©e qu’il est normal que les services et contenus soit disponibles partout et tout le temps est largement et sciemment vĂ©hiculĂ©e par l’imaginaire du « Cloud Â», des nuages. La trĂšs haute disponibilitĂ© est par ailleurs un sujet de recherche actif. L’idĂ©e de diminuer la disponibilitĂ© d’un service rencontre des rĂ©sistances similaires Ă  l’idĂ©e de « dĂ©croissance Â», parfois vĂ©cue comme une rĂ©gression. Pourtant, il y a de quoi s’interroger sur la disponibilitĂ© totale, mais c’est un autre sujet. Ne pas jouer le jeu du Cloud, c’est donc ne pas se fixer un objectif de disponibilitĂ©, mais en restant prudent pour ne pas se marginaliser. ↩
  3. Les mĂ©canismes par lesquels l’open-source devient un puissant outil de domination politique et Ă©conomique sont passionnants, mĂȘme si largement au-delĂ  du sujet principal de ce billet. NĂ©anmoins, pour les anglophones, cet article rĂ©cemment paru sur l’éditeur de code open-source Visual Studio Code, dĂ©veloppĂ© par Microsoft, est Ă©difiant : https://ghuntley.com/fracture. ↩
  4. D’ailleurs, il est vraisemblable qu’avoir un avis sur tout n’est pas souhaitable. Un systĂšme qui oblige Ă  prendre chaque dĂ©cision Ă  la majoritĂ© sera soit dĂ©mesurĂ©ment inefficace (car lent), soit irrĂ©flĂ©chi (car la plupart des votes seront au doigt mouillĂ©). C’est un raccourci que je me permets de faire dans cet espace plus confidentiel des notes de bas de page. On peut lĂ©gitimement objecter que la lenteur n’est pas un problĂšme en soi, et que des modes de gouvernance l’assument, et mĂȘme plus, la revendiquent. Voir le cas fascinant des zapatistes : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02567515/document ↩
  5. Les curieux·ses trouveront la formalisation dans nos statuts et notre rĂšglement intĂ©rieur. ↩
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